Le mariage, l’économie et le bien-être…

 

Bernard Girard, bonjour. Vous voulez ce matin nous parler du mariage…

Oui. Je vous ai présenté la semaine dernière une étude danoise sur les écarts de salaire entre hommes et femmes qui montrait que la nature des tâches domestiques expliquait une large part de ces écarts. Ce n’est pas seulement parce qu’elles travaillent plus à la maison, mais c’est aussi parce qu’elles prennent en charge les tâches les plus contraignantes que les femmes sont moins bien rémunérées que les hommes.

Je vous propose de poursuivre cette réflexion à partir des articles d’un économiste britannique de l’université de Warwick, Andrew Oswald, qui s’intéresse au mariage et à son impact sur ce que nous appelons, dans notre jargon le bien-être, mais que l’on pourrait aussi bien appeler le bonheur.

Les économistes se préoccupent donc du bonheur ? j’avais plutôt l’impression qu’ils prêchaient surtout pour l’effort, le travail…

Détrompez-vous : les économistes les plus sérieux s’intéressent depuis très longtemps au bonheur, au bien-être. Oswald n’est pas un inconnu. Il a, il y a quelques années, émis une hypothèse, connue dans la littérature sous le nom d’hypothèse d’Oswald selon laquelle il y aurait une relation entre chômage et accès à la propriété d’un logement. Les pays dans lesquels le taux d’accès à la propriété est le plus élevé seraient aussi ceux dans lesquels le taux de chômage naturel serait le plus élevé.

On est loin du mariage…

Pas tant que cela. Andrew Oswald fait remarquer que la taille des logements offerts sur le marché tend à diminuer. Ce qui vient, dit-il, de l’évolution des comportements. Dans les années 60, les 3/4 des adultes étaient mariés, il n’y en a plus aujourd’hui que la moitié. Il donne surtout un chiffre hallucinant : un appartement sur quatre est, en Grande-Bretagne occupé, par une personne seule.

C’est différent en France ?

En 1999, 7,4 millions d’habitants de la France métropolitaine vivaient seuls dans leur logement, soit une personne sur huit. En l’espace de trente ans, la proportion de personnes seules a doublé, passant de 6,1 % de la population totale en 1962 à 12,6 % en 1999. On est donc bien sur la même ligne. Il y a d’ailleurs des régions dans lesquelles on trouve des résultats voisins de ceux de la Grande-Bretagne. C’est le cas, par exemple, de la Guadeloupe.

Cela vient de l’explosion des divorces…

Oui, mais pas seulement. Il y a aussi, et peut-être même surtout, l’allongement de la durée de la vie et les mariages plus tardifs… Mais vous avez raison de mettre l’accent sur le divorce puisque c’est le motif qu’explore Andrew Oswald. En bon économiste, il met en évidence l’impact de la dimension financière sur le devenir des couples. S’appuyant sur les statistiques, il montre que la situation économique d’un couple a un impact sur sa pérennité. Il insiste sur les accidents économiques, notamment sur le chômage. On sait qu’il favorise les divorces. On dit qu’il multiplie par 2,3 le risque de divorce en Grande-Bretagne et par 3,5 aux Etats-Unis.

Et en France ?

J’imagine que ce n’est pas très différent. Mais je n’ai pas trouvé le chiffre, ce qui n’est pas très surprenant. L’impact du chômage sur le mariage n’est vraiment étudié en profondeur que depuis peu de temps. Les travaux dont on dispose, je pense notamment à ceux d’Anne Solaz de l’INED, montrent :

Et c’est ce dernier phénomène qui retient l’attention d’Oswald. Les chances qu’un couple se sépare sont beaucoup plus élevées lorsque c’est l’homme qui se retrouve au chômage que lorsque c’est la femme. Il souligne également que les écarts de salaire dans un couple n’ont pas le même effet selon que c’est l’homme ou la femme qui gagne le plus.

Les divorces sont plus nombreux lorsque c’est la femme qui gagne le plus ?

Oui, et plus l’écart de rémunération est élevé et plus le risque de divorce est, semble-t-il, important.

Et comment l’explique-t-on ? qu’en dit Andrew Oswald ?

C’est là qu’il est effectivement original.

On explique, en général, les divorces dans les mois qui suivent l’entrée dans le chômage du mari par la montée du stress et des conflits dans le couple :

Et comme le stress et conflits favorisent les ruptures, on voit naturellement émerger la corrélation entre chômage et divorce.

Or, Oswald propose une autre hypothèse. Les femmes sont, dit-il, plus exigeantes que les hommes dans le choix de leur conjoint et dans les jugements qu’elles portent sur celui-ci. Lorsqu’elles sont déçues parce qu’il ne trouve pas de travail ou parce qu’il ne réussit pas dans sa carrière professionnelle, elles le sanctionnent en s’en séparant. Alors que les hommes qui sont, ou seraient, moins exigeants dans leur choix initial seraient moins sévères en cas d’échec.

Et cela vous paraît une bonne explication?

Cette hypothèse explique de manière satisfaisante les trois phénomènes que nous avons identifiés. Ce qui n’est pas le cas de l’explication par le stress qui ne nous aide guère à comprendre l’augmentation des risques de divorce lorsque l’écart de revenus se creuse en faveur des femmes.

Mais vous croyez vraiment que les femmes sont plus exigeantes, plus difficiles dans le choix de leur compagnon que les hommes ?

La littérature sociologique sur le choix des conjoints insiste beaucoup sur la différence de comportements entre hommes et femmes qui ne se " vendraient " pas de la même façon sur le marché des relations conjugales. Ce que l’on appelle parfois le "capital féminin " pour désigner ce qui retient l’attention des hommes reposerait plutôt sur le physique et le caractère tandis que le " capital masculin " reposerait plutôt sur l’excellence sociale.

Vous voulez dire que les hommes privilégient le physique et le caractère tandis que les femmes seraient plus sensibles à la situation économique?

C’est effectivement le sens de cette thèse qu’on utilise en général pour expliquer le célibat des femmes très diplômées qui ont du mal à trouver des partenaires de même niveau intellectuel.

Mais si on la prend au sérieux, on peut essayer d’en tirer les conséquences, des prévisions. C’est ce que fait Oswald qui nous dit, par exemple, que l’allongement des études des filles et leur réussite professionnelle qui favorisent les divorces pourraient augmenter le nombre de personnes seules et donc la demande pour des logements de petite taille.

Ce qui doit déjà être le cas si comme vous le disiez tout l’heure un logement sur quatre est occupé en Grande-Bretagne par une personne seule…

Sans doute. Mais il poursuit son analyse en raisonnant un peu par l’absurde. On sait que le mariage a un certain nombre d’effets économiques et démographiques :

Ce sont des choses dont on est sûr ?

Oui, oui. On dispose de plusieurs études qui le montrent. Il y a notamment une étude britannique réalisée sur 20 000 fonctionnaires qui avaient au milieu des années 60 un âge mûr. Vingt ans plus tard, 14% des hommes mariés étaient morts, contre 17% des célibataires et 21% des divorcés.

Et l’on sait pourquoi ?

Il semble que ce soit lié aux maladies cardio-vasculaires et à l’hypertension. Soit que le mariage permette de partager les difficultés et donc de réduire le stress, soit qu’il favorise une meilleure hygiène de vie, moins de tabac et d’alcool.

Mais peu importe les mécanismes en jeu. Vous avez, je pense, deviné la prédiction d’Andrew Oswald : plus de divorces et de personnes seules veut dire des rémunérations plus faibles et une mortalité plus précoce.

Et c’est plausible ?

Ce ne sont que des hypothèses qui mériteraient certainement d’être approfondies, vérifiées, enrichies d’analyses statistiques fines, mais je les crois intéressantes parce qu’elles mettent en garde contre notre tendance naturelle à l’optimisme. Elles construisent un modèle où l’augmentation de nos revenus et l’allongement de la durée de vie que nous tenons pour acquis, pour des compléments naturels du progrès pourraient se retrouver mis en cause.


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