Bernard Girard
Chronique du 24/04/06
Immigration : la leçon américaine
 
Pour écouter cette chronique
 
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin de l’immigration. C’est un sujet qui revient régulièrement dans vos chroniques…
C’est un sujet qui ne quitte pas l’actualité…  
En France, l’actualité, c’est aujourd’hui le texte que Nicolas Sarkozy présente sur le sujet…
Bien sûr, et j’y reviendrai tout à l’heure, mais c’est également ce qui se passe aux Etats-Unis et qu’il est intéressant de regarder puisque dans son texte, Nicolas Sarkozy envisage de faire appel à une immigration choisie, un peu sur le modèle américain au moment où les Etats-Unis sont eux-mêmes en train sinon de le remettre en cause, du moins de s’interroger dessus.
Vous le savez sans doute, le Sénat et la chambre des représentants discutent actuellement d’un texte qui vise à durcir la politique de l’immigration, ce qui ne va d’ailleurs pas sans susciter de très forte oppositions…
Vous faites allusion aux manifestations contre ce projet…
Oui. Vous l’avez vu. Plusieurs centaines de milliers de personnes, dont beaucoup d’hispaniques, un peu partout aux Etast-Unis, dont les grandes villes que l’on connaît comme New-York, Washington ou Los Angeles, mais aussi dans des villes plus discrètes comme Phoenix dans l’Arizona, ont manifesté contre et devraient continuer de le faire puisque l’on parle d’une grande manifestation pour le 1er mai.
Que contient donc ce texte qui suscite autant d’opposition?
Ce texte prévoit des mesures symboliques, comme la création ou plutôt le prolongement du mur qui sépare le Mexique des Etats-Unis sur 1300 kilomètres, il prévoit une augmentation des effectifs de la police des frontières qui est déjà très importante puisqu’elle emploie autant de monde que le FBI. Plus grave, sans doute, il organise la criminalisation des clandestins. Qui est, en fait, le coeur du problème…
Parce qu’il y a beaucoup de clandestins?
On estime qu’il y en a de 11 à 12 millions aux Etats-Unis. Et tout le débat tourne autour. Le texte voté à la chambre des représentants est très dur pour ces clandestins. C’est ce qui a suscité les manifestations massives dont nous parlions à l’instant, mais il a également l’opposition de plusieurs élus républicains, élus de droite donc, qui ne veulent pas s’aliéner l’électorat latino.  
Les latinos votent républicain?
De 10 à 15% des latinos votent républicain, ce qui est peu. Mais au delà de ces votes, un certain nombre de républicains ne veulent pas s’aliéner la communauté latino comme ils se sont aliénés pendant des années la communauté noire.
Parce que la communauté latino est très sensibilisée à la question de l’immigration clandestine…
Bien sûr. De 40 à 45% des immigrés aux USA sont aujourd’hui originaires d’Amérique latine et, à l’inverse de ce qui se passait pour les autres communautés, ils conservent leur langue, ils continuent de la parler massivement une ou deux générations après leur arrivée. Ce qui contribue à les sensibiliser au sort des clandestins et pose d’ailleurs un problème culturel que nous ne connaissons pas ici. On se demande aux Etats-Unis si l’immigration massive ne va pas favoriser le bilinguisme, comme  c’est déjà le cas, dans certains quartiers, dans certaines villes, notamment au Sud.
Quelle est la position de Bush qui a appelé à coté de lui des noirs, je pense à Conzuela Rice ou à son prédécesseur, Colin Powell…
Il est sur ce sujet, plutôt dans le camp des modérés. Il a d’ailleurs nommé à son gouvernement un latino, le ministre de la justice. Il est vrai qu’il est l’auteur de textes qui ont justifié la torture et l’incarcération de présumés terroristes sans protection juridique. Bush n’est pas hostile à une répression accrue des clandestins, mais ils souhaitent que ceux installés aux Etats-Unis puissent devenir citoyens au bout de onze ans de présence. Il propose, au fond, une sorte d’amnistie pour ceux qui sont là en échange de plus sévérité pour ceux qui viendraient maintenant. Ce qui rappelle les politiques mises en place ailleurs…
Comme en France…
Comme en France lorsque Jospin avait régularisé 80 000 sans-papiers ou François Mitterrand en 1981 (il avait alors régularisé 130 000 sans papiers) comme en Italie ou en Espagne tout récemment. Face à ces modérés, existe au sein du parti républicain un mouvement xénophobe, très hostile aux immigrés qui ne veut pas entendre parler de cette régularisation.
Ces xénophobes ont obtenu tout récemment le vote d’une loi très répressive en Géorgie puisqu’elle prévoyait de condamner à 6 mois de prison tout clandestin attrapé par la police et à un ans de prison tout récidiviste. Ce texte n’a pas été promulgué par le gouverneur de cet Etat mais il montre bien l’état d’esprit de certains de l’autre coté de l’Atlantique. On trouve, d’ailleurs, le long de la frontière, en Arizona, en Géorgie, des groupes de paramilitaires qui chassent les immigrés. Ils s’appellent les vigiles de la frontière (les “border vigilantes”), ils sont armés et il s’attaquent aux clandestins qui tentent de passer.
Ils sont nombreux?
Le mouvement le plus connu, Minuteman, assure pouvoir mobiliser à tout moment 500 personnes dans sa lutte contre les clandestins. Ils disent vouloir créer de 40 à 80 postes de surveillance le long de la frontière avec en permanence, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, de quatre à 6 vigiles dans chaque poste. Ils disposent de radios sur lesquelles ils peuvent régulièrement faire la promotion de leur action et de moyens techniques sophistiqués. Ils seraient même sur le point de s’équiper d’avions pour patrouiller le long de la frontière.
Cette xénophobie à l’égard des étrangers surprend un peu dans un pays ouvert depuis toujours à l’immigration…
Oui, il faut cependant la relativiser. La société américaine est brutale mais elle est aussi relativement tolérante à l’égard des immigrés. Un sondage récent montre qu’un petite moitié d’Américains voudrait qu’on réduise le nombre d’immigrés. J’ai envie de dire : une petite moitié, seulement… On voit dans le même sondage que plus de 60% des Américains jugent que les immigrés clandestins peuvent rester aux Etats-Unis s’ils respectent un certain nombre de règles.
Une petite moitié, c’est tout de même beaucoup pour un pays qui a été créé par des vagues successives d’immigrants.
L’Amérique n’a pas toujours été un pays de cocagne pour les immigrés. Les frontières ont été pratiquement fermées pendant quarante ans, de 1920 à 1960, 65 aux immigrés originaires du Tiers-Monde, mais elles sont restées ouvertes pour les européens, pour les gens devant des pays industrialisés. Les Américains ont toujours pratiqué cette immigration choisie dont parle aujourd’hui Nicolas Sarkozy. On voit bien, d’ailleurs, sur cet exemple américain, les limites de cette solution qui n’a pas empêché l’arrivée massive des immigrants clandestins.
Parce que le nombre de places offertes n’est pas suffisant?
Confier à des politiques le soin de définir le nombre et le type de places offertes à l’immigration est naturellement la porte ouverte à toutes les dérives. Il se trouvera toujours des démagogues pour inciter leurs collègues à réduire le nombre d’entrées. Mais il n’y a pas que cela, comme l’indiquent les chiffres. Les 12 millions d’immigrés clandestins qui se sont installés aux Etats-Unis sont, pour la plupart, non-qualifiés. Et, pourtant, ils ont trouvé un emploi dans le bâtiment, les services, l’agriculture… Autant dire que l’immigration choisie ne supprime pas l’immigration clandestine. On a même le sentiment qu’elle n’y change rien.
Mais pourquoi?
Tous ceux qui militent pour l’immigration choisie pensent :
- d’abord, que l’on peut évaluer les besoins de l’économie en main d’oeuvre étrangère,
- ensuite, que l’on a surtout besoin de gens dans des métiers qualifiés,
- et, enfin, que les gens que l’on veut faire venir vont venir.
Tous les programmes d’immigration choisie sont basés sur ces idées. Or, il s’agit là, dans les trois cas, d’illusions.
Et pourquoi?
Prenez l’idée que nous n’aurions besoin que de gens qualifiés, de diplômés. C’est une double erreur. D’une part, nous avons également besoin de gens dans des métiers peu qualifiés, dans tous ces métiers que ne veulent pas faire des français qui ont accès à des emplois plus faciles, mieux rémunérés, plus confortables. Le cas du bâtiment est flagrant. Si ce sont des métiers qui depuis toujours font appel à des immigrés,  c’est que ce sont des métiers difficiles, qui imposent d’être dehors par tous les temps, ce sont des activités cycliques,il y a des périodes où l’on a besoin de beaucoup de monde et d’autres pendant lesquelles on a moins besoin de personnel. Ce sont, enfin, des métiers que l’on apprend sur le tas, dans une espèce de compagnonnage spontané. Ce n’est pas un hasard si ce sont des métiers qui ont longtemps fait appel à l’apprentissage.
Par ailleurs, les immigrés sans qualification peuvent contribuer à mettre sur le marché du travail des diplômés qui n’iraient pas sur le marché du travail. Le meilleur exemple en est ces mères de famille qui ont fait des études supérieures et qui retournent travailler parce qu’elles ont trouvé quelqu’un pour s’occuper de leurs jeunes enfants. L’immigré sans qualification qui garde leurs enfants permet donc à une personne qualifiée de retrouver un emploi.
Vous dites qu’on ne peut pas évaluer les besoins de l’économie en main d’oeuvre…
C’est très difficile. Les entreprises elles-mêmes ont du mal à anticiper leurs besoins. Même là où les choses paraissent le plus simple, on ne sait pas faire. L’industrie informatique en a donné, il n’y a pas si longtemps, un bel exemple. À la fin de la dernière décennie, elle s’est trouvée confrontée à deux défis, le passage à l’an 2000 et le passage à l’euro, qui annonçaient une charge de travail très lourde, supérieure à ses capacités. Les sociétés de service informatique qui le pouvaient ont donc anticipé recruté des jeunes à titre de précaution. Or, ces jeunes gens sont souvent restés des mois et des mois sans rien faire.
La charge de travail annoncée n’était pas été à la hauteur des prévisions?
Exactement. Même là où les choses paraissent simples, sur un domaine très étroit, on se trompe. Alors, comment voulez-vous qu’on ne se trompe pas au niveau d’une économie. On reproche souvent à Nicolas Sarkozy d’être un libéral, mais il commet là une erreur caractéristique des partisans de l’économie administrée : celle de croire que l’on peut prévoir, planifier les besoins de l’économie. Avec un peu de mauvais esprit, on pourrait, d’ailleurs, souligner la contradiction entre ce projet et ceux qui, à l’image du CPE ou du CNE, visent à donner aux entreprises plus de flexibilité. Si les entreprises ont besoin de flexibilité dans leur politique du personnel, c’est qu’elles ne peuvent pas anticiper.
Vous dites, enfin, que les gens que l’on voudrait voir venir risquent de ne pas venir…
Bien sûr. On rêve aujourd’hui beaucoup des informaticiens indiens. Mais pourquoi viendraient-ils en France? Savent-ils seulement où est la France sur une carte de l’Europe? Ils rêvent aujourd’hui des Etats-Unis et s’ils doivent, demain, émigrer, c’est en Californie qu’ils iront, pas dans les Hauts de Seine.
On touche là à une autre erreur majeure que l’on commet trop souvent lorsque l’on parle des migrations. Les gens qui émigrent ne sont pas seulement des victimes chassées de chez elles par la faim. Ce sont aussi des gens qui hésitent, qui s’interrogent, qui choisissent d’émigrer pour améliorer leur ordinaire et qui se dirigent naturellement vers les pays qui leur offrent les meilleures chances de valoriser leur capital, leur force de travail et de s’enrichir. Les Etats-Unis ont de ce point de vue une longueur d’avance sur nous.
Mais alors, que faudrait-il faire? Ne rien changer?
Certainement pas. Les projets de Nicolas Sarkozy ont l’avantage de proposer une ouverture des frontières, de réintégrer dans la réflexion sur l’immigration la dimension économique qu’on avait oubliée. Mais cette ouverture est beaucoup trop timide. Il faut aller plus loin.
Et à quoi pensez-vous?
Je crois qu’il faudrait tout simplement laisser les gens entrer librement et donner leurs papiers à ceux qui trouvent, au bout de quelques semaines ou quelques mois, un travail. Tout simplement parce que cela veut dire qu’ils répondent à un besoin…
Mais est-ce qu’ils ne risquent pas de prendre le travail de Français?
Pourquoi voulez-vous qu’un patron préfère un étranger qui parle mal français et dont il est difficile de vérifier les références à un Français? Au contraire, cette ouverture des frontières aiderait à lutter contre le travail clandestin, les salariés n’ayant aucun intérêt à travailler sans être déclaré.
Sauf s’ils acceptent d’être moins bien payés…
La question ne se pose vraiment que pour les emplois peu qualifiés. Et là le SMIC offre un plancher qui limite les risques.
Et s’ils perdent leur emploi?
Ils en chercheront un autre et, s’ils n’en trouvent pas, ils en iront en chercher un ailleurs. On oublie trop que les immigrés sont mobiles, infiniment plus mobiles que nous. Ils vont là où il y a du travail. Et c’est en ce sens qu’ils sont utiles à l’économie et qu’il faut, autant que possible, favoriser leur libre circulation.
 
 
 
 
 
 
 
 
Pour retourner à la page d’accueil
To translate this text