Les minima sociaux et l’incitation au travail

De quoi allez-vous nous parler aujourd’hui ?

Pour cette chronique de rentrée, j’avais le choix entre plusieurs thèmes.

Les impôts, d’abord, mais on en parle actuellement beaucoup. Ce qui m’a surpris, c’est l’abandon de la vignette, j’aurais préféré l’abandon de la redevance télé qui aurait été plus social, mais lorsque l’on en a parlé il y a quelques mois on a vu monter au créneau tout le lobby de l’audiovisuel. Le gouvernement a reculé. Il reculera peut-être d’ailleurs sur la vignette, il a pris par surprise les élus locaux, mais ils sont très puissants et pourraient bien le faire reculer sur ce dossier.

J’aurais pu également parler de l’euro et de l’incroyable balourdise de la banque européenne qui augmente les taux d’intérêt pour défendre la monnaie et qui obtient tout le contraire : une nouvelle baisse de l’euro, mais c’est très technique.

J’aurais pu encore vous parler des prix du pétrole et de cette bizarrerie française qui fait que les pécheurs qui achètent le pétrole au prix du marché s’en prennent à l’Etat pour résoudre un problème qui concerne les compagnies pétrolières. Je vous aurais dit ma surprise : pourquoi ne se sont-ils pas contenté de répercuter sur le prix du poisson les augmentation du gazole ?

Ce qui m’aurait amené à parler d’inflation et des freins à son retour que sont les accords de modération salariale qu’ont signé les entreprises passées aux 35 heures et les baisses d’impôt : si vous payez moins d’impôts, il n’est pas nécessaire d’augmenter votre salaire pour augmenter votre pouvoir d’achat augmente à revenus constants.

Mais j’ai préféré, pour cette chronique de rentrée, aborder un sujet qui revient régulièrement dans nos discussions, celui des minima sociaux et des aides aux plus démunis.

De ces minima que certains veulent augmenter et d’autres, à l’inverse, réduire ?

Exactement. Vous avez entendu ces derniers jours les écologistes dire qu’il leur paraissait plus urgent d’augmenter les minima sociaux, d’accorder le RMI aux jeunes de 18 à 25 ans qui en ont besoin que de baisser les impôts. En juin dernier, au plus fort de la bataille sur l’Unedic, le Medef, la CFDT, mais aussi des économistes de l’INSEE nous mettaient, au contraire en garde contre les effets pervers de toutes ces aides sociales qui font, disaient-ils, concurrence au travail : pourquoi chercherais-je un emploi si l’assistance me permet de recevoir des revenus équivalents ?

C’est une idée assez banale…

C’est une vieille idée que nous partageons tous peu ou prou. Nous connaissons tous des gens qui profitent du système, ne se donnent pas beaucoup de mal pour chercher du travail et se satisfont du RMI, de l’allocation parent isolé… et on se dit qu’ils se donneraient un peu plus de mal s’ils n’avaient pas tous ces avantages.

C’est une idée que les économistes ont souvent reprise à leur compte. Certains sont même allés jusqu’à expliquer que les allocations chômage pouvaient freiner la recherche d’un emploi. Les économistes disent " désinciter ". C’était la thèse de Jacques Rueff. C’est celle des deux chercheurs de l’INSEE que je citais tout à l’heure, Guy Laroque et Bernard Salanié, qui assurent que 57% des demandeurs d’emploi de 25 à 49 ans sont des chômeurs volontaires, des gens qui profitent de l’allocation chômage pour ne pas travailler.

Ces deux chercheurs affirment par ailleurs que " 40% des chômeurs (environ 850 000 personnes) (... ) gagnent moins de 2000 F par mois quand ils prennent un emploi à plein temps au SMIC ". L’écart entre les revenus sociaux qu’ils tirent de l’assistance et le Smic est si faible qu’ils ne gagneraient pas plus de 2000F s’ils travaillaient. De là à conclure qu’ils n’ont pas intérêt à reprendre un emploi, il n’y a qu’un pas que l’on franchit facilement.

Ils confirment donc ce que beaucoup de gens pensent…

Oui, mais peut-être concluent-ils un peu rapidement. 2000F de plus ou de moins sur un budget de rmiste, cela fait une sacrée différence et cela peut donner envie de travailler. Surtout si on ne souhaite pas rester un assisté.

Et c’est, je crois, la grande faiblesse de toutes ces thèses : elles ne regardent que la dimension financière, elles comparent les revenus du travail et ceux de l’assistance, or nous ne vivons pas que d’argent, nous vivons aussi de réputation, de bonnes relations avec nos voisins, avec notre famille, de perspectives d’avenir : le rmiste qui reste au rmi n’en a pas beaucoup. Le salarié payé au Smic peut espérer une promotion, une augmentation, l’avenir lui est ouvert même si la fenêtre est étroite, alors qu’il est fermé pour celui qui vit de l’assistance.

J’ajouterai qu’à l’inverse de ce qu’on nous dit souvent, l’assistance n’est pas donnée : l’obtenir est compliqué.

Autrement dit, vous n’êtes pas tout à fait d’accord. Mais il y a sans doute des études sur les comportements réels des chômeurs qui permettent de se prononcer.

Ce serait l’idéal, mais ces études sont paradoxalement, rares. Tout se passe comme si l’idée d’une concurrence entre revenus de l’assistance et revenus du travail était si naturelle que personne n’éprouve le besoin de la vérifier. Ce qui est évidemment dommage et pas très scientifique. Surtout lorsque l’on sait que les choses sont beaucoup moins évidentes qu’on ne veut bien le dire. C’est ce que viennent de montrer trois chercheurs de l’université américaine de Princeton à propos des allocations chômage. Ils ont eu la curiosité de vérifier, à partir de données collectées dans quatre Etats américains, l'impact des contrôles et sanctions pris à l'égard des chômeurs qui refusent un emploi sur les coûts de l'allocation chômages. Et leurs conclusions vont à l'encontre des idées reçues : " nos résultats, écrivent-ils, n'apportent aucune confirmation de la thèse selon laquelle une recherche insuffisante d'emploi aurait un coût pour le système d'allocation de chômage. " Dans au moins un des quatre des Etats qu’ils ont étudiés, les contrôles des chômeurs coûteraient même plus cher qu'ils ne rapportent. Autant dire que les chômeurs ne profitent pas de l’allocation chômage pour se tourner les pouces et prendre des vacances aux frais de la collectivité.

Il arrive que les chômeurs refusent des emplois quand ce qu’on leur propose ne correspond pas à leurs qualifications ou à leurs attentes, mais est-ce que cela veut dire qu’ils préfèrent l’assistance ou qu’ils abusent du système ? Non. Cela veut tout simplement dire qu’ils poursuivent leur recherche et qu’ils la financent avec les revenus que leur procurent leurs allocations chômage. Mais est-ce absurde ? n’est-ce pas exactement ce à quoi doivent servir ces allocations : à financer la recherche d’un emploi ?

Vous voulez dire que le chômeurs ne sont pas des assistés. Il y a pourtant bien des gens qui se comportent en assistés.

Bien sûr, mais on confond deux populations:

Les sociologues qui se sont intéressés à cette question font bien la différence, une différence qui tient à ce que Serge Paugam qui a beaucoup écrit sur le sujet appelle la " disqualification sociale ". On ne naît pas assisté, on le devient et cela prend du temps, il faut gagner de nombreuses batailles contre soi-même, contre sa famille, contre son environnement… on n’accède au statut d’assisté qu’au terme d’un long parcours, fait d’échecs répétés, d’humiliations et de renoncement.

Le chômeur qui ne trouve pas de travail peut à la longue devenir un assisté. Mais ce n’est certainement pas le cas de tous. Beaucoup refusent et se battent pour échapper à ce statut. Et ils ne tombent vraiment dans l’assistance que parce qu’ils n’ont pas d’autre choix, parce que leurs recherches ne mènent à rien, parce qu’ils se disent : " à quoi bon chercher, je n’arrive à rien, on ne répond pas à mes lettres de candidature… " Ce n’est que lorsqu’ils sont exclus du marché du travail qu’ils se contentent de l’assistance.

Faire cette distinction est importante parce que tout comme il est difficile de passer du statut de travailleur à celui d’assisté, il est difficile de faire le chemin en sens inverse et de passer du statut d’assisté à celui de travailleur. Les économistes parlent de trappe à pauvreté. L’expression est excellente, mais cette trappe n’est pas seulement financière. Celui qui vit depuis des années de l’assistance a les plus grandes difficultés à retrouver un travail (qui va le recruter et lui faire confiance ?), à accepter la discipline de l’usine, le respect des horaires… ce qui explique que si peu de rmistes retrouvent un emploi. D’après une enquête réalisée par l’INSEE en 1998 seuls 2 allocataires sur 5 ont signé au moins un contrat d’insertion depuis qu’ils sont au rmi, ce qui est peu.

Si l’on vous suit, quelles conclusions devrait-on en tirer en terme de politique économique ?

Si on retient l’hypothèse des économistes, il ne faut surtout pas augmenter les minima sociaux et être beaucoup plus sévère dans l’attribution des allocations chômage. C’était un peu le sens du PARE, ce plan d’aide à la recherche d’un emploi dont on a beaucoup parlé à l’occasion des négociations sur l’Unedic.

Si on pense, à l’inverse, qu’il n’y a pas vraiment concurrence entre le travail et l’assistance, il est alors plus facile d’accorder des augmentations des minima sociaux. Surtout si l’on met au point un dispositif qui évite à celui qui retrouve un emploi de perdre du revenu. Ce qui peut se produire : on gagne mieux sa vie en ne faisant rien qu’en travaillant.

Mais cela ne veut pas dire que l’on doit pour autant verser un rmi aux jeunes : parce qu’on risque là de faciliter leur accès à l’assistance et donc leur exclusion du marché du travail. Ce qui n’est certainement pas souhaitable.

Vous avez cité des articles et des livres, où peut-on les trouver ?

Serge Paugam a écrit un livre, La disqualification sociale, que l’on trouve au PUF dans une collection de poche.

Orley Ashenfleter, David Ashmore, Olivier Deschênes, Do unemployment insurance recipients actively seek work? Evidence from randomized trials in four US states, Disucssion paper n°128, IZA, mars 2000. On trouve l’article des trois universitaires américains sur le site d’IZA, qui est une fondation allemande spécialisée dans l’étude du travail.

Jean-Paul ZOYEM, Contrat d’insertion et sortie du RMI, Evaluation des effets d’une politique sociale, INSEE, 1999

On trouve l’article de Laroque et Salanié dans Economies et Statistiques, une publication de l’INSEE.


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