Bernard Girard
Chronique du 7/03/06
Politiques de la langue
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin de la politique de la langue. J’imagine que la fermeture de 42 écoles francophones en Algérie n’est pas étrangère à ce choix…
Elle l’est d’autant moins que quelques jours plus tôt, des experts se réunissaient pour déplorer l’état catastrophique de l’enseignement dans les pays musulmans qui n’est pas, disaient-ils, étranger à la montée de l’intégrisme.
Ce n’est pas parce que l’enseignement se fait en arabe qu’il est mauvais…
Un enseignement fait dans une langue qui n’est pas celle que parlent tous les jours les élèves a peu de chances d’être aussi bon qu’un enseignement fait dans leur langue maternelle.
Je ne sais pas s’il existe d’étude sur les politiques linguistiques, on devrait plutôt dire les politiques de la langue mises en oeuvre en Algérie depuis l’indépendance, mais pour ce que j’en sais, elles ont souvent été déterminées par des considérations idéologiques. Sous couvert de se défaire de l’influence coloniale, les autorités ont fait des choix qui lui coûtent très cher. Il y a une trentaine d’années, je travaillais pour une entreprise française chargée de créer une grande université technique en Algérie. Nous avions préparé les programmes, les manuels, tout ce dont on a besoin pour enseigner, mais le gouvernement algérien de l’époque avait choisi, pour des motifs idéologico-économiques, de confier l’enseignement à des tchèques et à des bulgares. Les cours étaient donnés en français par des professeurs qui ne parlaient pas français. Quand un étudiant voulait poser une question, il fallait qu’il s’adresse à un interprète. Le professeur lui apportait sa réponse la semaine suivante…
La qualité de l’enseignement devait s’en ressentir.
Évidemment. Les tchèques et les bulgares ont fini par apprendre le français. Mais si je le raconte, c’est pour montrer combien les questions de langue et celle de formation, de compétence et donc, in fine, de compétitivité sont liées. Mais, ce n’est pas seulement cette fermeture de ces écoles algériennes qui m’a incité à vous parler de cette question. Il y a également le vote prochain au Parlement d’un texte qui annulera l’obligation de traduire en français tous les brevets européens.
De quoi s’agit-il?
C’est un peu technique. Les entreprises peuvent, depuis une vingtaine d’années, déposer un brevet européen qui, dès lors qu’il est accepté vaut pour tous les pays d’Europe. Le brevet doit aujourd’hui être traduit en plusieurs langues, ce qui en augmente le coût. Ce serait, dit-on un des facteurs qui expliqueraient que l’Europe et la France aient pris du retard en matière de brevet. D’où l’idée de réduire le nombre de traductions…
Mais vous croyez que ceci explique cela?
Les traductions ont certainement un coût. On dit qu’elles augmentent de 30% celui du dépôt d’un brevet. Je doute, cependant, que les entreprises qui ont envie de déposer un brevet soient bloquées par le prix de la traduction. Même s’il est vrai qu’avec l’arrivée de nouveaux pays en Europe qui ont chacune une langue nationale différente, ces coûts menaçaient d’augmenter encore. Reste qu’il a été décidé en 20001 que cette traduction ne serait plus obligatoire, sinon pour ce que l’on appelle les revendications, c’est-à-dire les quelques lignes dans lesquelles l’auteur du brevet explique ce que son invention a d’original. Ce ne serait plus obligatoire dès lors que le brevet est écrit en anglais, en allemand ou en français. Ce qui, en pratique, veut dire que les brevets seront rapidement tous en anglais. Ce qui suscite l’opposition vive de linguistes, notamment de Claude Hagège qui a publié une chronique très incisive sur ce thème la semaine dernière dans Le Monde.
J’imagine qu’il s’inquiète de l’avenir du français comme langue technique et scientifique…
Bien sûr. Il souligne aussi, et cela ne vous surprendra pas l’aspect stratégique de cette affaire. La compétition internationale se joue également dans le domaine linguistique. Imposer la traduction de la documentation technique d’un produit augmente les coûts du producteur étranger. Tout comme supprimer l’obligation de traduire les brevets en français va rendre leur accès plus difficile pour les entreprises françaises dont l’anglais n’est pas la langue de travail.
Vous croyez vraiment que c’est un obstacle pour des professionnels?
C’est ainsi que les Japonais ont longtemps protégé leurs innovations de la concurrence, personne ne pouvant lire leurs brevets. Hagège souligne un autre risque : que les conflits sur des brevets rédigés en anglais soient traités par des cabinets anglo-saxons et non plus par des cabinets français. Vous imaginez l’avantage pour l’entreprise anglo-saxonne en conflit avec une PME française!
Mais est-ce qu’on peut vraiment échapper à la domination de l’anglais? Est-ce qu’il n’est pas souhaitable dans un monde ouvert, global, d’avoir une langue de travail unique?
Les scientifiques ont certainement besoin d’une langue commune pour travailler. Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté : mathématiciens, chimistes et physiciens ont depuis longtemps inventé des langages communs pour communiquer. Ils y ont ajouté l’anglais depuis quelques années, mais on aurait tort de conclure de leur exemple à la généralisation de l’anglais un peu partout, notamment dans les échanges commerciaux. Croyez-vous que les Espagnols qui commercent avec les pays d’Amérique latine utilisent l’anglais dans leurs échanges? Ils n’en ont pas besoin, ce serait absurde. Une entreprise française allant travailler en Chine peut utiliser l’anglais dans les relations avec ses partenaires locaux, mais si elle souhaite pérenniser ses contacts, elle a intérêt à apprendre le chinois.
Mais la domination de l’anglais est dores et déjà une réalité…
Bien sûr, mais en conclure qu’il n’y a pas d’autre solution me parait tout à la fois erroné et trompeur.
Pourquoi trompeur?
Mais parce que les positions de l’anglais ne sont pas aussi solides qu’on veut bien le dire. En fait, l’anglais est menacé sur plusieurs terrains. C’est, d’ailleurs, ce que disent un certain nombre d’observateurs anglo-saxons. Je pense, notamment, aux travaux de David Graddol dont le British Council, une organisation qui s’occupe de la diffusion de la pensée et de la langue anglaise un peu partout dans le monde, vient de publier une étude très intéressante.
Mais qu’est-ce qui permet d’avancer cela?
Plusieurs facteurs qui montrent que la domination de l’anglais est fragile tout à la fois dans son rôle de langue maternelle et dans celui de langue des échanges internationaux. Cette fragilité veut tout simplement dire que la domination de l’anglais n’entraînera pas forcément de disparition des langues locales, comme on a pu le craindre.
Beaucoup de langues ont dores et déjà disparu!
Je sais bien et on en conclut que la domination de l’anglais va entraîner la disparition des langues minoritaires et l’affaiblissement des cultures qui ne sont pas anglo-saxonnes. Or, ce n’est pas du tout certain. S’il est vrai que des centaines de langues ont depuis le début de l’industrialisation disparu2, il s’agissait de langues parlées par de toutes petites communautés qui se sont retrouvées noyées dans des ensembles linguistiques beaucoup plus vastes. Or, il n’est pas certain que cela se produise.
L’anglais a pourtant progressé très vite ces dernières années…
Il y a actuellement dans le monde à peu près 400 millions de personnes dont l’anglais est la langue maternelle et, selon les estimations de 500 millions à 1,5 milliard dont il est la deuxième langue. Le chemin parcouru en une trentaine d’années est absolument considérable, jamais langue n’a progressé aussi vite. L’anglais est devenue la deuxième langue la plus enseignée dans le monde, c’est la langue de travail de presque toutes les institutions internationales… même de celles dont aucun pays anglophone n’est membre, comme à la BCE, la Banque Centrale Européenne. Et il n’y a certainement pas de quoi se réjouir. Travailler dans une langue, c’est lui emprunter ses concepts, sa culture, ses références, ses manières de raisonner. En ce sens, tous ceux qui s’opposent à la domination de l’anglais ont un bon dossier.
Mais comment peut-on dire que la domination de l’anglais est fragile?
Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte :
- la démographie, d’abord. L’anglais est aujourd’hui la deuxième langue la plus parlée dans le monde derrière le chinois. Mais il pourrait rapidement perdre cette position. D’autres langues progressent aujourd’hui beaucoup plus vite. C’est le cas, notamment, de l’arabe. Mais il y a aussi le malais, l’indu, le tamoul…
- la technologie, ensuite. L’anglais est menacé sur ses propres terres d’élection, comme aux Etats-Unis où on voit dans de nombreuses régions, sa prééminence contestée par l’espagnol. Vous le savez peut-être, mais cette langue est parlé par 12% de la population américaine et l’on trouve des quartiers dans lesquels les enfants ne parlent pas anglais.
Mais est-ce que ce n’est pas une exception liée à l’immigration massive de mexicains?
Pas seulement. 50% des hispaniques de deuxième génération parlent espagnol chez eux. Ce qui n’était pas vrai il y a quelques années. Il suffisait autrefois d’une génération pour que la langue d’origine de la famille disparaisse. Ce n’est plus vrai. Les enfants ont plus d’occasions de la parler, de la pratiquer, de l’apprendre grâce à la baisse de prix des transports, à l’internet, au courrier électronique qui permettent de maintenir les liens avec le pays d’origine.
Mais l’anglais reste la première langue parlée dans le monde des affaires…
Oui, mais sur ce terrain là aussi, on aurait tort de croire que les jeux sont faits. Je disais à l’instant que l’anglais comme seconde langue a fait, en quelques années des progrès considérables. Mais la langue qui progresse le plus vite est aujourd’hui le chinois. La Chine est perçue comme la puissance de demain, et beaucoup de gens se disent que c’est une bonne idée que d’apprendre le mandarin. Ils sont aujourd’hui 30 millions à le parler comme seconde langue, mais les experts pensent que ce chiffre pourrait rapidement grimper à 100 millions. L’anglais est dores et déjà menacé comme langue seconde par le mandarin en Corée.
100 millions, cela reste malgré tout peu de choses au regard des chiffres que vous donniez pour l’anglais…
Sans doute, mais dès lors qu’une langue est apprise pour des motifs économiques, elle peut progresser très rapidement. Les arguments qui ont fait le succès de l’anglais ces vingt dernières années pourraient demain être réutilisés pour justifier l’apprentissage du chinois.
Le chinois est une langue difficile…
Mais l’anglais l’est tout autant! Les compétences linguistiques que l’on sollicite dans la plupart des échanges commerciaux sont très faibles. Il suffit d’ailleurs d’écouter parler les français qui se piquent d’utiliser l’anglais tous les jours dans leur travail.
Tout cela reste cependant très aléatoire…
Certainement, mais je veux simplement mettre en garde contre le défaitisme qui fait croire que l’anglais a gagné la partie. Ce n’est d’ailleurs pas le seul argument qui invite à la prudence sur ces questions. Il y a également la résistance des langues locales qui peut prendre différentes formes, politique, culturelle, économique…
Les milieux économiques n’ont pas beaucoup résisté à la montée en puissance de l’anglais!
Ce serait à vérifier. Pour avoir vécu et travaillé en anglais dans des pays anglophones, je peux vous assurer que préférer l’anglais à sa langue maternelle, c’est se tirer une balle dans le pied. On s’exprime infiniment mieux dans sa langue maternelle. Ceux qui assurent le contraire se trompent. Travailler en anglais, pour un francophone, même pour quelqu’un qui maîtrise relativement bien la langue, c’est comme faire une course à pied avec un sac à dos rempli de gros cailloux.
Mais est-ce que ce n’est pas un combat perdu d’avance?
Mais non. Le Québec en donne, d’ailleurs, un bel exemple. Pendant longtemps, le français y a été dominé par l’anglais dans le monde du travail au point de créer, dans beaucoup de secteurs, une situation de discrimination linguistique de type colonial, avec la concentration d’anglophones dans les postes de direction et de francophones dans les postes d’exécution. À la fin des années 70, les autorités ont pris un certain nombre de mesures qui ont porté leurs fruits. Le français a fortement progressé dans les entreprises, y compris dans celles qui vivent dans un environnement international, comme l’aéronautique.
On n’y utilise plus l’anglais?
Si, bien sûr. Mais l’anglais n’est plus la langue dominante, comme le montrent les travaux d’une équipe de sociologues qui a demandé à une cinquantaine d'ingénieurs, techniciens et ouvriers spécialisés de ce secteur de décrire en détail les différentes tâches de la journée et d’indiquer, pour chacune, la langue utilisée. Il en ressort que l'environnement linguistique de ce milieu de travail est en train de changer profondément. "De l'avis de tous, écrivent ces chercheurs, on est passé d'un environnement de travail unilingue anglophone à tous les échelons il n'y a pas si longtemps à un univers qui s'est largement bilinguisé".
Ces travaux ont mis en évidence l’émergence d’une langue technique, une sorte de pidgin, qui associe des mots anglais, mots techniques, à la syntaxe du français. On retrouve quelque chose de voisin dans les multinationales d’origine américaine et, de manière plus générale dans les entreprises internationales qui développent des langues privées basées sur la syntaxe locale et un vocabulaire technique international. Ces langues qui servent de base aux échanges au sein de l’entreprise font directement concurrence à l’anglais. Concurrence que pourrait, d’ailleurs, favoriser le développement des techniques de traduction automatique.
Pour l’instant, ce n’est pas au point. Les traductions que l’on voit sur internet ne sont pas convaincantes, c’est le moins que l’on puisse dire…
C’est vrai. Mais on ne peut exclure qu’elles progressent rapidement. On dit que Google travaille actuellement à un moteur de traduction qui serait beaucoup plus efficace que ceux dont on dispose.
Il faut se méfier de ce que l’on dit en ces matières…
Je sais bien, mais l’arrivée de traducteurs pourrait modifier complètement le paysage linguistique qui s’est complètement transformé ces dernières années et qui va continuer de bouger. La victoire de l’anglais n’est pas aussi assurée qu’on veut bien le dire.