La refondation sociale

(9/5/00)

Bonjour, de quoi allez vous nous parler aujourd’hui ?

J’ai hésité entre plusieurs sujets. L’actualité est riche et j’aurais pu vous parler de l’euro et de sa chute qui affole les banquiers, des fusions qui réussissent comme celles que mène actuellement Renault ou qui échouent comme celles de la Dresdner Bank il y a quelques jours ou celle de la Téléphonica espagnole à la fin de la semaine dernière. Mais la presse a beaucoup parlé de ces sujets et en général avec talent. C’est pourquoi j’ai choisi de vous parler d’un thème dont on parle moins et qui pourrait cependant modifier profondément la vie de chacun : le cycle de négociations sociales qu’a lancé le Medef et qu’il appelle du nom de " refondation sociale ".

De quoi s’agit-il ?

En fait, il s’agit pour le Medef de reprendre en main la négociation sociale. Les gens du Medef ont été très choqués par ce qui s’est passé avec les 35 heures. Ils ont découvert que s’ils désertaient le champ de la négociation sociale, l’Etat s’y installait et dictait une loi qui ne leur était pas forcément favorable.

A l’occasion de son combat contre les 35 heures, le Medef a découvert qu’il était bien seul et qu’il ne pouvait pas vraiment compter sur la droite pour défendre ses intérêts : les politiques l’ont lâché dès qu’ils ont vu que la réduction du temps de travail était populaire. Je ne sais pas si vous l’avez noté, mais les ténors de la droite sont très vite devenus silencieux sur le sujet. Le Medef a donc décidé de reprendre les choses en main. Ce que l’on appelle la refondation sociale, c’est cela.

En la lançant, le syndicat patronal s’est donné un double objectif :

Les syndicats ouvriers auraient pu refuser de se prêter à cette opération…

Bien sûr, ils auraient pu, mais aucun ne l’a fait. Tous sont allés à ces négociations. Même les plus réservés. Marc Blondel, par exemple, a violemment critiqué le projet puis il a dit : " moi j’y vais, parce que c’est dans ma culture d’aller négocier. " Les syndicats s’y sont d’autant plus facilement rendus qu’eux aussi regrettaient la montée en puissance de l’Etat. Il faut bien voir que si c’est le Parlement qui organise la vie sociale, les organisations syndicales perdent une de leurs raisons d’être.

Ce sont donc des négociations, mais de quoi y parle-t-on ?

De beaucoup de choses, et c’est justement ce qui est original : on y parle de formation professionnelle, d’assurance chômage, de retraites, d’accidents du travail, de contrat de travail. En gros, de tout ce qui concerne le social. Ce qui est nouveau : d’habitude on saucissonne, on aborde les choses les unes derrière les autres, là non : l’approche est globale. C’est volontaire : on examine en même temps les problèmes d’indemnisation du chômage et ceux de la formation, ce qui permet de concevoir des solutions qui intègre les deux. Denis Kessler qui est le promoteur et le théoricien de cette refondation sociale le dit clairement : il ne s’agit pas de modifier le fonctionnement de l’Unedic, de l’Arco, des différentes institutions sociales françaises, mais bien de revoir l’ensemble du dispositif social.

C’est presque de la politique ?

Les responsables du Medef prennent toujours le plus grand soin de se distinguer des politiques. Nous ne faisons pas de politique, disent-ils. " Je n’ai pas l’ambition de devenir secrétaire général d’un parti politique " dit Denis Kessler, ce qui est probablement vrai, mais les gens qui ont lancé ce projet ont une vision de ce qu’est une bonne société, une société qui fonctionne bien pour les entreprises.

Et cela pourrait bien mettre en difficulté ceux des syndicats qui ont plus l’habitude de défendre des intérêts particuliers qu’un projet de société.

S’il fallait définir d’un mot ce projet de société, que dirait-on ?

Il s’agit clairement d’un projet libéral qui s’inspire beaucoup du modèle anglo-saxon et plus encore du type de société qu’appellent de leurs vœux les économistes néo-classiques. S’il fallait résumer, je dirai qu’il s’agit d’une société dans laquelle :

C’est un peu le programme que pourrait avoir un parti politique libéral s’il en existait un en France.

Au-delà de ces principes généraux, qu’est-ce que cela changera pour les salariés ?

On n’a pas encore toutes les propositions du Medef, mais on peut deviner que si toutes étaient mises en œuvre beaucoup de choses pourraient changer pour les salariés.

Le Medef souhaite, par exemple, que les allocations chômage soient supprimées aux chômeurs qui refusent les emplois qui leur sont proposés.

Cela vous choque ?

Il est bien rare que les chômeurs refusent les emplois qu’on leur propose sans de bonnes raisons. Il y sans doute des gens qui préfèrent le chômage au travail, mais je doute qu’ils soient très nombreux.

Dans un registre différent, le Medef propose de créer des contrats de projet, des sortes de contrat à durée déterminée qui seraient limités dans le temps et ne dureraient pas plus de 5 ans.

C’est une idée qui pourrait intéresser des secteurs qui travaillent sur le mode du chantier comme le bâtiment ou le service informatique : on recrute les gens quand on a besoin d’eux et on s’en sépare quand le projet ou le chantier est terminé.

On est en pleine flexibilité

Exactement. Et c’est bien le but recherché : donner plus de flexibilité aux entreprises , leur permettre d’ajuster leurs effectifs à leurs besoins, supprimer les obstacles au licenciement qui sont, d’après de nombreux économistes, l’une des causes du chômage en France.

Les salariés et les syndicats risquent pourtant de ne pas apprécier…

Sans doute, la perspective de devoir se retrouver sur le marché du travail tous les quatre ou cinq ans n’enchante personne. Mais quand on le leur dit, les gens du Medef répondent que les pouvoirs publics pratiquent déjà cela : l’armée propose des contrats de 5 ans, les emplois jeunes sont également des emplois à durée déterminée. Ce qui est vrai.

Quelles sont les chances de réussite de cette opération ?

Le Medef a déjà gagné une bataille : celle de l’imagination. il a repris l’offensive là où on ne l’attendait pas, il a fait preuve de fraîcheur intellectuelle et les syndicats sont à la traîne. Après la formidable défaite qu’il a subie avec les 35 heures, c’est une belle réussite. Pour le reste, il est difficile de faire des pronostics. Beaucoup va dépendre de l’attitude des syndicats. Vont-ils être force de proposition ? vont-ils jouer le jeu et arriver aux négociations avec des idées nouvelles ? On sent la CFDT tentée de jouer le jeu. Mais jusqu’où ira-t-elle ?

Au-delà des positions des syndicats, la démarche risque de buter sur de multiples obstacles. J’en vois quatre majeurs :

Si je vous comprends, l’affaire est loin d’être gagnée…

Exactement, c’est pour cela qu’elle mérite d’être suivie de près. On devrait d’ailleurs dés ce soir avoir des compléments d’information puisque les syndicats et le Medef se rencontrent aujourd’hui…


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