Bernard Girard
Chronique du 13/03/07
Le web et les élections présidentielles
Bonjour, vous voulez ce matin nous parler du web dans les élections présidentielles
Oui. Parce que c’est la première fois que ce média joue un rôle significatif dans les élections présidentielles. On l’a vu à de nombreuses reprises, avec les problèmes rencontrés par à peu près tous les candidats mais aussi par des observateurs avec le web.
Vous pensez à Alain Duhamel interdit d’antenne pour avoir dit qu’il voterait Bayrou à Sciences-Po?
Oui, mais est-ce bien grave, puisque le net nous permet d’entendre plein d’autres voix. C’est l’une des premières choses qui me frappent : le net nous donne accès à une grande variété d’opinions, d’analyses. Infiniment plus que la presse traditionnelle, surtout la presse télévisée qui répète toujours un peu la même chose. Et cette variété d’opinions, d’analyses contribue certainement à l’hésitation de beaucoup de Français qu’on dit intéressés par la campagne présidentielle, mais qui le sont d’autant plus qu’ils sont soumis à plus d’analyses différentes…
Contradictoires…
Contradictoires, mais surtout originales. Pour ne vous donner qu’un exemple, je suis tombé, en préparant cette émission, sur une vidéo du rédacteur en chef d’Economie Matin, un gratuit sur l’économie, qui expliquait que les sondages ne donnaient pas dut tout Olivier Besancenot à sa juste sa place qui pourrait être de l’ordre de 10%, parce que, dit-il, c’est un excellent politique, très convaincant à la télévision. C’est une analyse qu’on ne lit nulle part ailleurs et qui évidemment modifie tous les scénarios.
Il ne tient pas compte du vote utile…
Exactement, mais cette analyse est intéressante parce qu’elle amène justement à s’interroger sur ce vote utile que tout le monde prend pour acquis au point que l’on entend aujourd’hui des gens de gauche dire : il faut voter Bayrou dés le premier tour pour battre Sarkozy au second, au risque d’ailleurs de l’avoir au troisième tour.
Vous voulez dire aux législatives…
Il faudra bien que Bayrou gouverne avec la majorité sortie des urnes à l’issue des législatives. Et comme il n’aura pas le temps de changer les règles, c’est le parti qui aura gagné l’élection qui lui imposera son premier ministre. Il aura le choix entre l’un ou l’autre des deux deux chefs de parti : Nicolas Sarkozy ou François Hollande. Pour qu’il en aille autrement, il faudrait qu’il réussisse à créer une majorité avec des députés qui accepteront de faire une autre politique que celle pour laquelle ils auront été élus, ce qui ne serait, d’abord, pas très facile et, ensuite, la meilleure manière de déconsidérer un peu plus la classe politique. Mais revenons au web.
Son premier effet de nous mettre en contact avec une plus grande variété d’analyses, ce qui contribue à nos hésitations mais aussi à l’intérêt de cette campagne puisque ces nouvelles idées que l’on découvre sur le net nourrissent les conversations. Si l’on en parle tant, c’est que l’on ne répète pas et n’entend pas toujours la même chose… et plus on en parle, plus naturellement, les opinions flottent. Ce n’est que lorsque l’on ne discute pas d’une opinions qu’elle ne bouge pas. C’est bien pourquoi il y a d’ailleurs quelque chose de paradoxal à se féliciter, d’un coté, de l’intérêt des Français pour la campagne et à se plaindre, de l’autre, de leur incertitude sur leur vote, ce sont les deux faces d’une même pièce.
À vous entendre le net nous rendrait plus intelligent?
Oui. Et il le fait d’au moins deux manières. En nous mettant, d’abord, comme je viens de le dire, en contact avec d’autres opinions, en forçant ensuite des tas de gens à réfléchir et à aller au delà de l’impression immédiate. Si vous avez un blog, si vous écrivez sur votre blog, vous êtes forcé d’approfondir votre opinion, de l’argumenter, de vous documenter. Et comme les espaces où s’exprimer sont plus nombreux, ils sont pratiquement illimités, le nombre de gens qui approfondissent leurs intuitions, qui mettent en forme ce qu’ils savent est beaucoup très important. Ce qui fait d’ailleurs du web un outil de contrôle des informations officielles…
De la presse…
De la presse et de ce que nous disent les politiques. Mais puisque vous parliez de la presse, je vais vous donner un exemple extrait d’un excellent site, Telos, qui réunit des papiers d’experts, c’est un peu une sorte de page Rebonds ou Opinions sur le web.
Il s’agit du papier d’un économiste sur l’immobilier de Nicolas Sarkozy, vous savez sur cet appartement qu’il a acheté en 1997, fait aménager dans des conditions contestées et revendu en 2006. Alain Trannoy, c’est son nom, a eu la curiosité de comparer la plus-value qu’il a réalisée à cette occasion à la hausse des prix de l’immobilier dans ce quartier sur la même période, hausse, entre parenthèses vertigineuse, puisque les prix ont augmenté en neuf ans de 126%, ce qui veut dire qu’ils ont été plus que multipliés par deux en 9 ans…
Et celle réalisée par Nicolas Sarkozy est plus importante…
Non, elle est plus faible alors qu’elle aurait dû être beaucoup plus élevée si cet appartement lui avait été, comme on l’a dit, vendu dans des conditions très avantageuses. D’où des questions : Nicolas Sarkozy a-t-il acheté son appartement plus cher qu’il ne valait? L’a-t-il acheté dans un quartier qui a perdu de sa valeur? L’acheteur a-t-il fait baisser le prix parce qu’il avait l’intention de défaire les travaux réalisés pour les Sarkozy? Ou y a-t-il eu dessous de table?
Ce qui serait assez banal…
Oui, mais cela aurait été plutôt imprudent de la part de quelqu’un qui sait qu’il sera dans quelques mois candidat à une élection présidentielle. En tout état de cause, cette remarque donne envie d’en savoir plus. Tout comme, d’ailleurs, celles d’un autre économiste qui s’intéresse, sur le même site, à l’une des propositions phares de François Bayrou en matière économique : exonérer de charges les deux premières embauches réalisées par toute entreprise. Or, cet économiste, Vincent Champain, qui est d’ailleurs l’un des membres de la cellule de l’institut d’entreprise qui chiffre les programmes des candidats, démontre, que cette mesure serait, en fait contre-productive.
Contre-productive au sens où elle détruirait des emplois?
Exactement. Le raisonnement est assez simple. Interrogé sur la manière dont il financerait cette mesure, François Bayrou a répondu qu’il le ferait en réduisant les exonérations sur les bas salaires. Or, il se trouve que ces exonérations mises en place par les gouvernements successifs depuis bientôt quinze ans, se sont révélées très efficaces pour favoriser l’emploi des moins qualifiés. Réduire ces exonérations reviendrait donc à supprimer une incitation à recruter des gens sans qualifications qui ont le plus de mal à trouver un emploi au profit de salariés de toutes catégories, de cadres, d’employés… qui en trouvent plus facilement et dont les cotisations sociales coûtent plus cher aux entreprises. On aiderait donc moins de salariés et des salariés souvent mieux lotis. On se retrouverait donc avec une aggravation de notre situation.
C’est plus technique…
Mais cela éclaire le débat. Cela montre que le programme de François Bayrou est un peu improvisé, qu’il n’a pas autour de lui de spécialistes de ces questions qui l’auraient mis en garde contre une proposition aventureuse, cela montre également que des analyses plus fines des propositions des candidats peuvent sortir du milieu des experts et être diffusées plus largement.
Cela vaut pour les propositions de tous les candidats…
Bien sûr. Et cela pose d’ailleurs un vrai problème de positionnement qu’aucun n’a, je crois, à ce jour correctement résolu. Les campagnes électorales sont l’occasion de multiplier les propositions plus ou moins bâclées qui ne seront jamais mises en oeuvre. Quand personne n’y prêtait vraiment attention, cela n’avait pas beaucoup d’importance, mais ces échanges sur le net les mettent en évidence. Alors, de deux choses l’une : ou chaque proposition est structurée, élaborée, ce qui parait difficile ou les candidats évitent d’entrer trop dans le détail, mais il leur faut alors éviter le reproche d’imprécision.
Au tout début de notre entretien, nous avons parlé d’Alain Duhamel sanctionné pour avoir dit à des étudiants de Sciences-Po à la sortie d’un cours qu’il voterait Bayrou…
C’est un peu, dans son cas, la spirale de la loose. Il a fait un livre sur les candidats à l’élection présidentielle sans parler de Ségolène Royal, il ne peut plus animer d’émissions politiques… C’est injuste et, en même temps, très significatif d’un autre phénomène propre à internet : l’effacement de la frontière entre le privé et le public. Ses propos n’étaient pas destinés à être publiés, ils l’ont été à son insu, mais le mal était fait. La même chose est arrivée à Ségolène Royal…
Lorsqu’elle a parlé des 35 heures des profs…
Oui. Vous savez que cette vidéo a été manipulée par des militants UMP qui ont extrait ce passage d’une intervention plus longue dans laquelle elle expliquait qu’il fallait faire du soutien scolaire. Mais cette information qui serait restée confidentielle, jamais elle n’en aurait parlé en public, a fait dans les jours qui ont suivi, grâce à internet, les gros titres de la presse et a sans doute contribué à éloigner de la candidats socialiste une partie des enseignants. Pas forcément, d’ailleurs, ceux qui ont vu la vidéo, parce que celle-ci est plus ambiguë. On y voit bien la candidate socialiste proposer cette mesure révolutionnaire, mais on voit également les regards surpris, incrédules de tous les hommes qui l’entourent et l’on découvre, à cette occasion, que c’est une femme d’autorité, qui n’hésite pas à défendre ses idées, même lorsqu’elles vont à l’encontre de ce que pensent ses interlocuteurs.
On a aussi beaucoup vu sur internet les bourdes qu’elle a commises…
Internet a certainement beaucoup fait pour les faire connaître. Et il a probablement contribué à ses difficultés d’il y a quelques semaines dont elle n’est, semble-t-il, pas encore sortie. Les militants UMP, que l’on dit pas très habiles en matière d’internet, l’ont très bien utilisé comme outil polémique, mais il est vrai qu’ils avaient été à bonne école, puisque leur candidat a été très attaqué sur le web, notamment pendant les événements des banlieues. Il l’est d’ailleurs toujours autant. Et internet a certainement contribué à entretenir cette image inquiétante qui l’accompagne et qui lui fait tant de tort parce qu’elle suscite de l’hostilité chez ses adversaires et de l’inquiétude chez ses partisans.
Mais est-ce que vous croyez qu’internet peut avoir un impact sur l’opinion?
Internet modifie certainement la manière dont nous gérons nos opinions. Les théoriciens qui s’intéressent à ces questions parlent de dissonance cognitive : nous évitons, disent-ils, en général tout ce qui va à l’encontre de nos opinions et de nos choix. De nombreuses expériences ont monté par exemple qu’on ne lisait pas de la même manière les publicités avant et après un achat. Avant l’achat d’une voiture, on regarde les publicités de toutes les marques, après on ne regarde, on ne lit que celle de la voiture qu’on a achetée, ce qui nous confirme dans notre choix…
Même si l’on est déçu…
Bien sûr puisque cela nous confirme dans la justesse de notre choix. Je ne suis peut-être pas complètement satisfait, la voiture n’est peut-être pas aussi confortable que je le souhaiterais, mais elle a tellement d’autres qualités… or ce qui est vrai de l’achat d’une voiture l’est des opinions politiques. On lit plutôt les journaux qui pensent comme nous et on évite ceux qui pensent autrement.
Et internet change cela…
Internet nous met en permanence en contact avec d’autres opinions. Même si l’on va sur le site du journal dont on partage les opinions, on va y trouver des commentaires de lecteurs qui vont dans une autre direction, ce qui peut nous amener à nous interroger sur nos choix.
On a, par ailleurs, bien plus de sources d’informations à notre disposition. On a d’ailleurs remarqué que lorsque la presse manque d’esprit critique, les plus sceptiques vont sur internet chercher d’autres informations. Au moment de la préparation et de la déclaration de la guerre d’Irak 25% des Américains allaient régulièrement s’informer sur des sites étrangers qui leur donnait une vision plus objective de la situation quand la presse américaine se contentait de reprendre les déclarations de l’administration. Ce sont ces mêmes Américains qui ont été les premiers opposants au conflit1.
Toutes les informations que l’on trouve sur internet ne sont pas de bonne qualité…
Toutes, non, mais beaucoup oui. Et en général, on les reconnaît vite. D’autant plus vite que la presse s’en nourrit, les journalistes politiques qui ont longtemps vécu en commentant les sondages sont en passe de découvrir une nouvelle source d’inspiration : les bloggers. Pas tous, bien sûr, mais certains. Je pense, par exemple, à Jean Veronis, un linguiste d’Aix en Provence qui a créé un site absolument passionnant dans lequel il analyse les discours des candidats et est devenu une sorte d’expert sur ces questions que les journalistes interrogent. Lorsque Ségolène Royal a proposé à Dijon de remplacer Liberté, Egalité, Fraternité par Liberté, Egalité, Sororité, plusieurs l’ont appelé pour avoir son avis.
Et, quel est-il?
Il a rappelé ce que nous savons tous, que c’est un mot français, ce qui, d’ailleurs, en dit long sur l’ignorance de certains journalistes mais aussi sur leur… envie de casser du Royal, car je suis sûr qu’ils avaient déjà sous le bout de la plume une vacherie pour se moquer de ses inventions verbales. Mais il y a dans ce blog beaucoup plus intéressant, il y a notamment une analyse du vocabulaire des quatre principaux candidats et des verbes qu’ils utilisent le plus. Or, on s’aperçoit d’une certaine proximité entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Les deux verbes qu’ils utilisent tous deux le plus sont, dans l’ordre “vouloir” et “faire”. Vient ensuite, chez Royal le verbe “devoir” qui est en quatrième position chez Sarkozy et le mot “pouvoir” chez Sarkozy qui est lui en cinquième position chez Royal.
Est-ce que cela a une signification?
Cela peut vouloir dire qu’ils en veulent autant l’un que l’autre, cela peut aussi vouloir dire que gens qui rédigent leurs discours ont lu les mêmes informations sur les attentes des électeurs. Mais il y a plus surprenant, il y a les résultats de Le Pen, qui met “vouloir” en huitième position derrière “dire”, “devoir”, “permettre”…
Ce qui peut faire penser qu’il n’en veut pas vraiment…
C’est effectivement ce que l’on peut conclure de cette analyse lexicale. Mais, vous voyez, c’est une illustration de ce que je vous dis depuis le début de cette chronique : le web enrichit notre réflexion et contribue à rendre cette campagne plus intéressante que les précédentes, mais aussi plus ouverte.