Bernard Girard
Une épidémie mondiale : l'obésité
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin de l’obésité. On dit qu’elle progresse partout dans le monde, en France comme ailleurs…C’est bien effectivement ce qui se passe. On sait que c’est aux Etats-Unis que le problème est le plus important, tous ceux qui voyagent dans ce pays le savent, cela se voit dans les rues, dans les entreprises, un peu partout. Le nombre d’obèses a augmenté de 50% depuis le début des années 70 aux Etats-Unis.
C’est de la faute de la restauration rapide, des fast-food…
C’est ce que concluent effectivement les auteurs d’une étude statistique très sérieuse publiée l’année dernière par le NBER américain (le National Bureau of Economic Research). Ils ont calculé que la restauration rapide était responsable de 68% de l’augmentation de l’obésité aux Etats-Unis (1). Ce qui est considérable, mais laisse tout de même de coté 32% de cette augmentation qui mérite également d’être expliquée.
Ce qui veut dire que même là où il n’y a pas de fast food, l’obésité peut se développer?
C’est bien ce qui se passe. L’obésité progresse également dans des pays dans lesquels la restauration rapide n’est pas très développée. Près du tiers des enfants espagnols de 6 et 7 ans ont un indice de masse corporel supérieur à ce qu’il devrait être, et de 8 à16% sont obèses (2).
On calcule cet indice de masse corporelle en divisant le poids par la taille au carré.
C’est cela. Si le résultat est supérieur à 25 il y a surcharge pondérale, s’il est supérieur à 30, il y a obésité. Pour ne donner qu’un exemple, un homme qui mesure 1,76 m. est obèse s’il pèse plus de 93 kilos et en surcharge pondérale s’il pèse plus de 76 kilos.
Et si les fast food, les sodas, les barres chocolatées…n’expliquent pas tout, à quoi attribue-t-on cette croissance de l’obésité ? à nos vies sédentaires ?
C’est l’argument que l’on avance en général et pour de bons motifs. Les américains passent 50% de leur temps de loisir devant la télévision (3), le travail est de moins en moins exigeant sur le plan physique, l’utilisation systématique de la voiture pour aller à son travail contribue également à diminuer les efforts physiques que nous faisons. On a par exemple pu avancer que 60% de la croissance de l’obésité aux Etats-Unis était liée à la modification des conditions de travail. Soit le même chiffre que celui que je donnais tout à l’heure et qui attribuait cette croissance à la restauration collective. Ce qui montre bien que l’on est dans un domaine où beaucoup de choses restent à découvrir et où il faut se méfier de nos certitudes. Les spécialistes restent d’ailleurs très prudents. Dans un de leurs récents articles, deux spécialistes de cette question, Robert W. Jeffery et Jennifer Utter écrivaient que « par bien des cotés, la récente épidémie d’obésité est un mystère. Elle n’a pas été anticipée, il nous a fallu des années pour en prendre conscience et ses causes sont, pour la plupart, inconnues. » (4) Ils citent des études selon lesquelles l’obésité aurait explosé dans des populations qui ne mangent pas plus alors même qu’elles font plus d’efforts physiques, plus de sport.
Ce sont des gens qui ne mangeraient pas plus, qui feraient du sport et qui auraient cependant grossi…
C’est ce qu’avancent ces études. Il s’agit d’enquêtes basées sur des réponses à des questions sur leurs comportements, dont les résultats peuvent donc être contestés. Si je les cite c’est qu’elles attirent l’attention sur des phénomènes invisibles et, notamment sur l’évolution de notre bol alimentaire. Il a changé ces dernières années :
- Soit pour des motifs économiques, le prix de certains produits ayant tendance à augmenter tandis que d’autres diminuaient. On a pu ainsi avancer que 40% de la croissance de l’obésité étaient dus aux progrès de la technologie dans l’agriculture qui ont permis une baisse massive des prix des produits alimentaires (5),
- Soit du fait des innovations dans l’industrie agro-alimentaire : la composition des produits industriels que l’on consomme change.
Vous voulez dire que le panier de la ménagère a changé…,
C’est cela, on ne mange donc pas forcément plus, mais on ne mange plus tout à fait la même chose, ce qui pourrait, d’ailleurs expliquer que les maladies cardiovasculaires aient plutôt tendance à reculer alors même que la population prend du poids, ce qui est contradictoire.
Mais d’autres facteurs ont pu également jouer :
- L’installation un peu partout de points de vente des produits alimentaires a multiplié les occasions de se nourrir de manger. Certains auteurs ont comparé les courbes de l’obésité et celles de l’installation de nouveaux points de vente de nourriture ou de boisson. Elles sont corrélées. A cause de ces points de vente, on ne mange plus de la même manière, moins chez soi, plus dehors…
- Le développement des plats préparés a modifié nos habitudes alimentaires, les méthodes de conservation ont transformé en produits banal, quotidiens des produits qui étaient un peu exceptionnels, la congélation a fait exploser les consommations de glaces, de dessert glacés.
Vous le voyez, le phénomène est complexe, même si, sur le fond, personne ne met en cause la relation entre l’excès de nourriture, le manque d’exercice physique et le surpoids.
Vous nous avez parlé de l’Espagne, du Portugal, des Etats-Unis, mais pas de la France. La situation est, je crois, meilleure chez nous.
La France est l’un des pays qui résiste le mieux à ce qui est une véritable épidémie mondiale, cela apparaît très nettement dans les comparaisons internationales, mais la situation va en se dégradant. La proportion d'enfants d'âge scolaire présentant un excès de poids est passée de 3% en 1965 à 16% aujourd'hui. L'obésité touche 10% des enfants. Or, l’on sait que les enfants obèses ont de fortes chances de devenir des adultes obèses. Ce qui permet d’ailleurs aux économistes de faire des projections qui sont, comme vous le devinez, effrayantes. 50% de la population américaine, 30% de la population européenne pourraient être obèses en 2025.
Quand vous dites que l’obésité touche 10% des enfants, cela paraît beaucoup. On ne les voit pas lorsque l’on se promène dans la rue…
Ces chiffres viennent d’une étude de l’INSERM publiée en 2003. Et il est vrai qu’on n’a pas l’impression de voir tant de gros que cela, mais cela peut s’expliquer de deux manières :
- il y a d’abord des écarts régionaux. Les statistiques montrent que les taux de surcharge pondérale sont plus élevés dans les zones rurales que dans les villes, dans certaines régions que dans d’autres, dans le Bas-Rhin qu’en Haute-Garonne,
- il y a, ensuite, un autre phénomène peu connu : la surcharge pondérale ne se voit pas forcément. On peut paraître « normal » et, cependant, en souffrir. Une récente étude indienne a par exemple montré que 20% des adultes qui n’étaient pas en surpoids souffraient cependant de ce que les spécialistes appellent l’obésité centrale, ce qui veut dire qu’ils ne se vivent pas comme gros et que cependant, ils courent les mêmes risques de santé que les obèses.
Vous n’avez pas parlé des conséquences sur la santé, mais elles sont importantes…
C’est effectivement ce qui pose problème. S’il ne s’agissait que d’esthétique, personne ne s’en préoccuperait. On trouverait même probablement des gens pour nous expliquer que mieux vaut être gros que maigre, mais le surpoids et l’obésité ont des conséquences graves en matière de santé, diabète, hypertension… On donne de temps en temps les chiffres de ce que cela coûte. Le surpoids entraînerait de 2 à 10% des dépenses de santé dans les pays développés. C’est donc une affaire d’autant plus grave qu’il ne s’agit pas seulement d’argent. L’obésité tue autant ou presque que le tabac. De 310 à 580 000 décès sont, aux Etats-Unis, chaque année liés à des maladies du surpoids. Plusieurs experts pensent d’ailleurs que cette épidémie peut conduire à une réduction de la durée de vie moyenne : les enfants obèses vivront moins longtemps que leurs parents.
Oui, mais que faire ?
On peut hésiter entre plusieurs solutions. On peut, d’abord, ne rien faire. C’est ce que proposent des gens comme Richard Posner qui disent que les choses devraient s’arranger avec le temps (6).
Et pourquoi ?
Leur raisonnement repose sur une observation courante : dans nos sociétés riches, les plus minces sont, en général, les plus riches. Ils en concluent que dans des sociétés qui s’enrichissent, les normes sociales que respectent les plus riches devraient se généraliser, la population devrait être de plus en plus attentive à sa ligne, les industriels devraient développer des produits pour répondre à cette demande, ce qu’ils font déjà avec tous les produits light.
Ne rien faire n’est cependant pas très satisfaisant.
Ce n’est pas absurde. Deux auteurs espagnols ont tout récemment eu l’idée de comparer l’obésité et nos comportements sociaux, nos sorties aux théâtres, chez des amis…Leur hypothèse était qu’il y a des situations dans lesquelles ont est plus attentif à l’image que l’on donne de soi et que lorsque l’on est souvent dans des situations de ce type, on fait des efforts pour rester conforme à la norme qui veut que l’on soit mince (7). Leurs premiers résultats suggèrent qu’il y a effectivement un lien.
Ceci dit, cette position est d’autant moins satisfaisante qu’il y a un décalage entre les spécialistes, très inquiets, et l’opinion qui ne mesure pas la gravité de la situation. C’est particulièrement net aux Etats-Unis, alors même que c’est le pays le plus touché par cette épidémie. Les média n’en parlent pratiquement pas (8).
Que faire ? On peut agir sur les comportements des consommateurs, et de plusieurs manières. On peut organiser des contrôles systématiques du poids, ce qui suppose que l’on demande aux médecins d’agir, comme ils l’ont fait dans bien d’autres cas, on est dans le registre de l’hygiène.
On peut encore imposer aux consommateurs des contraintes. C’est la voie choisie par les britanniques. Le NHS, l’équivalent de la sécurité sociale britannique demande aux obèses de modifier leurs comportements. S’ils ne le font pas, leurs remboursements pour frais liés à l’hypertension, au diabète, aux maladies cardio-vasculaires, à toutes ces maladies liées à la surcharge pondérale sont réduits ou supprimés.
On peut également informer les consommateurs, ce qui suppose de renverser la tendance actuelle qui veut que l’essentiel de l’information sur la nourriture nous vienne des industriels (9), ce qui m’amène à la deuxième grande piste qui serait d’agir sur les industriels comme on l’a fait avec l’industrie du tabac en interdisant, par exemple, l’installation de distributeurs de barres chocolatées et de soda dans les écoles et lycées, en limitant la publicité, en imposant des normes de signalisation des produits beaucoup plus rigoureuses, voire en taxant les produits les plus dangereux, un peu comme l’on taxe le tabac ou l’alcool.
On peut remettre en cause le productivisme du monde agricole. Des spécialistes britanniques critiquent les subventions à l’agriculture, disant qu’elles contribuent à baisser artificiellement le prix des produits alimentaires. On pourrait les orienter en privilégiant les subventions aux cultures de légumes ou de fruits.
On peut également agir sur l’environnement. Lorsque la ville de Paris lutte contre l’automobile, lorsqu’elle favorise la bicyclette ou la marche à pied, elle contribue indirectement à réduire les dépenses de l’assurance maladie. On peut donc faire beaucoup de choses…Nous ne sommes qu’au tout début de la lutte contre le surpoids. Comme je le disais tout à l’heure, on ne comprend pas encore vraiment très bien les mécanismes de cette épidémie, mais nous allons dans les années qui viennent voir se développer des politiques de lutte contre le surpoids et on verra s’opposer ceux qui souhaitent faire porter l’essentiel de l’effort sur les consommateurs, un peu dans la direction prise par les britanniques, et ceux qui souhaiteront plutôt contrôler les entreprises. Le débat a commencé, il n’est pas prêt d’être terminé.
Notes
1. Shin-Yi Chou , Michael Grossman, Henry Saffer, An Economic Analysis of Adult Obesity: Results from the Behavioral Risk Factor Surveillance System, NBER
2. Ces chiffres viennent de l’Union Internationale des Sciences de la Nutrition qui a créé une task force pour suivre les questions liées à l’obésité.
3. La télévision favorise l’obésité (on mange devant) tandis que l’obésité fait préférer des loisirs passifs, dont la télévision qui met en contact avec des publicités pour la nourriture.
4. Robert W. Jeffery, Jennifer Utter, The Changing Environment and Population Obesity in the United States, Obesity research, 2003
5. C’est la thèse que développe T. Philipson, notamment dans Technological Change and the Growth of Obesity : A Theoretical and Empirical Examination, 2002.
6. Richard Posner, Tomas Philipson The Long-Run Growth in Obesity as a Function of Technological Change, working paper, Chicago law school, 1999.
7. Joan Costa-Font, Joan Gil, Social interactions and the contemporaneous determinants of individuals’ weight, 2004, document de travail FEDEA
8. Taeku Lee, J.Eric Oliver Public Opinion and the Politics of
America's Obesity Epidemic, Harvard University, working
papers, 2002
9. L’industrie agro-alimentaire américaine
dépense 50€ par personne et par an en publicité
(d’après R.Jeffery & J.Utter). En France, ces mêmes
dépenses sont de l’ordre de 26€ par personne. Elles visent
particulièrement les enfants : 62% des publicités
projetées le mercredi concernent des produits alimentaires qui
leur sont destinés.