L’économie du nazisme (chronique du 20/6/00)

De quoi allez-vous nous parler aujourd’hui ?

Du nazisme, de l’économie du nazisme. Le sujet est un peu étrange, mais je l’ai retenu parce que je sais que vous recevez tout à l’heure Lionel Richard qui a écrit un livre sur Hitler. J’ai donc eu la curiosité de regarder ce que pouvait être l’expérience économique du nazisme.

C’est un sujet qui n’est plus tellement d’actualité et vous préférez plutôt l’actualité…

Oui… et non. On s’interroge souvent sur la nature des relations entre politique et économie. Souvenez-vous de ce que l’on a dit de Pinochet et de sa politique économique.

On a parlé de miracle économique à propos de Pinochet.

Tout à fait, tout comme on a parlé de miracle économique à propos du nazisme.

C’était la propagande qui utilisait ce vocabulaire.

La propagande mais pas seulement elle. Lorsque les nazis ont pris le pouvoir en 1933, on sortait de la crise de 1929 qui avait très fortement affectée l’Allemagne. Il y avait alors en Allemagne 6 millions de chômeurs dont on a beaucoup dit qu’ils ont été parmi les meilleurs soutiens du régime.

Mais ils ont d’autant plus soutenu le régime qu’il leur a donné du travail. De 1933 à 1939, le chômage a fortement diminué en Allemagne et l’économie allemande a connu une très forte croissance. Elle avait des résultats qui lorsqu’on les comparait à ceux des démocraties pouvaient paraître flatteurs.

Ces succès économiques conjugués aux succès diplomatiques d’Hitler pendant toute cette période ont beaucoup fait pour asseoir la popularité du régime.

Comment a-t-il fait pour relancer la machine économique ? On dit beaucoup qu’il a surtout mis l’accent sur l’industrie de l’armement.

Les historiens que j’ai feuilletés pour préparer cette chronique ne sont pas tous d’accord.

Certains disent que les succès économiques d’Hitler tiennent à la chance et à la politique. C’est une thèse que soutient, par exemple, Harold James, qui enseigne à Princeton aux Etats-Unis.

La chance d’Hitler est d’être arrivé au pouvoir au bon moment :

Ceci c’est ce qui relève de la chance.

Par ailleurs, sa politique a ramené la confiance des industriels. Il a cassé la social-démocratie, les syndicats, le parti communiste qui inquiétaient les industriels, il a mené une politique réactionnaire systématiquement hostile aux ouvriers, aux salariés, il a développé une idéologie autoritaire qui favorisait des managements très durs.

J’ajouterai, enfin, qu’en prenant le pouvoir il a de manière paradoxale ramené la confiance dans les institutions politiques : la présence du parti nazi dans l’opposition rendait extrêmement fragile le régime politique. Personne ne pouvait avoir une grande confiance dans un régime aussi menacé que l’était la République de Weimar.

Cette thèse laisse donc de coté la relance de l’armement…

Elle la complète.

Mais vous avez raison, la thèse d’une reprise économique assise sur la seule relance de l’industrie de l’armement a été souvent développée. Elle s’appuie sur des bases très solides, notamment sur des déclarations d’Hitler qui, dès 1933, demandait dans une réunion ministérielle que l’on consacre l’essentiel des investissements publics au réarmement. Mais il semble que cette thèse ne résiste pas à une analyse fine des statistiques. Le gouvernement allemand ne s’est pas contenté de relancer l’industrie de l’armement. Il a également lancé des tas de travaux à destination civile, comme la construction de routes.

Ces autoroutes avaient une vocation militaire…

Ce n’est pas certain. Les généraux allemands n’étaient pas demandeurs de routes, ils étaient plutôt favorables à l’utilisation du train. Et de 1933 à 1940, on a beaucoup construit en Allemagne… En 1934, les dépenses de réarmement représentaient 18% des budgets de l’Etat, ce qui est considérable et montre bien que l’on a l’intention de faire la guerre, mais laisse également de la place pour beaucoup d’autres investissements.

Il semble, en fait, que le régime ait très vite lancé des programmes de travaux pour créer de l’emploi, ce qui ressemble plutôt aux politiques que Keynes recommandait à la même époque.

Comparer Keynes, qui était plutôt de gauche, et Hitler est pour le moins surprenant…

Oui, mais des gens très différents peuvent avoir des analyses qui se rapprochent sur certains points. Nous parlions à l’instant des autoroutes dont la construction avait créé de l’emploi. On trouve la même idée chez Keynes, dans une conférence prononcée à la radio en 1931. Je vais vous lire le passage parce qu’il est caractéristique de ce que l’on pouvait penser à l’époque dans des cercles très différents : " L’activité, de quelque nature que ce soit est le seul moyen de faire à nouveau tourner les rouages du progrès économique et de la création de richesses. (…) Il y a quelques jours, j’ai lu que l’on proposait de tracer une grande route nouvelle, un large boulevard parallèle au Strand et reliant directement Westminster à la City. Voilà tout juste la bonne sorte d’idées !  Mais je souhaiterais quelque chose de plus grand encore. Pourquoi ne pas raser tout le sud de Londres (…) (pour construire une ville nouvelle). Cela donnerait-il du travail aux chômeurs ? Bien sûr, voyons. " (Essais sur la monnaie et l’économie, p.54)

Vous voulez donc dire que les nazis étaient sur le plan économique proches de Keynes ?

Les nazis, certainement pas. Je ne suis pas sûr, d’ailleurs, qu’ils aient eu des idées très arrêtées en matière d’économie. Certains penchaient vers les thèses de la droite la plus conservatrice, d’autres se disaient socialistes.

Leur programme économique était plus un patchwork qu’autre chose. Le sort fait aux thèses sur l’expropriation des capitalistes et la nationalisation des grandes entreprises en est une bonne illustration. Au début des années 20, le ton est très anti-capitaliste. Mais en 1928, on ne parle plus que d’exproprier les capitalistes juifs, ce qui n’est pas la même chose.

Mais j’en viens à votre question. Au début des années 30, un groupe s’était constitué autour de Grégor Strasser, qui était le numéro deux du parti et le leader de ce qu’on appelle parfois son aile de gauche. Ce groupe a fait un diagnostic de la crise voisin de celui fait au même moment par Keynes : la crise est une crise de la demande. Si l’on veut en sortir il faut renforcer la demande et donc créer de l’emploi, financer, par des fonds publics, des grands travaux.

Strasser a été exclu du parti avant la prise du pouvoir, il a d’ailleurs été assassiné en 1934, mais ses idées lui ont survécu, tout comme certains de ses collaborateurs dont le plus célèbre était Goebbels. L’une des premières mesures d’Hitler arrivé au pouvoir a été de changer de gouverneur de la banque centrale et de nommer un homme à l’échine plus souple susceptible de financer sa politique de grands travaux et d’armement.

On revient donc à cette politique d’armement…

Bien sûr. Le réarmement était au cœur du projet politique nazi. Il était indispensable pour réaliser son grand objectif : l’augmentation de l’espace vital du peuple allemand.

Cette politique de réarmement a eu sur le plan économique une conséquence importante : il a imposé l’autarcie : on ne peut pas préparer la guerre en faisant du commerce avec ses futurs adversaires !

L'Allemagne s’est efforcée d'être autosuffisante. La production de caoutchouc et d'essence synthétiques a atteint un stade industriel. Mais on peut s’interroger sur l’efficacité de ce type de politique. L’autarcie est une vieille idée que de nombreux auteurs allemands ont développée, des gens comme List ou comme Fichte, mais elle va contre l’efficacité économique. Vouloir tout faire soi-même est la meilleure manière de ne pas faire beaucoup et de ne pas faire bien.

Cela voudrait-il dire que l’armée allemande n’était pas forcément aussi prête qu’on l’a dit à faire la guerre…

Des historiens se sont posés la question. Certains pensent que les allemands ne s’attendaient pas à entrer en guerre avant 1943. D’autres ont dit qu’Hitler n’avait pas vraiment de plans de guerre ou que ses discours sur le réarmement était plus de l’ordre de la rhétorique que de la réalité. On a également expliqué que la stratégie de la guerre éclair avait été choisie parce qu’elle permettait de ne pas consommer trop d’équipements et de ne pas demander trop à la population.

Je ne sais pas ce qu’il en est, reste que l’industrie de l’armement souffrait de deux handicaps :

Nous avons surtout parlé de l’économie allemande avant la guerre… J’imagine qu’avec la guerre les choses ont changé

Bien sûr. L’économie de guerre pourrait faire l’objet d’une autre chronique. Elle pose d’autres questions : est-ce que les alliés ont vraiment détruit le tissu industriel allemand ? quel a été le rôle des spoliations ? quel a été l’impact des bombardements massifs ? Certains, comme Galbraith, assurent qu’ils ont incité l’appareil militaire allemand à faire plus d’efforts et à augmenter sa production. D’autres disent à l’inverse que ces bombardements ont rendu l’outil industriel inefficace. A cause des destructions, mais aussi pour d’autres motifs :

Il y aurait certainement beaucoup de choses à dire… Mais ce sera pour une autre chronique, si vous le souhaitez.


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