Le mécénat, beaucoup de bruit pour rien ?

Puisque votre émission est en cette fin d’été très orientée sur l’actualité culturelles, j’ai choisi de traiter du mécénat. Vous savez que c’est quelque chose dont on parle beaucoup. Même si cela se pratique relativement peu. On voit des expositions, des artistes, des musiciens, des concerts aidés par de grandes firmes, France Telecom, IBM…

C’est important ?

J’ai l’impression que c’est souvent peu de chose. Les sommes en jeu sont rarement importantes. Ce qui, d’ailleurs, ne veut pas dire que les entreprises ne sont pas capables d’investir des sommes importantes dans la création. Elles le font dans quelques domaines : l’architecture, le design et, peut-être, la création publicitaire.

Quelques très beaux bâtiments contemporains ont été financés par des entreprises. Je pense à l’usine qu’a construit L’Oreal en banlieue parisienne, à certains sièges sociaux…

Les plus belles créations récentes sont, au moins à Paris, le fait de la commande publique.

C’est vrai à Paris. La période Mitterrand a été, de ce point de vue, très riche. Mais c’est probablement moins vrai ailleurs. Notamment aux Etats-Unis. Mais vous avez raison : des bâtiments trop luxueux posent un véritable problème économique. N’est-ce pas du gaspillage que de construire de trop beaux sièges sociaux ? n’est-ce pas le signe qu’on a trop d’argent ou qu’on ne sait pas quoi en faire, ce qui est plutôt gênant pour une entreprise : on dépense sans compter dans la construction d’un siège social parce qu’on n’a pas de meilleure occasion de dépenser son argent. C’est un peu ce que disait Jean-Baptiste Say, cet économiste de l’époque napoléonienne qui est le père de l’école libérale française quand il mettait en garde contre les industriels qui construisaient des bâtiments trop luxueux. " Ne mettez pas surtout pas votre argent chez eux. "

Il n’aurait, évidemment, jamais dit cela du design.

Parce que cela sert à séduire les clients ?

A les séduire, mais aussi à distinguer le produit que l’on vend de ses concurrents, à faciliter la reconnaissance par le consommateur. Je ne sais pas si l’on peut dire du design que c’est un art. Mais si c’en est un, c’est l’art industriel par excellence. L’entreprise a intérêt à investir dans le design. Regardez ce qui vient d’arriver à Apple. Cette entreprise était pratiquement moribonde. Ses dirigeants décident de faire preuve d’imagination. Plutôt que de faire un nouvel ordinateur plus puissant, ils en ont conçu un plus beau, plus moderne, plus ludique, avec des couleurs transparentes, que l’on a envie de mettre chez soi. Leurs ventes ont explosé. Plutôt que d’investir dans la technologie, ils ont investi dans l’apparence et cela a marché.

Oui, mais pourquoi ?

C’est bien sûr cela qui est intéressant : comprendre pourquoi. On peut avancer plusieurs réponses :

Il y a un autre type de mécénat intéressant. C’est celui des entreprises qui aident des créateurs qui utilisent leurs produits pour s’ouvrir un marché. Lorsque Dupont de Nemours a lancé le Licra il a aidé des modistes, des couturiers qui utilisaient ses matériaux. Des gens comme Kodak, les constructeurs de matériel de photo font un peu la même chose lorsqu’ils créent une nouvelle pellicule : ils en donnent pour faciliter la mise sur le marché. Là encore, l’objectif commercial est évident…

Quand on parle de mécénat, on pense plutôt à des arts plus classiques : à la peinture, à la musique…Il y a des entreprises qui investissent dedans. Pourquoi ?

Oui. Mais sont-elles nombreuses ? je n’en suis pas certain. Et investissent-elles beaucoup d’argent ? je ne crois pas non plus. Il faut dire que financer un concert ou une exposition ne permet pas de séduire des clients, comme le design…

Je distinguerai tout de même deux cas :

Les entreprises qui financent un événement local peuvent chercher à se créer une clientèle. Imaginez une chaîne hôtelière qui aide un festival de musique régional. Elle finance une institution susceptible d’attirer des clients pour des restaurants et chambres d’hôtel. C’est un peu comme de faire de la publicité.

On ne peut pas dire cela du mécénat des grandes entreprises.

Pourquoi le font-elles alors ?

Certainement pas pour avoir de nouveaux clients. Ce n’est pas parce que vous lisez à l’entrée d’un musée qu’une exposition a été réalisée avec l’aide d’IBM que vous allez acheter des produits d’IBM plutôt qu’un d’un autre constructeur. Ce n’est pas non plus pour vous faire voir et faire connaître votre marque, comme le sponsoring sportif. Vous savez que certaines entreprises dépensent des fortunes pour entretenir une équipe de cyclisme ou un bateau, mais cela permet d’ancrer leur marque dans l’imaginaire des téléspectateurs qui les voient, jour après jour, sur leurs écrans.

Si des entreprises financent des arts plus classiques, c’est je crois pour d’autres motifs. J’en vois trois :

On pourrait imaginer que certains aiment la musique ou la peinture et souhaitent aider les artistes qu’ils aiment.

Sans doute, mais je ne crois pas que ce soit souvent le cas. Regardez leurs choix. Les entreprises qui font du mécénat ne prennent pas beaucoup de risques. Elles aident la musique classique, pas la peinture pas la littérature… Il y a quelques exceptions, bien sûr, mais elles sont plutôt rares. Synthelabo a créé une maison d’éditions : " les empêcheurs de tourner en rond ", qui publiait des ouvrages de médecine ou de philosophie sur des domaines connexes. Mais elle a disparu. La Caisse des dépôts avait créé une galerie qui exposait des artistes contemporains, mais elle a disparu elle aussi.

On peut aussi prendre des risques en finançant la musique.

Si on finance des créations, de la musique contemporaine, oui. Pas si on finance un interprète, si on lui prête un violoncelle, si on aide un organisateur de concert où l’on joue des œuvres de Mozart ou de Schubert.

Cette préférence des mécènes pour la musique classique, " morte " s’explique assez bien :

Tous les interprètes ne jouent pas de la même manière…

Bien sûr. Mais vous m’accorderez qu’on s’en moque un peu. Toutes ces discussions sur les différentes interprétations d’une même œuvre ont quelque chose de formidablement dérisoire. Il faut être critique à France Musique pour saisir les différences et apprécier les nuances. Le plus gros du public mélomane s’en moque et c’est aussi bien ainsi. Je crois, d’ailleurs, qu’on ne s’intéresse autant à ces nuances que parce que l’on néglige la création contemporaine. Si on se préoccupait plus de musique contemporaine, on s’inquiéterait moins de l’art de l’interprétation. Mais c’est une autre histoire…

Vous n’êtes pas très aimable avec le mécénat et les mécènes…

Tel qu’il se pratique aujourd’hui, il ne me paraît pas très intéressant. S’il était massif, il pourrait faire baisser le prix des places de concert, un peu comme la publicité fait baisser le prix des journaux ou permet de regarder la télévision gratuitement, mais ce n’est pas le cas. S’il aidait l’art vivant, il contribuerait à la création d’œuvres, mais ce n’est pas le cas non plus.

Cela pourrait le devenir ?

Vous croyez ? Le mécénat n’a de sens que s’il repose sur un engagement personnel. On peut très bien imaginer que des entrepreneurs décident de financer des artistes vivants, je veux dire des créateurs en leur commandant des œuvres. Cela ne coûte pas très cher. On me disait qu’une minute de musique contemporaine était payée au compositeur 1500F. Mais cela demande du goût, de l’audace et le sens de la liberté. Ce ne sont pas forcément les qualités les mieux partagées.


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