Lorsque les transporteurs prennent un pays en otage (12/09/2000)

Bonjour, de quoi voulez-vous nous parler aujourd’hui ? des prix du pétrole ?

C’est effectivement d’actualité. Mais plutôt que de vous parler des prix du pétrole, je voudrais vous parler des événements de ces derniers jours, de ce blocage de toute la France par quelques centaines de camions placés à la sortie des raffineries, des enseignements qu’on peut en tirer et, éventuellement des mesures que l’on pourrait prendre pour éviter qu’ils se reproduisent.

Ce qui m’a surtout frappé, c’est la facilité avec laquelle on peut tout arrêter…

C’est la première remarque que je voulais faire : nos économies sont très fragiles et vulnérables. Il suffit de presque rien pour les mettre en difficulté. C’était, cette fois-ci, les camionneurs, mais on a observé le même phénomène avec les grèves de la SNCF, de la RATP ou celles de la Poste. Les gens qui transportent les hommes, les biens et les informations ont un formidable pouvoir de pression sur le reste de la société qu’ils peuvent prendre en otage s’ils le souhaitent.

Cela a toujours été le cas ?

Sans doute, mais il est probable que nous sommes plus vulnérables aujourd’hui qu’hier. Toutes les évolutions de notre environnement économique vont vers plus d’échanges entre agents économiques, plus de flux tendus, moins de stocks et donc plus de vulnérabilité. Il suffit d’un arrêt de quelques jours, ce qui est peu, pour que des entreprises mettent leurs salariés au chômage technique.

Mais il y a eu dans cette affaire d’autres aspects intéressants. Vous l’avez sans doute remarqué, ce sont des patrons qui ont bloqué les raffineries. Des chefs d’entreprise qui passent leur vie à se plaindre des interventions de l’Etat dans leurs affaires et qui se tournent vers l’Etat lorsqu’ils rencontrent des difficultés.

Leurs difficultés viennent peut-être de l’Etat ?

Ce n’est pas l’Etat qui a augmenté les prix du pétrole, ce sont les producteurs et les marchés financiers qui ont laissé monter le dollar. L’Etat n’y est pour rien, c’est pourtant vers lui que l’on se tourne. Ce qui va évidemment à l’encontre de tous les discours du Medef. Les dirigeants de l’organisation patronale l’ont bien senti qui ont critiqué le mouvement de ces patrons.

Il faut d’ailleurs ajouter que les chefs d’entreprise qui arrêtent ainsi de travailler prennent de gros risques. Les longues grèves des salariés, comme celle de 1995 qu’on a souvent cité ces derniers jours, se terminent toujours par une négociation sur le paiement des jours de grève. Les directions ne paient pas forcément, elles ne paient pas toujours tout, mais en général elles s’arrangent pour étaler les pertes de salaires des grévistes sur plusieurs mois pour leur éviter des problèmes avec leurs créanciers. Il n’y aura rien de pareil pour les entreprises de transport, personne ne va leur rembourser le chiffre d’affaires perdu. Et comme il leur faudra bien payer les salaires des conducteurs qui ne se sont pas arrêtés, on peut imaginer que beaucoup auront des problèmes de trésorerie. On ne peut exclure que cela ne mette en grande difficulté les entreprises les plus fragiles ou les plus malades.

Ce qui confirme que l’augmentation des prix du pétrole les mettait en grande difficulté…

C’est probable mais ce n’est pas certain. Les réseaux de transport sont si fragiles qu’il suffisait sans doute de quelques manifestants déterminés pour bloquer tout le système. On pourrait d’ailleurs s’amuser à calculer l’effectif nécessaire pour bloquer toute la France, il n’est sans doute pas très important. 100 camions ont suffi hier à bloquer tout Bruxelles.

On a également beaucoup souligné la sympathie des Français…

On a effectivement publié quelques sondages qui suggèrent que les français ont suivi le mouvement avec une certaine sympathie. Mais il faut être prudent. Les sondages ne sont pas toujours fiables et leur interprétation est souvent difficile. Je serais bien surpris que les gens qui ont été vraiment victimes du mouvement l’approuvent.

Trouver légitime que les gens se défendent lorsque leurs intérêts sont en jeu est une chose, admettre qu’ils prennent en otage la population en est une autre. Et on a peut-être confondu les deux. Beaucoup dépend des questions que l’on pose.

Mais une autre chose m’a frappé : c’est le sentiment de résignation. On avait l’impression que chacun se disait : c’est gênant, mais on n’y peut pas grand chose.

On ne peut pas utiliser la force, les discours sur le civisme ne servent pas à rien, alors on prend son mal en patience, on se dit : c’est un tait culturel, les français aiment la grève… Ce qui est une explication un peu courte même si je suis sûr que les routiers ont beaucoup apprécié de se retrouver pendant quelques jours au bord de la route entre copains. Il y a souvent dans ces mouvements un coté gai, festif plutôt sympathique, mais cela ne suffit pas à les justifier.

On comprend cette résignation, quoi faire ?

Vous croyez qu’on ne peut rien faire ? C’est en tout cas la question qu’il faut se poser. Parce que cela se reproduira. Ce n’est pas la première fois que l’activité est bloquée par des transporteurs, des routiers, des agents de la SNCF ou de la RATP qui arrêtent le travail.

Et vous pensez qu’il y a des solutions ?

On peut au moins en chercher. Ce n’est certainement pas facile, mais il y a des pistes. J’en vois au moins trois :

La première est la négociation en amont. On a l’impression que le gouvernement a découvert le problème au tout dernier moment. Alors même que l’on savait depuis des semaines que les prix des produits pétroliers suscitaient des mécontentements. Souvenez-vous la presse en parlait en permanence. Et rien ne s’est fait.

Parce que le gouvernement a été imprévoyant ?

Les ministres étaient probablement tout à fait informés du mécontentement des usagers de la route, mais il n’y a pas d’instance dans laquelle traiter ces questions à froid. Ce qu’il faudrait c’est un système d’alarme qui oblige le gouvernement et les partenaires à se réunir pour chercher des solutions lorsqu’un problème pointe. Imaginez qu’un tel système ait existé, syndicats et gouvernements auraient pu commencer de discuter bien plus tôt et on aurait évité cette semaine de blocage.

Mais on peut imaginer d’autres choses. Lorsqu’une société de transport urbain se met en grève, il n’y a plus du tout de transport, ce qui naturellement renforce considérablement le pouvoir de nuisance de ceux qui s’arrêtent. Or, on pourrait très bien imaginer des transports de substitution : pourquoi ne pas faire appel à des autocaristes ? organiser le co-voiturage ? autoriser les taxis à faire du transport collectif ?…

Ce qui frappe, c’est que l’on oublie toujours le client. Que des salariés mécontents se mettent en grève, c’est normal, c’est leur droit et je dirai qu’ils ont certainement de bonnes raisons de s’arrêter, mais que rien ne soit fait pour éviter aux voyageurs d’être pris en otage est inadmissible.

Si c’était si simple, pourquoi n’organise-t-on pas ces transports de substitution ?

Mais parce que ce serait mettre de l’huile sur le feu. Parce que les directions ont pour premier souci de négocier et n’ont donc pas le temps d’organiser ces substitutions. Ce qu’il faudrait c’est que les villes, les régions qui financent les sociétés de transport urbain leur imposent la création de plans de substitution en cas de grève, de panne technique… Il faudrait que ce soit écrit noir sur blanc dans les contrats que les entreprises de transport signent. Elles seraient alors contraintes d’organiser ces plans à froid.

Cette solution n’aurait pas réglé le cas des transporteurs

Non. Mais on peut imaginer d’autres hypothèses encore. Il y a une piste que personne à ma connaissance n’a exploré, mais qui mériterait d’être approfondie : c’est le recours à la justice. Le blocage de toute l’économie a un prix. Aujourd’hui, ce sont les gens pris en otage qui paient, ce sont les salariés que l’on met en chômage technique qui vont perdre du salaire, ce sont les entreprises qui perdent du chiffre d’affaires. On pourrait imaginer que tous ces gens portent plainte contre les organisateurs de ces manifestations et demandent des indemnités. Je ne suis pas juriste et je ne sais absolument si c’est réalisable, mais imaginez que ce le soit, les syndicats professionnels réfléchiraient à deux fois avant de lancer des mouvements comme celui de la semaine dernière.

Vous pensez donc que l’on pourrait éviter ce type de manifestation ?

On peut en tout cas chercher des moyens de les éviter ou, plutôt, d’en alléger le coût pour la collectivité. Je ne sais pas si ceux que je viens d’évoquer sont réalistes ni même si leur mise en œuvre est souhaitable. Je sais, par contre, que si l’on ne fait rien on se retrouvera dans quelques mois dans une situation comparable. Et on s’étonnera de l’imprévoyance du gouvernement, du manque de civisme de telle ou telle corporation… Il serait beaucoup plus sage de travailler dès maintenant à la recherche de solutions qui concilient :


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