Bernard Girard
Chronique du 28/11/06
La nouvelle fabrique de la pauvreté
Bonjour, vous avez choisi de nous parler de la pauvreté, de ce que vous appelez la “nouvelle fabrique de la pauvreté”…
Nous avons eu ces derniers jours toute une série de publications et de manifestations qui ont apporté des chiffres et des analyses nouvelles sur la pauvreté. Il y a eu, ce week-end, le colloque sur ce qu’est une société juste organisé par la Semaine Sociale de France, une institution proche de l’église que dirige Michel Camdessus, l’ancien patron du FMI, qui a fait douze propositions pour une société plus juste, il y a eu le rapport du CERC1, le Conseil de l’Emploi, des Revenus et de la Cohésion sociale que dirige Jacques Delors, et l’étude de l’INSEE sur les revenus et le patrimoines des ménages2.
Oui, mais pourquoi “nouvelle fabrique”?
Parce que l’on s’aperçoit que les mécanismes qui fabriquent de la pauvreté ont évolué. Voous savez que l’on parle parfois de nouveaux pauvres. Et c’est, au delà des chiffres et des statistiques, l’intérêt de ces études et rapports que de montrer que la pauvreté ne se fabrique plus aujourd’hui tout à fait comme hier.
La presse a beaucoup parlé de l’étude du CERC. Si je me souviens bien, elle indique que 12% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, ce qui est considérable. Cela représente je crois 7 millions de personnes…
C’est ce que l’on en a général retenu, et à juste titre, le chiffre est accablant, mais on aurait également pu retenir de cette étude que le nombre des pauvres diminue régulièrement. S’il y avait 11,7% des Français qui vivaient en dessous du seuil de pauvreté en 2004, ils étaient 13,5% en 1996 et, surtout, et près de 18% en 1970.
Ce n’est pas une consolation…
Certainement pas, mais l’examen de la courbe est intéressante. Dans les années 70 et jusqu’au début des années 80, la pauvreté, telle que la définit l’INSEE, a fortement reculé en France. Elle est passée de 17,9% en 1970, ce qui représentait 8, 7 millions de pauvres, à 13, 5 en 1996. Et depuis la pente est beaucoup plus faible… c’est ce qui fait penser que les mécanismes qui fabriquent la pauvreté ont changé.
Quand vous parlez de la pauvreté telle que la définit l’INSEE, que voulez-vous dire?
l’INSEE définit, de manière assez classique un seuil de pauvreté qui correspond à 60% du revenu médian. Le revenu médian est celui qui divise la population en deux. Il y a la moitié des Français qui ont plus et l’autre moitié qui ont moins. On est pauvre lorsque l’on a moins de 60% de ce revenu.
Ce seuil de pauvreté s’est d’ailleurs fortement relevé en trente ans. On était pauvre quand on avait moins de 430€, je parle en euros constants naturellement, en 1970. On l’était en 2004 avec 788€ Il faut ajouter à cela que la population pauvre a sensiblement changé. Elle s’est rajeunie, féminisée et urbanisée. Il y a aujourd’hui plus de femmes que d’hommes pauvres.
Ce qui indique que notre société bouge, vit, ce que l’on observe également lorsque l’on regarde les inégalités.
Qui ont également progressé…
L’INSEE insiste plutôt sur la stabilité des inégalités de revenus. Son étude montre que les revenus des plus pauvres ont progressé rapidement de 1996 à 2004, la croissance est de l’ordre de 20%, tout comme les revenus des plus aisés, leur croissance est de l’ordre de 13%. Les perdants ont plutôt été ceux qui se situent entre les deux, les catégories intermédiaires…
Les classes moyennes…
Mais cela mérite quelques explications. On n’a pas l’impression que les plus pauvres se soient enrichis…
La progression des revenus des plus pauvres tient, d’après l’INSEE, à la revalorisation des prestations sociales : majoration de l’allocation de rentrée scolaire en 1997, de l’allocation de solidarité spécifique en 1998 et à la mise en place d’une retraite minimale pour les anciens agriculteurs.
Celle des plus riches tient à plusieurs facteurs. Chefs d’entreprise, cadres dirigeants ou professions libérales profitent en général plus que d’autres de l’amélioration de la situation économique. Ils en bénéficient d’autant plus qu’ils sont en général détenteurs de capitaux, mobiliers et immobiliers, dont la valeur a fortement progressé, et que les politiques salariales mises en place ces dernières année dans les grandes entreprises ont eu pour effet de multiplier la part de leurs revenus liés aux résultats financiers des entreprises…
Les stock-options…
Bien sûr, mais ce n’est qu’un des mécanismes. Il y a également l’intéressement, la participation, l’épargne salariale réservée aux salariés stables qui peuvent tout à la fois épargner et profiter de l’abondement, c’est-à-dire des versements complémentaires des entreprises.
La relation salariale s’est formidablement transformée ces dernières années et c’est sans doute l’un des facteurs qui contribuent le plus aujourd’hui à la montée de la pauvreté. Si les mécanismes d’épargne salariale, de stock-options ont enrichi les plus riches, la multiplication des contrats précaires, de l’intérim, des CDD, des stages, du temps partiel a appauvri les salariés les plus jeunes et les plus fragiles…
On parle beaucoup du chômage, mais il y a également le sous-emploi. Nous sommes face à une population qui travaille mais qui ne bénéficie pas de la stabilité dans l’emploi. Et ce n’est plus marginal. Le rapport du CERC indique qu’un salarié sur 5 travaille moins de 40 semaines par an et que la même proportion a une durée de travail inférieure à 27 heures par semaine.
Ce sont des pauvres qui ont un emploi dont on parle régulièrement…
La presse a effectivement insisté dans de nombreux reportages sur la situation de ces gens qui étaient tout à la fois sans logement et avec un emploi. Il s’agit, pour l’essentiel, de ces gens qui ont des emplois précaires, qui finiront sans doute par trouver un emploi stable mais qui démarrent leur carrière professionnelle dans la difficulté avec des salaires faibles, qui sont prêts à accepter des emplois mal rémunérés pour échapper à la précarité or, on sait que les gens qui ont des débuts de carrière difficile ont en général beaucoup de mal à rattraper le retard prix.
On a aussi beaucoup parlé de l’immobilier…
Ces études mettent effectivement en avant le rôle de l’immobilier dans les évolutions. La hausse des prix des logements, qu’il s’agisse d’achat ou de location, a un triple effet :
- elle améliore, d’abord, les revenus des plus riches qui possèdent des appartements qu’ils mettent en location, elle protège les plus âgés qui sont propriétaires et qui ont fini de rembourser leurs emprunts,
- elle chasse des centre-villes les classes moyennes et de leur périphérie immédiate les moins fortunés,
- elle augmente les loyers que paient ceux qui ne peuvent pas accéder à la propriété.
Or, tout cela contribue à augmenter les difficultés des plus pauvres qui ont le choix entre payer des loyers trop élevés et s’éloigner de leur lieu de travail pour pouvoir se loger correctement. On voit actuellement se développer un peu partout en France des lotissements dans des villages éloignés des villes. C’est tout simplement pour échapper à un prix du foncier qui a fortement augmenté ces dernières années. L’INSEE parle d’une augmentation de plus de 7% par an des prix des terrains à bâtir de 1995 à 2003, avec une accélération ces dernières années.
Cette augmentation des prix des terrains à bâtir explique que l’on manque aujourd’hui cruellement de logements. Mais pour les plus pauvres, cet éloignement a une conséquence économique immédiate : elle leur impose l’achat d’une voiture pour aller travailler. Dès que l’on s’éloigne des centre-ville, il n’y a plus de transports en communs. Or, on sait que les voitures coûtent cher. La Fédération Française des Automobiles Club a évalué le coût mensuel d’une voiture à 378€, soit 4536 € sur l’année. Si vous vous souvenez que l’on est pauvre lorsque l’on a un revenu mensuel inférieur à 783€, vous voyez la difficulté.
Mais pourquoi les prix de l’immobilier augmentent-ils tant?
C’est un phénomène complexe qui mériterait à lui seul plus d’une chronique. J’y reviendrai prochainement. D’un mot : il y a l’augmentation des coûts de la construction liée à la multiplication des normes, coûts que les préoccupations environnementales, les projets d’imposer de nouvelles normes en matière de construction pour réduire les dépenses d’énergie devraient encore alourdir…
Mais vous parliez des terrains à bâtir…
Leur augmentation vient de ce qu’ils sont de plus en plus rares et la concurrence entre acheteurs est de plus en plus forte. C’est, naturellement, lié à la montée en puissance de l’habitat individuel qui consomme bien plus d’espace que l’habitat collectif. L’habitat individuel représente 62, 2% des logements construits depuis 1997.
C’est le rêve de beaucoup de Français…
Oui, mais c’est un rêve qui coûte cher!
À cela, il faut ajouter que la structure familiale a changé, les familles monoparentales, les personnes qui vivent seules… se sont multipliées, or cela se traduit naturellement par une augmentation des surfaces habitées. C’est un autre chiffre qui vous surprendra peut-être : la surface moyenne habitée par personne a augmenté de 20% en 20 ans3.
On dit beaucoup que le développement des familles monoparentales est un facteur d’appauvrissement.
Ces familles ont effectivement un risque de pauvreté renforcée. Le CERC a calculé que le risque de leur exposition à la pauvreté est quasiment deux foi plus élevé pour ces familles que pour les familles plus traditionnelles. Elles représentaient 3% des ménages en 1970 et plus de 7% aujourd’hui.
On connaît depuis longtemps et on a beaucoup étudié ce lien entre famille monoparentale et pauvreté. Il tient à la faible qualification de beaucoup de mères célibataires qui les condamne au chômage ou à des emplois précaires et aux difficultés de concilier emploi et vie familiale.
J’ai il y a quelques années fait une étude sur les conditions de vie du personnel d’une grande entreprise parisienne. Nous avions découvert que les mères de jeunes enfants qui vivaient en couple avec un chômeur s’en sortaient beaucoup mieux que celles qui vivaient seules, tout simplement parce que leur conjoint pouvait prendre en charge toute une série de tâches que les célibataires devaient acheter…
À commencer, bien sûr, par la garde des enfants…
Bien sûr.
Nous sommes au début d’une campagne présidentielle. Vous croyez que ces études peuvent avoir un impact…
Il faut l’espérer parce que l’on voit bien que les mécanismes qui fabriquent la pauvreté dans notre pays ont changé de nature et que les politiques peuvent corriger certaines au moins de ces évolutions.
Vous pensez au contrat de travail?
Je pense qu’il faut effectivement revenir sur la multiplication des contrats de travail qui favorisent la précarité. Ce qui veut probablement dire revoir le CDI, éliminer quelques uns de ces obstacles au licenciement qui incitent les entrepreneurs à privilégier les emplois à dure déterminée et l’intérim. Il faut revoir dans l’enseignement supérieur le système des stages. Tel qu’il s’est mis en place ces dernières années, sous couvert d’offrir aux étudiants une première expérience professionnelle, il est extrêmement pervers. Il faudrait interdire les stages non payés et inciter les entreprises qui emploient des stagiaires à les recruter avec des contrats de travail classiques. Il y a là tout un chantier difficile, mais déterminant pour l’avenir des jeunes.
Il faudrait également agir sur la politique immobilière. Les programmes Borloo qui consistent à multiplier les pavillons sont à examiner avec un regard critique; est-ce qu’ils ne vont pas contribuer à augmenter le coût du foncier au risque d’augmenter le coût du logement pour tous?
Il faudrait probablement revenir sur cette idée du pavillon et développer un habitat collectif plus économique…
Mais plus personne ne veut des grands ensembles…
Je sais bien, mais nous vivons l’un et l’autre dans des appartements parisiens et nous n’en souffrons pas. Entre les grands ensembles et les zones pavillonnaires, il y a un juste milieu qu’il faut retrouver. Il faudrait également réinventer ou développer des services collectifs qui soulagent les familles monoparentales et leur permettent de mieux concilier travail et vie privée.
Ce ne sont pas des sujets dont on parle dans les campagnes présidentielles…
Ce sont des sujets qui intéressent les Français…