Un nouveau discours patronal

La semaine dernière vous nous parliez d'un renouveau du discours radical, vous faites aujourd'hui le contrepoint en nous parlant d'un renouveau du discours patronal…

Ce n'est pas par souci de symétrie, mais en même temps que l'on voit se développer un nouveau discours radical on voit émerger un nouveau discours patronal.

Vous pensez à la refondation sociale?

Cela participe du même mouvement que la refondation sociale même si celle-ci paraît aujourd'hui avoir du plomb dans l'aile.

Du fait des mésaventures financières d'Ernest-Antoine Séllières?

Elles n'ont certainement pas aidé, mais il y a surtout que la société française oppose une vraie résistance aux changements que souhaite le Medef. Mais ce n'est pas de la refondation sociale dont je veux parler, c'est d'un discours sur le management, sur les relations entre les salariés et les entreprises qui prend de l'ampleur et que j'ai entendu la semaine dernière à au moins trois reprises, dans une réunion du Medef, dans un petit déjeuner organisé par des collègues pour faire la promotion de leur dernier livre et dans un colloque consacré aux évolutions de la relation salariale.

Et que dit ce discours?

Avant de le décrire, je voudrais dire deux mots du contexte et remettre les choses en perspective. Si l'on voit aujourd'hui émerger un nouveau discours patronal, c'est pour répondre à des préoccupations qui sont, sinon nouvelles du moins plus fortes aujourd'hui qu'hier. Ce discours répond, je crois :

Voilà, je crois, les motifs qui expliquent l'émergence aujourd'hui de ce discours.

Je reprends donc ma question : que dit ce discours?

Ce discours n'est pas complètement élaboré, il se construit, des concepts se dégagent, sortent du bois. J'en vois trois : l'autonomie, le risque et l'individualisation, que l'on pourrait aussi appeler la personnalisation.

Je pensais que vous avanceriez des idées plus choquantes, plus contestables : flexibilité, productivité… Or, ces trois mots paraissent plutôt sympathiques…

Oh! Rassurez-vous, personne n'a oublié la productivité et la flexibilité, mais on n'en parle plus. Dans le cas de la flexibilité, parce que c'est inutile : tout le monde est d'accord sur le fait que c'est indispensable. Dans le cas de la productivité, c'est plus simplement parce qu'on ne sait pas la mesurer pour les travailleurs intellectuels, c'est ce que je vous disais à l'instant : on ne peut pas mesurer la productivité si on ne sait pas contrôler le travail effectué.

Mais vous avez raison, les mots qu'utilise aujourd'hui le nouveau discours patronal sont plutôt sympathiques. C'est qu'il s'agît, comme je vous le disais à l'instant de séduire des gens tentés par la contestation. Et on peut effectivement y voir une simple tentative de manipuler les gens. Il y a certainement de cela. Mais je crois qu'il faut essayer de prendre au sérieux ce qui se dit là. Et de l'analyser.

Je vais prendre le risque…

C'est un concept familier aux économistes…

La réflexion sur le risque est effectivement l'un des thèmes traditionnels de la pensée économique. Il y a de grands débats sur l'incertitude et sur ce que les économistes appellent l'aversion au risque. Cette attitude face au risque a, d'ailleurs, été avancée dans les années 30 par un économiste réputé, Franck Knight, pour expliquer la création des entreprises. Deviennent salariés les gens qui hésitent à prendre les risques inhérents à la vie économique et acceptent de se soumettre aux entrepreneurs qui s'accommodent, eux, de ces risques. Il y a de cela dans le discours patronal, mais il y a autre chose. Il y a aussi cette idée que nous vivons dans des sociétés dominées par le risque dans lesquelles on ne peut plus échapper aux dangers. Pas plus que nos frontières nous ont protégés des pollutions à la suite de l'explosion de Tchernobyl, nos contrats de travail ne peuvent nous protéger des effets de la concurrence internationale.

Les patrons s'inspireraient donc des écologistes?

Je ne sais pas si le mot inspiration convient, mais depuis des années, les entreprises se heurtent violemment à la contestation écologiste qui a réussi à avoir la peau de l'industrie nucléaire en Allemagne, de l'industrie de l'amiante en France et ailleurs, qui menace aujourd'hui l'industrie de l'agro-chimie… Il est difficile aujourd'hui de lancer une nouvelle technologie sans s'interroger sur les moyens d'évaluer les risques qu'elle fait courir à la société, ne serait-ce que pour éviter le rejet des consommateurs. Les patrons ont eu le temps et l'occasion d'approfondir leur réflexion sur ces questions. Que le discours patronal s'approprie cette réflexion n'est donc pas surprenant.

La manière dont les patrons abordent la question du risque rappelle par certains cotés l'approche d'Ulrich Beck. Ce sociologue allemand qui a beaucoup travaillé la question écologique explique que ce n'est plus leur place dans la hiérarchie sociale qui distingue les individus, mais leur exposition au risque. Il y a des gens qui vivent dans des situations de risque et d'autres dans des situations sans risques ou avec peu de risques. Hier, on opposait les pauvres et les riches, aujourd'hui on oppose ceux qui vivent dans le risque et ceux qui vivent protégés.

Vous voulez dire que les patrons ont emprunté leurs thèses à ce sociologue?

Non. Ne serait-ce que parce que Beck est quasiment inconnu en France, même si on peut imaginer des liens : il a travaillé pour Gehrard Schröder et enseigne aujourd'hui à la London School of Economics où l'a appelé Tony Giddens, qui est lui aussi sociologue mais également l'un des théoriciens les plus influents du nouveau travaillisme de Tony Blair.

Vous ne citez que des gens de gauche…

Je cite surtout des gens qui sont au gouvernement et sont confrontés quotidiennement à la gestion des risques. Mais oublions ces connexions qui n'en sont peut-être pas, je veux simplement dire que cette réflexion sur le risque n'est pas à prendre à la légère.

Mais quelle pourrait être les conséquences pratiques de cet accent mis sur le risque?

C'est bien évidemment la question de fond. Car on peut tomber d'accord sur le diagnostic qui fait du risque un des enjeux majeurs de nos sociétés et être en désaccord sur les remèdes.

La référence au risque dans le discours patronal conduit :

On retrouve d'ailleurs là l'un des autres thèmes dont je parlais : l'individualisation.

Vous voulez dire individualisation des salaires…

Oui. Il s'agit d'individualiser les rémunérations des salariés pour tenir compte tout à la fois de leurs performances mais également des résultats de l'entreprise dans laquelle ils travaillent. C'est une thèse qui circule beaucoup depuis quelques temps.

J'imagine qu'elle a du succès, parce qu'il est après tout assez logique de récompenser ceux qui font le plus d'efforts…

Sans doute, mais les choses ne sont pas si simples. L'individualisation a deux dimensions :

Vous n'avez rien dit de l'autonomie…

C'est un terme qui demanderait de longs développements. On y reviendra une prochaine fois. Je voulais aujourd'hui seulement mettre en évidence ces évolutions du discours patronal qui se font en même temps qu'évolue le discours radical. Cela veut tout simplement dire, et c'est là-dessus que je conclurai, que notre environnement intellectuel est en train de changer, que les références sur lesquelles nous avons jusqu'à présent vécu, celles de la lutte des classes, s'estompent, au profit d'autres références… Les termes du débat changent mais les acteurs restent les mêmes : il y a, d'un coté, ceux qui ont, ceux qui possèdent, et de l'autre, ceux que Marx appelait les damnés de la terre.


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