Bernard Girard
Chronique du  24/04/07
 Des intellectuels si discrets…
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Bonjour,  vous voulez nous parler non pas des résultats de l’élection mais des intellectuels que l’on n’a pas beaucoup dans cette campagne présidentielle…
Je ne veux pas revenir sur les résultats du premier tour qui occupent beaucoup les commentateurs, mais sur le rôle des intellectuels dans cette première partie de la campagne…
Leur rôle ou leur non-rôle puisqu’on ne les a pas beaucoup vus…
On les a vus plus qu’on a n’a dit, ils ont signé des pétitions, se sont prononcés, mail il est vrai qu’ils ont été plutôt discrets et que la presse à la recherche de sujets qui changent un peu s’en est à plusieurs reprises émue. Au point que ce silence des intellectuels est devenu une espèce de marronnier qui revient à chaque élection ou chaque grand événement politique et que l’on explique toujours, d’ailleurs, un peu de la même manière. C’est, dit-on, la faute de la télévision qui ne leur permettrait de développer leurs idées avec assez de nuances…
 C’était la thèse de Pierre Bourdieu qui refusait, je crois, de parler à la télévision…
Cela lui est arrivé quelque fois, mais il est vrai que s’il disait alors n’était pas transcendant, pas, en tout cas, à la hauteur de sa réputation. Mais ce qui est vrai de Bourdieu l’a également été de Derrida qu’on a un peu vu, il y a quelques années, à la télévision dans des prestations dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’étaient pas à la hauteur de ses textes écrits.
Mais je ne crois pas que la télévision soit, vraiment, pour quoi que ce soit dans cet effacement de la parole intellectuelle. C’est lui faire grand honneur que de croire qu’elle pourrait réduire au silence des penseurs. De fait, la télévision existait bien dans les années 70 quand Sartre, Foucault, Aron et quelques autres prenaient la parole sur les sujets d’actualité. L’explication vient, je crois, d’ailleurs, elle est à chercher dans ces années 70 qui ont été les années de formation de tous ceux qui seraient aujourd’hui en mesure de prendre la parole…
De gens qui ont passé la cinquantaine…
Qui ont, disons plutôt, passé la quarantaine, je pense à tous ceux qui étaient adolescents, étudiants dans les années 70.
Et c’est ce qui se serait passé dans leurs années de formation qui expliquerait leur discrétion actuelle?
Les années 70 ont été des années de formidable violence idéologique. On a multiplié les invectives, mais aussi les aveuglements et, donc, les sottises pour ne pas dire pire. Il faut se souvenir de tout ce que l’on a pu lire, écrire, dire d’énormités, d’horreurs dans ces années là. Il faut se souvenir de la manière dont des intellectuels de tout premier plan ont pris la défense du maoïsme dont on savait déjà qu’il était une dictature abominable, avec des mains couvertes de sang. On parlait sans cesse du communisme, de marxisme, du pouvoir du peuple sans penser une seconde aux dizaines de millions de victimes que ces régimes avaient faites. Ceux, très rares, qui osaient comparer les crimes des régimes socialistes à ceux du régime nazi étaient immédiatement traités de fascistes…
Cela n’a, bien sûr, eu qu’un temps, mais quand les intellectuels, qui ne sont pas idiots, ont compris l’horreur et la bêtise de ce qu’ils disaient, ils ont réagi de trois manières différentes et ce sont ces réactions qui structurent aujourd’hui leur attitude à l’égard du champ politique.
Et quelles ont été ces trois voies?
Certains se sont lancés dans l’action, dans l’humanitaire, comme Bernard Kouchner et tous ceux qui  ont créé les French doctors, dans la politique locale, comme Daniel Cohn-Bendit, dans l’action économique, comme Serge July qui a créé le journal Libération.
D’autres se sont repliés sur le champ intellectuel, sont devenus des experts dans leur domaine, ont quitté les questions qui peuvent intéresser le grand public, pour des problématiques plus techniques. Ils se sont tournés vers la science. Si l’on regarde, par exemple, l’évolution des philosophes qui tenaient le haut du pavé dans les années 70, on voit qu’ils se sont tournés vers des thèmes plus académiques, l’histoire de la philosophie, le cognitivisme, la philosophie des sciences… ils se sont volontairement éloignés du champ politique…
Vous oubliez les nouveaux philosophes, Bernard-Henry Levy…
Je parlais d’une troisième attitude. C’est celle qui a consisté à revenir sur ce que l’on avait adoré, à critiquer ces régimes que l’on avait défendus. Cela a donné les nouveaux philosophes dans les années 70 et cela a nourri, plus récemment, un néo-conservatisme à la française qu’illustrent bien des gens comme André Glucksman ou Pascal Bruckner.
Glucksman a appelé à voter Sarkozy…
Bruckner aussi, même si c’est de manière un peu plus discrète. Tous deux ont surtout soutenu l’intervention américaine en Irak. Il est d’ailleurs assez amusant de voir comment ces intellectuels, souvent maoïstes dans leur jeunesse, ont, à force de critiquer leurs anciennes amours, rejoint les ennemis de leur jeunesse. Ils auront fait le grand tour. Certains sont même devenus catholiques. Il y avait, il y a quelques jours, une interview dans le Figaro de Jacques Henric, je ne sais pas si vous le connaissez…
Non…
C’est un écrivain du groupe Tel Quel, longtemps proche de Philippe Sollers, surtout connu pour le livre de photos de sa femme, Catherine Millet, qu’il a publié pour profiter un peu du succès de celui où celle-ci racontait sa sexualité… insolite. Ce n’était certainement pas son meilleur livre, mais c’est celui qui s’est le mieux vendu ce qui fait sourire lorsque l’on sait qu’il affiche aujourd’hui son catholicisme. Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir ainsi redécouvert la foi de sa jeunesse.
Pas grand monde connaît Jacques Henric. En règle générale, d’ailleurs, on ne connaît pas ces néo-conservateurs sinon, peut-être, André Glucksman, et encore, je ne suis pas sûr que son nom soit connu en dehors des milieux intellectuels…
Il faut dire que leur soutien affiché à Georges Bush dans l’affaire irakienne les a rendus inaudibles. Qui peut penser une seconde que des gens qui ont soutenu les Etats-Unis dans la guerre contre l’Irak sont des modèles à suivre quand on voit le résultat de cette intervention et quand on sait combien il avait été anticipé, annoncé par tant de gens?
Ce sont les seuls qui aient conservé la tradition de ces intellectuels qui interviennent sur tout et rien, mais ils sont devenus inaudibles. Les autres ont modifié leur angle d’attaque et leur point de vue.
Ceux qui se sont lancés dans l’action ont mis beaucoup d’eau dans leur vin, ils se sont rapprochés des partis de gouvernement. Tout simplement parce qu’ils ont découvert les dures réalités de l’action. Ils sont à gauche ou au centre gauche et ils peuvent espérer, demain, pour certains devenir ministre.
Quant à ceux qui se sont tournés vers la science, ils n’ont pas disparu du paysage, mais ils ont choisi d’intervenir en expert. Et ils ont ouvert, de manière assez insolite, la porte du débat à une nouvelle catégorie d’acteurs : les spécialistes…
Vous faites allusion aux économistes qui sont intervenus dans la campagne?
Oui. Les intellectuels n’ont pas cessé d’intervenir dans le débat public, ils continuent de le faire, mais les philosophes qui parlaient au nom de valeurs générales ont laissé la place à des économistes ou à des sociologues qui ont leur mot à dire sur la société française et qui le disent en s’appuyant sur leur savoir. Tout se passe comme s’il y avait eu là un transfert, comme si les économistes et les sociologues avaient profité du retrait des philosophes pour prendre part au débat public. Ce qui correspond, d’ailleurs, à une montée en puissance de ces disciplines dont les spécialistes nourrissent les politiques d’idées, de propositions.
Il est, d’ailleurs, assez amusant de voir que beaucoup des propositions faites ces dernières semaines par les principaux candidats venaient en ligne directe des économistes et des sociologues. François Bayrou a, par exemple, proposé de mettre en place un système de bonus-malus en matière d’assurance-chômage. C’est un dispositif qui s’inspire directement des propositions d’Olivier Blanchard et Jean Tirole, dans un papier publié il y a quelques mois. Les réflexions de Ségolène Royal sur les 35 heures s’inspirent très directement des travaux de Philipe Askenazy, un économiste qui a beaucoup écrit sur la dégradation des conditions de travail des salariés.
Les intellectuels n’ont donc pas disparu du champ politique?
Non, mais la communauté intellectuelle a éclaté en trois catégories :
- ceux qui sont devenus acteurs, qui sont en général au centre gauche,
- ceux qui ont conservé la tradition de l’intervention sur tout et rien, qui sont, pour beaucoup, tentés par une forme de néo-conservatisme à la française,
- ceux, enfin, qui sont tournés vers l’expertise et là, ce sont les experts dont les conseils sont le plus utiles aux politiques qui ont pris la main.
Et où mettez-vous Bernard-Henri Levy?
Bernard Henri Levy est de ceux qui ont conservé la tradition de l’intervention sur tout et rien, il se voit un peu en Jean-Paul Sartre de notre époque ou en Emile Zola. Zola allait préparer ses livres dans des mines, dans des campagnes et des usines, dans cette société industrielle que l’on ne voyait pas. Bernard-Henri Levy fait un peu la même chose. Avec, d’ailleurs, un certain talent. Mais il est un peu seul, il manque d’adversaires. Il souffre du silence que la guerre d’Irak impose à ceux qui sont tentés par le néo-conservatisme…
Sans cette guerre, nous aurions aujourd’hui une opposition entre une gauche intellectuelle représentée par Tzvetan Todorov, Bernard-Henri Levy, les auteurs réunis autour de la revue Esprit, et une droite autour de Gluckman, de Bruckner et de quelques autres, notamment les auteurs de la revue Commentaires… Il n’est d’ailleurs pas impossible que le débat intellectuel s’organise demain autour de ces lignes, mais pour l’heure, ce sont les experts qui sont sur le devant de la scène. Et je serais bien surpris qu’ils se laissent facilement prendre la place. Ce serait, d’ailleurs, dommage.
Et pourquoi?
Pour, je crois, plusieurs motifs. Le premier est que ces spécialistes, surtout les économistes, ont tendance à travailler sur des modèles qui sont, souvent, assez éloignés de la réalité. Le contact avec l’actualité, avec la politique, avec ce qu’elle suppose d’arrangements avec les attentes de l’opinion, peut les aider à enrichir leurs modèles, à y introduire un petit peu de la complexité du quotidien. Et ce ne peut être qu’une bonne chose pour leur discipline, pour leurs travaux. Il ne s’agit pas de leur demander de se transformer en journalistes ou en militants, mais de nourrir un peu plus leurs travaux de la réalité des comportements des uns et des autres.
Cela peut notamment les amener à redécouvrir que les agents économiques sont aussi des citoyens qui ont d’autres préoccupations que l’économie. Vous savez qu’un certain nombre d’économistes ont affiché leurs préférences qui pour Nicolas Sarkozy, qui pour Ségolène Royal, qui pour Bayrou en fonction du seul programme économique. Il en est d’autres, je pense notamment à Etienne Wasmer, qui ont suivi de très près cette campagne qui ont analysé dans le détail les programmes de chacun des candidats, mais qui ont refusé de dire pour qui ils allaient voter au motif qu’ils ne se décideraient pas en fonction du seul programme économique.
C’est le bon sens…
Bien sûr. Mais c’est une position qu’ils n’auraient peut-être pas prise s’ils n’étaient pas entrés dans des débats sur internet, sur leurs blogs avec des internautes qui ont insisté sur une dimension plurielle du vote qui disparaît un peu lorsque l’on est entre spécialistes de la même discipline.
Ces interventions dans le débat pourraient donc avoir un effet sur la théorie?
Oui, parce qu’elles peuvent amener ces experts à rencontrer ce qui fait le quotidien des politiques : les réactions du public.
Mais il y a deux autres aspects qui me paraissent intéressants :
- beaucoup de ces experts travaillent, enseignent à l’étranger, aux Etats-Unis, notamment. C’est le cas d’Olivier Blanchard, de Thomas Philippon dont nous avons parlé ces dernières semaines, de beaucoup d’autres. Or, ils introduisent, du fait même de cette distance, un regard différent sur notre société, ils nous voient avec les yeux de l’extérieur, ils font des comparaisons, ils regardent ce qui se passe ailleurs, ce qui est doublement utile : cela évite que nous nous enfermions dans nos prétendues différences et cela peut nourrir la réflexion d’idées et de propositions nouvelles ;
- ces intellectuels peuvent,  parce qu’ils sont aussi experts, mettre leur expertise au service des dirigeants et cela ne peut qu’améliorer la qualité du gouvernement.
Vous êtes bien optimiste!
Je crois que cela peut améliorer la qualité du gouvernement en introduisant :
- d’abord, l’esprit critique : l’expert qui a proposé une mesure qui ne donne pas les résultats escomptés sera plus enclin à réviser sa théorie qu’un politique qui s’accroche à ce qu’il a dit de crainte d’être mis en contradiction avec lui-même,
- et ensuite, mais cela va avec, le souci de l’évaluation.
Toutes choses qui ne préoccupaient guère nos intellectuels d’hier ou d’avant-hier.
Il ne faut donc pas regretter le silence des intellectuels?
Il faut, je crois, au contraire, se réjouir d’une plus grande discrétion qui évite beaucoup de sottises et d’illusions.
 
 
 
 
 
 
 
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