Bernard Girard
Chronique du 17/05/05
Pourquoi cette aversion française pour le libéralisme?
Bonjour, vous souhaitez nous parler du libéralisme…
Oui, peut-être l’avez-vous remarqué, mais c’est l’un des thèmes qui revient le plus souvent dans les débats sur la Constitution. Ses opposants, les partisans du non lui reprochent d’être trop libérale, de n’être que libérale.
Nous en avons déjà parlé il y a quelques semaines…
Oui, et je vous disais alors que cette critique était un peu surprenante puisque cette constitution nous permettait justement de sortir de ce tout marché qu’est l’Europe depuis sa création en 1957. Mais c’est un article, une libre opinion d’un jeune économiste, David Spector que Libération a publié il y a quelques jours qui m’a donné envie de revenir sur ce sujet. L’auteur de ce papier rappelle combien l’anti-libéralisme est ancré dans notre société au point que le mot libéral est devenu une insulte alors même que cette critique systématique du libéralisme nous conduit à tenir des positions qui vont à l’encontre des valeurs que nous prétendons défendre. Il cite le cas de nos relations avec le Tiers-Monde qui est effectivement caractéristique : d’un côté nous disons qu’il faut annuler la dette des pays en développement par solidarité, nous l’avons encore répété à l’occasion du tsunami, mais de l’autre nous nous opposons à la libre circulation de leurs productions qui leur permettrait justement de rembourser ces dettes. Spector montre bien dans son papier que cet anti-libéralisme est une spécificité française que l’on ne rencontre nulle part ailleurs en Europe.
Et cet économiste explique son origine?
Non, il s’en tient à un constat. Et c’est un peu dommage. Mais d’autres auteurs se sont intéressés à cette question. Il y a quelques mois, un sociologue réputé, il enseigne à la Sorbonne, Raymond Boudon a publié un petit livre sur ce même thème : Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme? 1
Et que dit-il?
Sa thèse est que les intellectuels répondent à une demande d’interprétation, d’analyse des faits de société qui occupent le débat public. Et, ils sélectionnent, pour répondre à cette demande, les explications les plus simples, celles qui se prêtent d’autant plus facilement à une diffusion rapide qu’elles reposent sur des idées générales qui permettent de ramener des faits particuliers à des causes générales : c’est ce que font le marxisme et sa lutte des classes, la psychanalyse et la sexualité enfantine, le structuralisme, toutes idéologies qui donnent le sentiment que l’on peut maîtriser le désordre de l’actualité et qui, dit-il, se prêtent mieux à un exposé au grand public que les analyses plus scientifiques basées sur l’individualisme méthodologique. Avec ces idéologies, on peut tout ramener à quelques raisonnements de base, quelques explications simples…
Et cela vous parait convaincant?
Ce n’est pas une idée tout à fait nouvelle. Boudon reprend et applique aux intellectuels des analyses que Tocqueville 2 faisait à propos des sociétés démocratiques, analyses que l’on retrouve chez d’autres auteurs comme Daniel Bell. Mais il y a d’autres thèses. Le philosophe américain Robert Nozick avait, il y a quelques années, incriminé le ressentiment qu’éprouveraient les intellectuels qui reprocheraient au libéralisme de ne pas leur permettre d’obtenir les rémunérations financières et symboliques qu’ils attendent.
Ce n’est pas un argument très “sympathique”
Non… mais c’est bien dans la lignée de toute une réflexion qui tend à trouver des motifs économiques à toutes nos décisions.
On a également dit que le rôle des intellectuels étant de critiquer la société, il était normal qu’ils prennent pour cible le modèle libéral dès lors qu’ils vivent dans des sociétés qui l’appliquent. Ce qui ne serait pas une mauvais explication si tous les intellectuels étaient anti-libéraux, or si c’est encore souvent le cas en France, ce ne l’est plus ailleurs. Ce ne l’est pas aux Etats-Unis où les milieux intellectuels sont aujourd’hui dominés par des conservateurs qui critiquent les positions anti-libérales, c’est leur fond de commerce, ils défendent becs et ongles le marché 3 , ce l’est dans les anciens pays de l’Est qui ont une telle indigestion d’explications des faits sociaux par la lutte des classes qu’on n’y jure plus aujourd’hui que par le libéralisme. Ce l’est ailleurs en Europe où les intellectuels de gauche ont intégré le marché dans leurs raisonnements et n’imagineraient même plus de le critiquer comme nous le faisons.
Mais pourquoi cette différence française? A quoi tient-elle?
On pense, bien sûr, au rôle des pouvoirs publics. Des pans entiers de notre société, de notre économie vivent à l’abri de l’Etat. C’est vrai des fonctionnaires mais ce l’est également du secteur associatif qui ne survit que parce que l’Etat le finance, ce l’est encore des professions libérales que l’Etat protège de la concurrence en en limitant l’accès à qui possède certains diplômes. En fait, à y regarder de près, l’Etat a des alliés dans toutes les familles politiques. Si les fonctionnaires votent plutôt à gauche, les professions libérales votent surtout à droite. Et, les uns comme les autres se retrouvent pour s’opposer aux mesures qui pourraient amener l’Etat à se désengager de tel ou tel domaine de l’activité économique. Un Etat puissant qui intervient régulièrement dans la vie économique est le meilleur allié des corporatismes qui n’ont qu’une ambition : limiter le rôle du marché, interdire l’entrée sur le marché de nouveaux acteurs qui pourraient faire concurrence aux gens en place.
Vous êtes sûr de cela?
Oh, les exemples abondent. Vous savez que nous manquons aujourd’hui de médecins dans de nombreuses spécialités. Lorsqu’il y a quelques années, les pouvoirs publics ont réduit, pour des motifs liés à la gestion de la sécurité sociale, le nombre de places dans les facultés de médecine, les syndicats de médecins ont été leurs premiers alliés. Moins de jeunes médecins voulait dire moins de concurrence pour leurs membres. Mais ce n’est qu’un exemple, on pourrait en trouver mille autres dans de un très grand nombre de métiers. Pourquoi les experts-comptables font-ils des études plus longues en France qu’ailleurs si ce n’est pour rendre l’entrée dans le métier plus difficile?
Mais le corporatisme n’est pas une spécialité française. On le rencontre partout ailleurs…
Vous avez raison. Si l’on veut comprendre cette passion française pour l’anti-libéralisme, il faut trouver quelque chose de propre à notre système. Je serais assez tenté de chercher du coté de notre système scolaire.
Vous pensez que les enseignants sont responsables de cette aversion pour le libéralisme?
Non, non. Je pense plutôt à la place que le système scolaire occupe dans notre société, aux valeurs qu’il transmet aux élèves…. Pour des motifs historiques, notre système scolaire a une sorte de monopole dans la création des élites dans notre société. Ailleurs, chez nos voisins, il entre en concurrence avec d’autres systèmes, ce n’est pas le cas chez nous. Or, le système scolaire développe des valeurs très particulières. Si on le regarde dans le détail, on découvre, d’abord, qu’il est tout entier tourné vers la production des élites administratives. Nos trois écoles les plus prestigieuses, celles vers lesquelles se tournent les regards des meilleurs élèves, l’X, l’ENA et l’Ecole Normale Supérieure forment des fonctionnaires. C’est comme une sorte de colonne de distillation qui filtre et sélectionne les meilleurs pour les mettre au service de l’Etat.
Mais il ne fait pas que cela, je dirai même qu’il fait de moins en moins cela …
Sans doute, mais il en a gardé la mémoire et fait toujours, malgré des évolutions importantes ces dernières années, du service du public, de la fonction publique le fin du fin, l’objectif ultime.
Mais il n’y a pas que cela, il y a également les valeurs transmises. Tout au long de leur formation, on enseigne aux lycéens, aux étudiants des valeurs qui mettent au premier plan ce que les psychologues appellent les motivations internes. On ne travaille pas au lycée pour obtenir des récompenses mais pour la satisfaction que l’on tire de son travail. Et meilleur élève on est, plus on est sensible à ces satisfactions internes, plus on est méfiant à l’égard de tout ce qui pourrait ressembler à des motivations externes qui pourraient donner le sentiment que l’on travaille pour une récompense, que l’on se fait, en somme, acheter.
Vous croyez?
Mais demandez-donc aux meilleurs élèves s’ils travaillent pour les récompenses que leur promettent leurs parents. Tous vous répondront qu’ils travaillent pour eux-mêmes, pour leur propre plaisir, parce que c’est intéressant. Ce sont ces valeurs que les enfants, qu’ils soient bons ou mauvais élèves, finissent par intérioriser tant elles leur sont assénées jour après jour pendant des années. Ce sont des valeurs fortes parce qu’égalitaires puisque, au moins, en principe, chacun peut prétendre, s’il travaille beaucoup, atteindre ces sommets. Je dis en principe parce que l’on sait bien que c’est de moins en moins vrai.
Mais ce n’est pas propre à la France…
C’est vrai, tous les systèmes scolaires développent à peu près les mêmes valeurs. Ce n’est donc pas le travail des enseignants qui est différent. Ce n’est pas non plus le contenu de l’enseignement, qui est voisin de ce que l’on trouve ailleurs. Non, ce qui est propre à la France, c’est le monopole de l’école dans la production des valeurs de nos élites. Dans tous les domaines, on retrouve des gens qui les ont intériorisées. C’est vrai des hauts fonctionnaires, des politiques et des dirigeants des grandes entreprises qui sortent d’écoles auxquelles on n’accède que si on les a intériorisées, c’est vrai des professeurs, des fonctionnaires qui ont choisi leur métier parce qu’il était intéressant.
Mais en quoi ces valeurs sont-elles différentes de celles du marché?
Je disais que l’école valorise les motivations internes, le travail que l’on fait parce que l’on en tire une satisfaction personnelle, le marché développe, à l’inverse, des motivations externes. On n’y fait rien pour rien. C’est bien illustré dans le système des primes de performance que l’on rencontre dans toutes les entreprises. Ces primes calculent le salaire en fonction des efforts réalisés et reposent sur l’idée que les salariés ne feront des efforts que si on les incite à le faire en leur donnant un peu plus. Ce que j’appelle motivation externe, c’est cet esprit de lucre, cette cupidité que l’on reproche si souvent aux gens qui font du commerce mais dont on sait, depuis Adam Smith, qu’il fait notre richesse.
Et vous croyez que cela suffit à expliquer notre aversion pour le libéralisme?
Ce n’est, bien sûr, qu’une hypothèse, une tentative pour expliquer cette aversion que nous sommes à peu près les seuls à éprouver et à afficher dans nos débats politiques. On sent bien, d’ailleurs, que ce débat traverse la société française, que ce n’est pas seulement, comme on pourrait le croire, un conflit gauche-droite, mais un débat qui traverse les deux grandes familles politiques. C’est vrai à droite où l’on voit bien la ligne de fracture entre les libéraux, hier Madelin, aujourd’hui Sarkozy, et les dirigistes, les gaullistes, Juppé. Mais ce l’est aussi à gauche. La place du marché dans l’économie était l’un des points clefs de la bataille entre Mitterrand, le dirigiste, et Rocard, le libéral. Et l’on voit aujourd’hui cette même opposition renaître à l’occasion des débats sur l’Europe. Derrière l’opposition entre les partisans du oui et non, il y a la reprise de l’opposition entre les dirigistes qui attendent tout de l’Etat, les communistes, Emmanuelli, et ceux qui acceptent que le marché joue un rôle plus important…
A qui pensez-vous?
A Dominique Strauss-Khan, à François Hollande qui tous deux, et ce n’est probablement pas un hasard, ont été élèves d’HEC, d’une école qui forme des cadres du secteur privé, ce qui leur a donné une vision plus réaliste de l’économie telle qu’elle fonctionne.. Une vision plus réaliste en tout cas que celle que peuvent avoir des juristes ou des professeurs de lettres qui n’ont jamais vu une entreprise de leur vie.
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1 Editions Odile Jacob, 2004
2 Auteur auquel Raymond Boudon vient de consacrer un excellent petit livre, Tocqueville aujourd’hu i, Odile Jacob, 2005
3 Sur les mouvements conservateurs, voir l’intervention du sociologue américain Paul Starr à un colloque de 1995 sur la vie intellectuelle, Liberalism, conservatism and the intellectual , http://www.princeton.edu/~starr/libcon.html