L'économie informelle

 

Bonjour, vous avez choisi de parler ce matin de l'économie informelle. Pourquoi?

L'idée m'en est venue la semaine dernière en sortant du studio. Je vous avais parlé des professeurs et des cours particuliers que certains donnent : c'est de l'économie informelle. Un peu plus tard, votre invité, Jean-Paul Gourevitch, parlait de l'émigration clandestine, on est encore dans l'économie informelle, souterraine. J'ai donc voulu en savoir un peu plus. Et j'ai commencé par chercher quelques chiffres…

Il ne doit pas y en avoir beaucoup…

Il ne devrait effectivement pas y en avoir beaucoup puisque par définition, l'économie souterraine échappe à la mesure. Or, on en trouve. On en trouve même pas mal.

On en trouve sur les pays de l'Est, sur la Russie, sur les pays d'Amérique latine, dont on sait qu'ils ont depuis longtemps une économie souterraine importante, puissance, mais on en trouve aussi pour les pays de l'OCDE. Et ce qui est surprenant, c'est que ces chiffres sont importants.

Il y a des pays dans lesquels, les chiffres de l'économie souterraine sont tout simplement extravagants. On dit qu'elle représente les 3/4 du produit national brut, c'est-à-dire des richesses produits dans des pays comme le Nigeria, l'Egypte ou la Thaïlande. Mais il s'agit de pays en voie de développement avec un Etat faible. Ce qui n'est pas le cas de la Grèce ou de l'Italie, deux pays dans lesquels l'économie informelle représente à peu près le tiers du PNB.

En Espagne, au Protugal et en Belgique, elle représente de 20 à25% de ce PNB. Dans les pays scandinaves de 18 à 20%. En Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Allemagne et en France, elle représente en 13 et 16% du PNB. Aux Etats-Unis, au Japon, en Suisse, cela représente à peu près 10%.

C'est donc considérable!

Mais oui…

Mais à quoi est-ce que cela correspond?

Ce que l'on appelle économie souterraine ou économie informelle regroupe plusieurs choses :

On ne compte pas dedans l'économie domestique, le travail de la femme au foyer?

Non. Si on la prenait en compte, les chiffres seraient beaucoup plus importants puisque l'on estime que l'économie domestique représente de 30 à 50% du PNB.

Quels sont les secteurs dans lesquels on rencontre le plus cette économie informelle?

Votre question est intéressante. Il y a plusieurs réponses. Je laisserai de coté l'économie de la délinquance, de la drogue et de la prostitution qui obéissent à des logiques propres pour me concentrer sur les deux domaines que sont le travail au noir et la fraude fiscale.

Le travail au noir est lié à des activités qui demandent peu d'investissements matériels, peu de compétences, et beaucoup de main d'œuvre. J'ajouterai qu'on le trouve également surtout dans des activités qui présente peu de risques pour le client. C'est le cas des services privés (femme de ménage, garde d'enfant, enseignement…), de la confection, du bâtiment ou, plutôt, des métiers du bâtiment dans lesquels on rencontre beaucoup de travail au noir : peinture, maçonnerie, petite menuiserie… On fait plus facilement appel à un peintre qui travaille au noir qu'à un plombier ou à un électricien parce que l'on sait qu'une installation de plomberie mal faite est gênante. On fait appel au travail au noir là où on n'a pas besoin de garantie, où on n'a pas de problème de maintenance… Au fond, on fait appel au travail au noir, quand on se moque du futur.

C'est vrai du client, mais ce l'est aussi du travailleur au noir. Il se fait payer un salaire qui correspond en général à peu près à ce qu'il toucherait s'il était chez un patron, mais il ne facture pas à son client les charges sociales. Il fait une croix sur le financement de la maladie, de la retraite, du chômage…

Toutes choses qu'il devra plus tard financer…

Bien sûr. Le travailleur qui ne paie pas de cotisations sociales en souffrira demain. Ce qui me fait penser que le travail au noir est rarement volontaire. On se lance dans une activité non déclarée parce qu'on n'a pas d'autre choix, parce qu'on n'a pas de papier, parce qu'on est au chômage depuis trop longtemps et qu'on ne trouve pas autre chose, parce qu'on a tellement besoin de travailler qu'on accepte des conditions qu'on refuserait si l'on pouvait faire autrement. Le développement du travail au noir qu'on a observé ces dernières années est lié à la crise. Le recul du chômage devrait s'accompagner d'un recul de ce travail non déclaré.

Le cas de la fraude fiscale est différent

Bien sûr. Elle ne s'adresse pas aux mêmes personnes. On travaille au noir parce qu'on n'a pas d'autre travail, on pratique la fraude fiscale parce que l'on trouve que l'on paie trop d'impôts. Ce qui veut dire que l'on gagne de l'argent.

On a des chiffres sur ce que représente la fraude fiscale?

On dit qu'elle représente aux Etats-Unis à peu près 17% des collectes. Ce qui est considérable pour un pays que l'on présente parfois comme plutôt vertueux en ces matières. Le ministère des finances américain a évalué que les revenus perdus du fait de la fraude étaient supérieurs aux budgets cumulés des ministères de la justice, du transport, de l'éducation, du logement et de la maison Blanche. C'est dire l'importance du phénomène et ses conséquences : plus il y a de fraude fiscale plus les impôts sont, à budget constant, élevés pour ceux qui paient des impôts. On parle beaucoup de réduction des impôts, le meilleur moyen de les réduire serait de faire payer ceux qui aujourd'hui ne paient pas.

Ce n'est pas un argument très populaire. On a plutôt tendance à dire que les gens qui ne paient pas d'impôts en paieraient plus s'ils en avaient moins…

C'est ce qu'ont longtemps dit les conservateurs aux Etats-Unis. C'est malheureusement faux. On a une certaine tolérance à l'égard de la fraude fiscale. On dit souvent que c'est un jeu. On hurle quand on voit des jeunes gens voler dans un supermarché et on s'amuse du commerçant, du pharmacien, du psychanalyste ou du dentiste qui ne déclarent pas tout ce qu'ils gagnent.

On poursuit quand même les fraudeurs…

On les poursuit, mais on les aide aussi. Vous voulez que je vous donne des exemples? Sur toutes les caisses enregistreuses que l'on trouve dans le commerce, il y a une touche formation qui permet d'éditer une facturette sans enregistrer la transaction. A quoi est-ce que cela sert, sinon à ne pas déclarer toutes les ventes? Tous les logiciels de comptabilité vendus aux dentistes, aux kinésithérapeutes, sont conçus pour des cabinets alors que beaucoup de professionnels travaillent seuls. Vous croyez que c'est un hasard. Quant aux psychanalystes qui n'acceptent d'être payés qu'en liquide, qu'en dire sinon que la théorie sert bien leurs intérêts financiers.

Il faut le dire, cette tolérance de l'opinion est absurde. La fraude fiscale ne présente que des inconvénients :

Tout cela est bel et bon, mais je ne vois pas que cela puisse convaincre le fraudeur de cesser de frauder…

Vous avez raison, mais cela devrait nous empêcher d'éprouver de la sympathie pour le fraudeur. Je n'éprouve aucune sympathie pour celui qui prend mon portefeuille, pourquoi ne éprouverais-je pour celui qui me demande de payer à sa place l'éducation de ses gamins, l'entretien de la route qu'il emprunte?

Mais, vous avez raison, rien de tout cela ne devrait convaincre le fraudeur. Il y a cependant un argument qui pourrait les amener à changer de comportement : c'est le souci de bonne gestion. La fraude fiscale condamne à une mauvaise gestion tout simplement parce qu'elle empêche de connaître les chiffres exacts de son exploitation. Résultat : on a l'impression d'être riche alors qu'on ne l'est pas. C'est l'histoire de tous ces commerçants qui trichent tellement le fisc qu'ils ne savent même plus ce qu'ils gagnent, au point parfois de continuer de travailler pour des salaires de misère.

Ce n'est pas le cas de tous les fraudeurs…

Bien sûr que non. Mais la fraude fiscale et la bonne gestion ne font pas bon ménage.

Vous disiez tout à l'heure que le travail au noir est lié à la crise. Est-ce que ces chiffres ont augmenté ces dernières années?

Oui. Et de manière très significative.

Beaucoup d'économistes disent que c'est lié à la réglementation, au coût du travail. Ils font valoir qu'il y a corrélation entre l'économie informelle et les charges sociales. Plus celles-ci sont élevées, plus il y aurait de travail au noir. Ce qui leur permet de conclure à la nécessité de réduire impôts et charges sociales.

J'aurais plutôt tendance à dire que la croissance de l'économie informelle est liée, d'une part, à la crise, au chômage et, d'autre part, à la contestation idéologique de l'Etat : lorsque l'on vous explique à longueur de colonnes que vous payez trop d'impôts, vous pouvez vous croire autorisés à tricher. Surtout si vous avez le sentiment que l'Etat utilise mal votre argent, mais plus l'économie informelle se développe et plus les pouvoirs publics ont de mal à mener des politiques cohérentes : la première et principale conséquence du développement du travail au noir et de la fraude fiscale est de rendre faux tous les chiffres produits par les instituts statistiques, notamment ceux sur le chômage, la productivité, les perspectives de croissance… Or, les pouvoirs publics se basent sur ces chiffres pour construire leurs politiques. Plus l'économie informelle se développe plus ceux qui construisent les politiques économiques sont myopes. Plus donc ils ont de chance de se tromper, de prendre des décisions inadaptées.

C'est un cercle vicieux.

Exactement.

Nous arrivons dans la période des déclarations d'impôts, vous nous recommandez donc d'être honnête et de ne rien dissimuler?

C'est un peu bébête, mais c'est effectivement ce que j'ai envie de dire.


  • Retour la page d'accueil