Après les inondations…

 

Bernard Girard, bonjour. Vous voulez nous parler ce matin des inondations dans le sud de la France…

Des inondations et, de manière plus générale, de ces catastrophes climatiques qui se multiplient depuis quelques années : sécheresses, canicules, tempêtes… Je me suis demandé si les économistes avaient des choses à dire sur ce sujet…

Et c’est le cas ?

Oui, bien sûr. C’est un sujet qui intéresse au premier chef les assureurs, qui les intéresse d’autant plus que même s’il n’y avait pas de changement climatique, et vous savez que les météorologistes sont partagés sur le sujet, ils auraient de plus en plus de mal à faire face aux catastrophes.

Et pourquoi ?

Mais tout simplement parce que lees catastrophes climatiques touchent des zones de plus en plus peuplées et riches. Quand elles frappent des zones désertiques, on s’en rend à peine compte. Jean-Jacques Rousseau en faisait déjà la remarque à propos du tremblement de terre de Lisbonne dans la polémique qui l’opposait à Voltaire. Mais lorsqu’elles frappent des zones peuplées et dynamiques, il en va tout autrement. Ce qui s’est passé ces derniers jours est une illustration d’un phénomène que connaissent bien les Américains : la Californie et la Floride qui sont souvent traversées par des catastrophes climatiques, des ouragans… sont aussi des régions très riches, très actives, très peuplées. Les assureurs qui interviennent dans ces régions se trouvent donc confrontés à une véritable difficulté : comment faire pour financer les remboursements ? comment trouver les fonds nécessaires pour rembourser ceux qui ont tout perdu du fait de la catastrophe ?

En augmentant les primes…

Sans doute, mais des primes trop élevées risquent, d’une part, de faire fuir les clients et, d’autre part, de ne pas suffire pour couvrir les risques en cas de catastrophe majeure. Et c’est ce qui a conduit les compagnies à développer, dans les années 90, des produits financiers exotiques qu’on appelle cat bonds, cat pour catastrophe et bond, pour titre, pour compléter les contrats classiques de réassurance auxquels ils faisaient traditionnellement appel.

Ce sont deux catastrophes naturelles dont vous vous souvenez peut-être, qui sont à l’origine de ces produits : l’ouragan Andrew qui a frappé la banlieue de Miami en 1992 et le tremblement de terre qui a frappé la Californie en 1994. Les sommes engagées étaient considérables mais elles auraient pu être bien plus importantes si au lieu de passer dans la banlieue de Miami, Andrew avait traversé le cœur de la ville.

Et comment ces produits fonctionnent-ils ?

De manière assez simple, au moins quant au principe. Vous avez de l’argent, vous le prêtez à une compagnie d’assurance ou, éventuellement à une entreprise, pour une période donnée, un an, deux ans, cinq ans. Si pendant cette période, il n’y a pas de catastrophe, vous retrouvez votre mise de fond avec une prime, un bonus, qui est en général de l’ordre de 20 à 30%, qui est, en tout cas, bien supérieur à ce que vous auriez pu obtenir en le plaçant de manière plus classique. Par contre, si la catastrophe prévue au contrat s’est produite pendant cette période, vous perdez tout ou partie de votre mise. Je simplifie naturellement, c’est, lorsque l’on entre dans les détails, beaucoup plus technique, mais c’est bien le principe.

Mais qui est-ce que cela peut intéresser ?

Mais des investisseurs qui acceptent de prendre un risque élevé en échange d’une perspective de gains importants. Ce sont des techniques qui supposent, naturellement, des marchés financiers puissants avec des acteurs capables de prendre des risques majeurs. On a là une splendide illustration du libéralisme : plutôt que de faire appel à l’Etat pour compenser leurs pertes, des compagnies d’assurance vont chercher une solution sur le marché. Cela n’exclue pas l’Etat qui peut être appelé à intervenir comme assureur de dernier ressort, mais ce ne sera vraiment qu’en dernier ressort. Il ne faut, d’ailleurs, pas se faire d’illusion, si l’Etat doit intervenir, ce sera en créant un impôt. Il y a quelques années, nous avions eu un impôt sur la sécheresse qui avait fait hurler, nous avons cette année la suppression d’un jour férié. La mécanique est différente, mais l’inspiration est la même.

Le marché de ces titres, de ces cat bonds est très actif ?

Non… Ces techniques sont bien connues des assureurs. Certaines entreprises les utilisent. Disney a émis des titres de ce type pour protéger son parc d’attraction de Tokyo des risques de tremblement de terre. Même chose pour des producteurs d’électricité. Mais le marché n’est pas très actif. Est-ce parce que le produit n’est pas assez mûr ? après tout, il s’agit de produits très récents puisque le premier cat bond date de 1997. Il y a peut-être aussi la concurrence d’autres produits…

Mais ce type de produits devrait se développer. La FIFA, la Fédération Internationale de Football a émis des titres voisins pour se protéger en cas d’événements graves, d’actions terroristes, par exemple, qui rendraient impossible la tenue de la prochaine coupe du monde de football qui doit se tenir en Allemagne en 2006. Et ceci pour un montant de 260 millions de $.

Mais pourquoi 260 million de $ plutôt que deux fois plus ou deux fois moins ?

Ce montant est le fruit d’un calcul, d’une étude approfondie réalisée par des spécialistes qui évaluent les risques. Ce qui est, comme vous le devinez, un travail très compliqué. Il y a quelques spécialistes de ce métier. Ce sont des gens qui s’intéressent beaucoup au climat, comme vous le devinez, mais aussi à un autre produit financier récent, les weather futures, des options sur le temps, si vous préférez, qui s’échangent à Chicago et à Londres. Il s’agit de produits financiers qui permettent aux industriels dont l’activité dépend du climat de se couvrir en cas de saison pourrie, de compenser, par exemple, un hiver trop chaud qui réduit les consommations d’énergie et donc leurs recettes par des gains financiers. Ce qu’ils perdent d’un coté en ne vendant pas d’électricité ou de combustible, ils le rattrapent sur les marchés financiers… C’est un système d’assurance.

Mais est-ce qu’il ne serait pas plus simple de lutter contre les causes de ces catastrophes climatiques, la pollution industrielle et automobile, le CO2…

On touche là un tout autre aspect des choses. Comme je vous le disais tout à l’heure, les météorologistes hésitent encore sur les motifs de ces catastrophes à répétition. Il n’est pas sûr que ce soit le réchauffement de la planète, mais on ne peut naturellement l’exclure. Ce qui a amené certains économistes à introduire dans le raisonnement les générations futures, le coût pour nos enfants ou nos petits-enfants de nos consommations actuelles. Vous reconnaissez là toute la thématique écologiste qui a donné lieu à de nombreux travaux qui mériteraient de longs développements. Nous y reviendrons dans une prochaine chronique.

Je voudrais, dans les quelques minutes qui me restent, examiner une troisième dimension  qui est liée aux deux autres : celle de la prévention.

Je vous disais tout à l’heure qu’une catastrophe n’a pas le même impact financier selon qu’elle frappe la périphérie d’une ville ou son centre. De la même manière, un tremblement de terre n’a pas les mêmes conséquences s’il frappe une zone bâtie en bois et une zone bâtie avec nos méthodes et matériaux traditionnels. Il y a dans la prévention des effets les plus graves des catastrophes tout un champ de réflexion qui se développe actuellement. Les auteurs qui s’intéressent à cette question se demandent comment inciter les agents économiques, vous et moi, à investir dans des systèmes qui limitent les conséquences des catastrophes climatiques ou naturelles.

Pour revenir aux inondations, ils se demandent comment nous inciter à entretenir les ruisseaux, les rivières, les digues…

C’est exactement cela. Et parmi tous ces travaux, j’en ai retenu un qui me paraît mériter qu’on s’y attarde un instant car il peut peut-être donner des pistes pour avancer dans la compréhension de ces phénomènes. Il s’agit d’un article qui analyse la très grave sécheresse accompagnée de vents violents qui a frappé les Etats du centre des Etats-Unis du début à la fin des années 30 que les Américains appellent le Dust Bowl. Ce phénomène qui a duré 7 ans a eu des effets terribles sur l’environnement puisque les vents violents ont arraché la couche supérieure des sols, d’où ce nom de dust bowl, de boules de poussière : on parle de plus de 100kg d’humus arrachés par m2. Des milliers de paysans ruinés par cette érosion ont dû quitter leurs terres pour s’installer en Californie.

On attribue en général ce phénomène à la mécanisation de l’agriculture, à l’exploitation intensive des terres. Les auteurs de l’article auquel je fais allusion, il s’agit de deux universitaires, Gary Libecap et Zenep Hansen, qui se sont intéressés à cette question, ont une explication toute différente. La responsabilité vient à leurs yeux de la taille des exploitations agricoles. La plupart avaient entre 80 et 160 hectares, une taille trop faible pour favoriser les investissements de lutte contre l’érosion.

Par manque d’argent ?

Non. Les investissements n’étaient pas très importants, il s’agissait surtout de modifications dans les méthodes de culture, de labours plus profonds, de création de friches, de mise en culture de plantes qui résistent à la sécheresse et ralentissent le vent. Les petites fermes auraient pu prendre les mesures nécessaires, mais du fait de leur taille, elles ne pouvaient se protéger seules. Il suffisait qu’un voisin ne prenne pas de mesure pour lutter contre l’érosion pour que leurs cultures soient détruites ou abîmées par la poussière venue des champs limitrophes. Dans une campagne dominée par des exploitations de petite taille, on ne pouvait attendre des cultivateurs qu’ils se lancent spontanément dans les travaux nécessaires, qu’ils mettent volontairement en friche des parcelles, qu’ils cultivent des plantes qui ralentissent la vitesse du vent mais ne sont pas d’un bon rendement financier… La situation n’a commencé à s’améliorer que lorsque à la fin des années 30, les pouvoirs publics ont imposé ces mesures…

Vous voulez dire que l’Etat doit intervenir, forcer éventuellement certains à prendre des mesures de prévention?

Dans certains cas, certainement. Mais nous arrivons à la fin de cette chronique et je voudrais faire en conclusion trois remarques :


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