Bernard Girard
Chronique du 20/10/09
“C’est la faute à internet!”
Bonjour, vous avez titré votre chronique de ce matin, “c’est la faute à internet!”
C’est une remarque de Jacques Séguéla, l’autre soir dans l’émission de Laurent Ruquier qui m’a donné envie d’aborder ce sujet. Julien Dray était là pour parler du livre qu’il vient de sortir et pour se défendre, ce qu’il a fait, d’ailleurs, plutôt bien. Et puis Séguéla a pris la parole pour défendre Dray qu’il connaît depuis longtemps. Et il a commencé par une attaque en règle contre le web. S’il y a une affaire, nous a-t-il dit en substance, c’est de la faute d’internet qui est une immense machine à fabriquer de la rumeur. Ce discours en reprenait beaucoup d’autres que l’on entend aujourd’hui un peu partout. S’il y a tant d’affaires qui agitent l’opinion, qui gênent le pouvoir en place, c’est de la faute à internet qui serait devenue une énorme machine à fabriquer du scandale, de la rumeur, en un mot une machine à décerveler.
C’est un discours que tiennent beaucoup de gens. On a entendu Finkielkraut parler de poubelle…
Oui, et il n’est pas le seul. Et ce qui me frappe dans toutes ces critiques, c’est tout à la fois la méconnaissance qu’elles montrent d’internet, mais c’est peut-être une affaire de génération, et la faiblesse de l’analyse. Il est vrai qu’internet modifie notre environnement, la manière dont se construit l’opinion, mais plutôt que d’essayer de comprendre comment cela se passe, ce qui s’y passe, tous ces gens qui sont des spécialistes de la communication, je pense à Séguéla, se contentent de jouer aux imprécateurs.
Mais je suis sûr que vous allez nous proposer une analyse rigoureuse du phénomène…
Moquez-vous! Mais je vais essayer en partant d’un exemple concret et récent qui a fait couler beaucoup d’encre : la nomination/élection de Jean Sarkozy à l’EPAD. Y aurait-il eu une affaire sans internet? Je n’en suis pas certain. Il y aurait eu un écho moqueur dans le Canard Enchaîné, un ou deux papiers vindicatifs dans les pages Rebonds de Libé ou dans les pages opinion du Monde, et puis l’affaire en serait restée là.
Vous croyez?
Mais qui connaissait l’EPAD il y a trois semaines? On a beaucoup parlé de népotisme, on a dit que Nicolas Sarkozy voulait aider son fils à démarrer sa carrière sur les chapeaux de roue, on lui a prêté les pires intentions. Je crois que c’est beaucoup plus simple. La décision a dû être prise en quelques secondes dans une réunion à deux ou trois entre deux autres dossiers. Peut-être à la demande de Jean Sarkozy qui a dit à son père : “Papa, j’aimerais bien prendre la tête de ce truc.” Et Nicolas Sarkozy a dû se dire : personne ne connaît l’EPAD, le poste est bénévole, on ne pourra donc pas parler d’enrichissement personnel, les responsabilités sont limitées, il n’y aura pas de problème pour son élection puisque l’Etat a la moitié des votes, ce sera formateur, c’est un bon marche pied. Allons-y. Et encore une fois, ce serait probablement passé comme lettre à la poste, il y a quelques années.
Mais il y a internet.
Oui. Et que s’est-il passé? Des internautes ont commencé à protester, à donner leur opinion. Des opinions qui seraient restées privées, de l’ordre de la conversation de café, du genre : “vous avez vu, il ne se gêne pas, il vient de nommer son fils à la tête d’un truc qui manipule des milliards” sont devenues publiques. Des gens qui n’avaient pas vu passer l’information, qui n’en auraient en d’autres temps rien su, ont été informés et, assez choqués pour la faire circuler. Le premier effet de l’internet est cela : faire circuler beaucoup plus vite et beaucoup mieux l’information. On n’est pas, à l’inverse de ce nous disent Séguéla, Finkielkraut et tant d’autres, dans le domaine de la rumeur, parce que cette nomination/élection n’était pas une rumeur, mais dans celui de la diffusion plus rapide, plus efficace de l’information.
Et cela aide à fabriquer une opinion…
Des opinions privées deviennent publiques, ce qui veut tout simplement dire qu’on entre dans le registre de la politique. Regardez d’ailleurs la séquence.
Comme on en parlait sur internet, que cela faisait du bruit, les journalistes qui scrutent ce qui s’y dit en ont fait état dans leurs journaux, ce qui a relancé et donné de l’ampleur au mouvement et forcé les politiques à réagir.
Jean Sarkozy a du s’expliquer à la télévision, ce qu’il a fait d’ailleurs plutôt bien, ce qui contribué à centrer le débat sur son père et le népotisme. Ce n’est pas le fils qui est en cause, c’est le père qui, pris en tenaille entre le désir de ne pas se dédire et l’obligation de défendre son fils, a envoyé au charbon des ministres qui n’en pensaient pas moins. Et qui, du coup, s’y sont pris avec tant de maladresse que l’on a eu l’impression d’entendre les dirigeants de la Corée du Nord nous parler du fils du grand timonier.
Internet a modifié la situation,
Et créé une situation politique que les politiques ont mal maîtrisée mal parce que la décision initiale était indéfendable.
Internet a donc bien joué un rôle…
Bien sûr, mais pourquoi le critiquer?
C’est l’opinion qui a pris la parole, qui s’est exprimée. C’est cette majorité silencieuse dont on nous a tant rebattu les oreilles pendant des années qui a pris la parole et qui ne l’a pas lâchée. Ce qui aurait pu se faire en catimini, derrière les rideaux, est venu au grand jour. Ce qui a d’ailleurs donné l’occasion à ceux qui s’opposaient sans grand succès aux projets de modification de l’Epad et de son mode de gouvernance, le maire de Nanterre, ceux de Puteaux et de Courbevoie de relever la tête, de reprendre leur combat.
On est parti d’une décision insignifiante et on se retrouve avec une affaire insaisissable, aux multiples dimensions : népotisme de Nicolas Sarkozy, effet de cour de tous ces dirigeants UMP qui volent au secours du fiston, critique du fonctionnement de l’EPAD… d’une décision insignifiante, prise sans y penser, on est arrivé à un fait politique qui laissera probablement des traces profondes…
Mais justement, est-ce que ce n’est pas gênant de voir une décision insignifiante prendre tant d’ampleur?
Mais cela n’a rien à voir avec internet. La plupart des scandales de ces dernières années sont partis de décisions aussi insignifiantes qui ont tout d’un coup embrasé l’opinion et collé comme un scotch aux doigts de ceux qui les avaient prises. Cette nomination Jean Sarkozy à l’Epad me rappelle l’affaire des diamants de Bokassa qui a fait tant de tort à Valery Giscard d’Estaing. On est un peu dans la même situation. Avec des politiques qui perdent la main, qui ne sentent plus l’opinion, qui oublient, parce que c’est cela le fond des choses, que leurs petits privilèges choquent d’autant plus que la majorité souffre.
Et l’effet sera similaire?
Probablement. Et par la faute même de la majorité. À prendre aussi massivement parti pour le fils du Président, avec des propos aussi absurdes que ceux qu’ont pu tenir Jean-François Copé, Eric Besson, Isabelle Balkany et bien d’autres, la majorité s’est enfoncée dans un piège que personne ne lui avait tendu, elle a conforté l’image détestable du clan qui protège les siens et ne se soucie pas des autres. Je suis certains que beaucoup d’élus UMP sont aujourd’hui atterrés. Surtout ceux qui reçoivent dans leurs circonscriptions des jeunes gens qui ont un bac + 5 sans travail et sans espoir d’en trouver un. Que peuvent-ils leur dire lorsqu’on leur parle de Jean Sarkozy?
Là où Nicolas Sarkozy doit être ulcéré, c’est qu’il ne se reconnaît sans doute pas dans tout ce qui est dit sur son népotisme. Il n’a pas voulu cela, s’il avait su, il se serait sans doute abstenu, mais c’est trop tard. Internet a créé un fait politique.
Vous êtes bien indulgent pour Nicolas Sarkozy…
C’est une telle faute politique que j’ai envie de lui appliquer le principe de charité. Ni lui ni ses collaborateurs n’avaient anticipé le charivari que cela créerait. Le problème est qu’ils ne peuvent plus reculer.
On peut penser qu’il y a plus grave, que ces polémiques cachent des problèmes plus urgents, la crise, le chômage…
Je dirai plutôt que ces affaires prennent cette ampleur parce qu’il y a un vide politique. S’il y avait une opposition avec un programme fort, des dirigeants déterminés, des débats solides sur le fond… cette affaire serait sans doute restée dans l’ombre, mais on ne peut pas avoir le beurre, une opposition en capilotade, et l’argent du beurre, une opinion indifférente.
Quand Finfielkraut parle de poubelle, il veut dire qu’il n’y a rien d’intéressant sur internet. Et il est vrai qu’on y trouve beaucoup de réactions sans intérêt…
Bien sûr, mais c’est une autre erreur que de croire que les internautes sont des imbéciles, des perroquets qui répètent à l’envi les mêmes sottises, qui font circuler les rumeurs et rien d’autre. Si tous ces critiques prenaient la peine d’aller un peu sur internet au lieu de critiquer sans savoir, ils découvriraient que le web, tous ces blogs permettent d’approfondir, de creuser un peu l’analyse, d’entrer dans le détail.
Pour ne prendre qu’un exemple : dans son intervention télévisée, Jean Sarkozy a expliqué qu’il était légitime parce qu’élu, et qu’il serait légitime parce qu’élu. Les internautes sont allés vérifier. Ils ont découvert que la moitié des électeurs du Président de cet organisme étaient des représentants de l’Etat. Cela rappelle moins une élection démocratique qu’une nomination sous Napoléon 3. Est-ce que ce n’est pas là une information importante, qui éclaire cette affaire? Ce n’était pas confidentiel, mais on ne l’aurait jamais su s’il n’y avait eu internet.
Vous voulez dire que les blogueurs font un travail que ne fait pas la presse…
La presse fait ce travail lorsqu’on le lui demande, lorsque l’affaire lui parait mériter un investissement de ce type.
Je veux dire que les bloggueurs pensent eux aussi. Qu’ils ne se contentent pas de donner des opinions brut de fonderie. Ils enrichissent le débat collectif de leurs connaissances, de leurs réflexions.
Vous trouvez?
Mais oui. On lit beaucoup de choses très intéressantes, très intelligentes sur le net. Les gens qui reprennent l’information, qui la font circuler ne se contentent pas de la répéter comme des ânes, ils s’informent, ils font des recherches, ils essaient de comprendre. Ils animent des conversations politiques qui sont souvent de grande qualité.
Et c’est ce qui agace toutes nos élites. Elles ne réagissent aussi vivement face à internet que parce qu’il les dépossède de leur pouvoir d’influence. C’est cela qui les met, en vérité, en colère. Quand Séguéla s’en prend à internet, il veut tout simplement dire que toutes ses techniques de communication, tout ce qu’il a vendu pendant des années, ne fonctionnent plus. Grâce à internet nous sommes en train de sortir du monde de la communication au sens où l’entendaient les publicitaires à la Séguéla pour entrer dans un nouveau monde où les citoyens, les acteurs, les consommateurs sont partie prenante, on leur mot à dire. Cela ne peut que gêner des gens qui ont fait profession de vendre de la pub, qui nous bombardaient d’images, de slogans sans que nous puissions jamais répondre directement.
Mais ce qui est vrai de Séguéla ne l’est pas de Finkiekkraut…
Vous croyez? Mais qui est Finkiekkraut? Un intellectuel qui passe sa vie dans les médias, qui donne son avis, souvent intéressant, sur tout et rien. Qui existe grâce à la télévision et à la radio, qui ne se contente plus d’y venir pour vendre ses livres comme beaucoup, mais qui y est invité pour donner son opinion. C’est un privilège incroyable et très rare : il a le droit de donner son opinion. Ce n’est pas le cas de tous. Or, c’est ce qu’il est en train de perdre.
Sa parole se trouve du fait d’internet, dévalorisée. Il n’est plus le seul à s’exprimer en public. Des milliers de gens le font qui n’ont pas accès aux grands médias mais qui pensent eux aussi et qui disent souvent, pas toujours mais souvent, des choses aussi intéressantes que lui et que toutes nos vedettes médiatiques.
Internet démocratise la prise de la parole…
Oui. Et Finkielkraut se comporte comme n’importe quel entrepreneur qui perd un monopole. Le sien était celui de la parole publique. Il proteste. Mais ses protestations ne valent pas plus que cela. Si nos élites traditionnelles sont si hostiles à Internet, ce n’est pas que celui-ci ne charrie que des ordures, comme ils disent, c’est qu’il met en danger leur position dominante.
Pour dire les choses autrement : internet est en train de modifier profondément la production d’opinions dans nos sociétés. De la démocratiser, comme vous disiez. De la diversifier, de l’enrichir. Ce dont la presse a d’ailleurs pris acte. Si elle est aussi attentive à ce qui dit sur le net, c’est qu’elle sent bien que s’exprime là une opinion jusqu’alors invisible. S’exprime et se cristallise devenant ainsi un acteur politique incontournable. L’opinion que les spécialistes de la communication se faisaient forts de manipuler pour le plus grand avantage de leurs commanditaires et clients a pris de l’autonomie. Un nouvel acteur politique est né : la blogosphère…
Vous parliez tout à l’heure de majorité silencieuse…
Je ne sais pas si c’est la majorité et elle n’est en tout cas pas silencieuse, mais Internet nous a apporté quelque chose de capital. Il nous a donné à tous…
À tous ceux qui sont connectés sur Internet…
À tous ceux-là, il a donné, il donne la possibilité de participer massivement au débat public, de l’enrichir, de le nourrir de nos réflexions, de nos remarques. Ce faisant, il nous force à penser. C’est une chose qu’on dit peu, mais intervenir dans un blog, écrire un texte, même de quelques lignes, cela conduit à structurer sa pensée, à sortir de la réaction immédiate, à se confronter à d’autres avis, cela force à réfléchir, à approfondir ses connaissances, à vérifier ce que l’on dit, à rechercher des preuves… Et comment peut-on trouver cela mauvais? Regrettable?
Et c’est d’autant plus important qu’avoir une opinion est un élément du bien-être. Si l’on est en moyenne plus heureux dans les démocraties que dans les dictatures, c’est justement parce que l’on peut y exprimer ses opinions. Avoir des opinions et pouvoir les exposer, les partager est une des composantes de notre bien-être…
Ce qui n’exclut pas que l’on trouve beaucoup de bêtises sur internet…
Mais l’un n’empêche pas l’autre. Vous croyez que ceux qui avaient hier le monopole de la parole publique ne disaient jamais de sottises?
Note de lecture
Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part d’une de vos lectures…
Comme le sujet de la chronique n’était pas vraiment économique, j’ai envie de revenir à l’économie et de vous dire un mot sur un sujet qui occupe aujourd’hui beaucoup les politiques, à la veille de la discussion sur le budget à l’Assemblée : faut-il taxer les banques. On lit un peu partout des articles sur le sujet…
Il est vrai que les banques paraissent sorties de la crise et gagnent beaucoup d’argent…
C’est ce qui justifie ces propositions de taxation. Mais peut-être faut-il avant de se prononcer s’interroger sur l’origine de ces bons résultats. Pourquoi les banques gagnent-elles aujourd’hui tant d’argent?
Oui, pourquoi?
La raison est toute simple : les taux d’intérêt sont extrêmement faibles, les Etats ont donné beaucoup d’argent aux banques pour les inciter à relancer l’activité. Et, de ce fait, toutes les activités des banques, investissements, réseaux… sont aujourd’hui profitables. Leurs bons résultats sont une conséquence directe des efforts faits par la collectivité pour les sortir du trou dans lequel elles s’étaient mises et pour les inciter à aider les acteurs économiques.
Et qu’en concluez-vous?
Il n’y aurait pas de motif que leurs actionnaires et leurs dirigeants s’enrichissent sur le dos de ceux qu’elles ont ruiné ou mis dans la difficulté. Il faut donc les faire payer. Mais en évitant cependant de les brider dans leurs activités utiles à la collectivité.
Ce qui veut dire?
Ce qui veut dire qu’il serait légitime de leur imposer un impôt spécial, provisoire à défaut d’augmenter les taux d’intérêt, ce qui ferait du tort à tout le monde. On parle en Angleterre d’un raid fiscal, cela me paraît une excellente formule. Le mot raid veut dire qu’il s’agit d’un coup unique et non pas d’un nouvel impôt qui s’installerait dans la durée.
Ce serait économiquement justifié…
Mais aussi moralement!
Exactement. Morale et économie sont pour une fois du même avis. Ce n’est pas si fréquent. Mais le débat ne fait en France que commencer. Didier Migaud, le député socialiste qui dirige la commission des finances à l’Assemblée a parlé d’une taxe additionnelle de 10% sur les bénéfices des sociétés financières. Christine Lagarde s’est dite opposée à toute imposition supplémentaire des banques. On peut penser qu’il sera vif!