Les investissements étrangers en France

Bonjour, vous avez choisi de nous amener ce matin une bonne nouvelle?

Oui, et pourtant, par les temps qui courent, ce n'est pas facile. La récession est annoncée, les perspectives de croissance se sont effondrées, le chômage a redémarré et les promesses de baisses des impôts du gouvernement sont en train de s'évaporer si j'en juge par les hausses des impôts locaux et des cotisations sociales. Si on ajoute à cela que la guerre qui se profile en Irak ne nous promet rien de bon, il est difficile de trouver actuellement de quoi se réjouir dans le domaine de l'économie.

Un chiffre publié la semaine dernière met cependant un peu de rose dans cet environnement gris et terne : c'est celui des investissements étrangers en France.

Ils ont augmenté?

Non, ils ont reculé, comme un peu partout dans le monde, mais ce n'est pas cela la bonne nouvelle, c'est qu'ils soient restés à un niveau particulièrement élevé qui fait de la France l'une des premières cibles des investisseurs étrangers.

Et en quoi est-ce une bonne nouvelle?

Cela prouve que les entreprises françaises sont compétitives, alors que le Medef et la majorité présidentielle à commencer par Jacques Chirac passent leur temps à nous assurer du contraire. Si notre situation était si grave, les entreprises étrangères n'investiraient pas aussi massivement en France.

Vous dites massivement, à quoi est-ce que cela correspond?

Je ne vais vous donner qu'un chiffre. Les investissements étrangers en France ont atteint en 2002 à peu près 50 milliards d'euros. Ce qui représente une baisse d'environ 15% par rapport à 2001, mais fait de la France l'un des pays dans lesquels on investit le plus.

Et pourquoi?

Il y a, je crois, deux aspects. Il y a, d'abord, la conjoncture. La France a mieux résisté, en 2002, que ses voisins et surtout l'Allemagne aux difficultés économiques. Ce qui explique que le recul n'ait été que de 15% alors qu'il a été, pour l'ensemble des investissements réalisés à l'étranger, de 27%. On est souvent très discret sur cette bonne résistance de l'économie française en 2001 et 2002. Sans doute pour des motifs politiques et idéologiques. Insister dessus, c'est au fond mettre en avant les vertus de la politique économique de l'équipe Jospin, ce qui n'est pas aujourd'hui très à la mode.

Mais quand vous parlez de ces vertus de la politique économique de Jospin, à quoi faites vous allusion?

A sa lutte contre le chômage. Et notamment à la réduction du temps de travail que l'on critique beaucoup aujourd'hui mais qui a eu des effets macro-économiques extrêmement favorables puisqu'elle a :

En fait, l'équipe Jospin avait su mettre en route simultanément les deux moteurs de la croissance que sont l'emploi et l'investissement. Et cela a, du coup, rendu la France plus attractive, plus attirante que d'autres pays européens.

Vous faisiez allusion à deux aspects…

Le second aspect, ce sont naturellement les caractéristiques de l'économie française qui la rendent attractive :

Quand on parle d'investissements étrangers en France, on ne parle donc pas seulement de créations d'unités nouvelles?

On parle de création d'unités nouvelles, mais aussi et surtout de rachats de sociétés existantes.

Mais en quoi est-ce une bonne nouvelle que des allemands, des américains ou des coréens rachètent des entreprises françaises?

Ce serait une mauvaise nouvelle, si des entreprises françaises n'allaient pas elles aussi investir à l'étranger. Mais elles le font également, et massivement. Les entreprises françaises ont investi en 2002 67 milliards d'euros à l'étranger.

C'est plus qu'il n'y a eu d'investissements étrangers en France…

Oui, et cela veut tout simplement dire que les entreprises françaises sont dynamiques, qu'elles ont l'ambition de s'étendre, de conquérir de nouveaux marchés.

Cela peut aussi vouloir dire qu'elles veulent se délocaliser?

Dans beaucoup de métiers, il est difficile de croître à l'étranger sans délocaliser. Essayez donc de vendre au Canada du ciment fabriqué en France. Vous n'y arriverez pas à cause du coût du transport. Je crois qu'il faut se faire à l'idée que nous vivons dans un monde ouvert et que, du coup, les activités les moins rentables chez nous peuvent disparaître. Mais d'autres activités viendront les remplacer. Les étrangers qui investissent en France le font rarement pour aussitôt délocaliser les unités de fabrication.

La seule chose vraiment inquiétante, en la matière, est la délocalisation des centres de décision. Ce qui veut dire que si le groupe qui a racheté des entreprises en France rencontre des difficultés ou change de stratégie, il peut tailler dans ses filiales étrangères pour protéger ses activités centrales. C'est ce qui est arrivé chez Marks & Spencers, chez Daewoo, chez Metal Europe…

Mais est-ce qu'il n'y a pas également des risques de pillage? de détournement du savoir-faire?

Lorsque l'on pense au rachat d'une entreprise française par une entreprise étrangère on a souvent un réflexe patriotique. On craint que les investisseurs étrangers ne prennent le meilleur de l'entreprise française, ses marchés, ses technologies, pour aller ensuite l'exploiter sous des cieux plus cléments.

Cela se produit…

Bien sûr. Il y a dans l'actualité le cas de Gemplus, cette entreprise spécialisée dans les cartes à puce, des technologies inventées et développées en France qui a été rachetée par une société américaine dont le patron a travaillé pour la CIA. On peut effectivement se demander si son objectif n'était pas le pillage, le vol de technologies françaises. Ces cas existent, naturellement, ils sont souvent très médiatisés, mais ils sont l'exception. Une entreprise étrangère qui investit en France le fait en général pour deux motifs :

Mais qu'apporte donc, dans ce dernier cas, l'investisseur étranger à l'entreprise qu'il rachète ?

Il lui apporte des moyens financiers nouveaux, des compétences, des technologies, des solutions, des méthodes de management qui ont bien réussi ailleurs. Toutes choses qui améliorent les performances et la productivité de l'entreprise rachetée, mais aussi, et c'est à souligner, celles de son environnement, de ses fournisseurs, de ses clients et de ses concurrents.

Et comment?

On peut, si vous le voulez, prendre un exemple que j'ai rencontré tout récemment. Il s'agit d'une PME industrielle connue dans son métier, qui a été rachetée il y a quelques mois par un groupe international. Ce groupe a développé des méthodes de contrôle des achats sophistiquées qui réduisent les délais et suppriment une partie des pièces défectueuses. Quand il a repris l'entreprise française, ce groupe a appliqué ses méthodes, il les a imposés aux sous-traitants de sa nouvelle filiale qui grâce à lui apprennent aujourd'hui à travailler de manière plus efficace, ce qui leur permettra, demain, vendre cette qualité à leurs autres clients. Ce même groupe est actuellement en train de former des collaborateurs qui pourront demain travailler pour d'autres sociétés françaises auxquelles ils feront connaître ses méthodes et technologies…

Est-ce qu'on peut généraliser à partir de ce cas?

Je le crois! On a des travaux d'économètres qui montrent que les investissements étrangers participent de manière très significative aux gains de productivité des économies qui en bénéficient. On a, par exemple, estimé que les investissements étrangers avaient contribué à plus de 13% de l'augmentation de la productivité de l'économie américaine. on obtiendrait probablement des chiffres comparables, voire peut-être même plus élevés pour la France. Or, vous savez que ce sont les progrès de la productivité qui font les gains du pouvoir d'achat. autant dire que ces gains compensent très largement les désagréments que ces investissements étrangers peuvent par ailleurs apporter. Et c'est en ce sens leur niveau élevé est une bonne nouvelle, la seule peut-être que l'on puisse actuellement apporter.


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