Bernard Girard

Chronique du 9/3/2010 

Désindustrialisation, retour sur une chronique


Bonjour, nous avons la semaine dernière parlé d’industrie ou plutôt de désindustrialisation, un thème revenu dans l’actualité puisque Nicolas Sarkozy a annoncé tout un programme pour lutter contre. Et vous voulez revenir sur le sujet…

Oui. Et je voudrais revenir dessus tant pour commenter les propos du Président que pour répondre aux remarques de plusieurs auditeurs qui m’ont fait part de leur étonnement devant ce que j’ai dit ces deux dernières semaines…

Commençons peut-être par les propos de Nicolas Sarkozy…

Je ne sais pas vraiment qu’en dire. Comme toujours il y a chez lui un mélange d’intuition, la désindustrialisation est effectivement un problème qu’il faut traiter, de gesticulation inutile et un embrouillamini de mesures étatico-libérales qui mêlent des mesures de bon aloi, utiles et de la poudre aux yeux. Pourquoi promettre une augmentation de 25% de la production industrielle d’ici 2015 alors que chacun sait bien que ce n’est pas un objectif réaliste si on le prend sur la longue durée? À moins qu’il ne s’agisse, comme l’a suggéré Laurent Fabius, que d’une ambition en trompe-l’oeil et que cela consiste à revenir au niveau d’avant la crise puisqu’une augmentation de 25% ramènerait effectivement la production industrielle à peine au dessus du niveau de 2008. En d’autres mots, cela reviendrait à effacer les effets de la crise, ni plus ni moins. Tout cela est confus, manque de précision. On est beaucoup plus dans la rhétorique que dans le projet.

Notre production industrielle a tant baissé?

Elle a baissé de 15% en deux ans, entre le premier trimestre 2008 et le quatrième trimestre 2009. Mais cela n’a pas été forcément mieux ailleurs. La production industrielle a baissé de 25% au Japon pendant la même période.

Tout n’est cependant pas mauvais dans ce qu’il a proposé?

Tout ce qu’il a dit sur l’investissement en faveur de l’industrie et les mesures annoncées sont une bonne chose, mais ses propositions sur le renforcement des filières industrielles ou l’intervention des pouvoirs publics dans la gestion des entreprises dont l’Etat est actionnaire me parait relever de ces phrases sans conséquences…

Christian Estrosi citait l’autre jour en référence Georges Pompidou. 

C’est une bonne référence,encore faudrait-il avoir, comme Pompidou une vision de ce que peut être une politique industrielle or le catalogues des mesures proposées ressemble à tout sauf à cela. Il me semble que Nicolas Sarkozy et ses conseillers n’ont pas, je crois, pris la mesure du contexte nouveau dans lequel nous sommes. Nous ne sommes plus dans les années 70. L’Etat n’a pas la possibilité de commander l’économie comme on pilote une voiture. Les grandes entreprises, même celles dont l’Etat est actionnaire sont internationales. Elles vivent dans un monde global. 

Vous nous parliez, il y a quinze jours, de ce processus d’intégration des processus de production…

C’est la question centrale. Nos entreprises ne peuvent s’imposer sur ce marché global que si elles sont compétitives, si elles deviennent, quelle que soit leur spécialité, incontournables dans leur métier. Ce qui n’est pas, à l’inverse de ce qu’il nous a dit, une affaire de coût du travail, mais une affaire de stratégie industrielle…

Expliquez nous cela…

L’objectif de tout industriel est de trouver un créneau, des produits, une technologie, une offre qui s’imposent, qui échappent à la concurrence. Ce qui peut se faire de plusieurs manières :

en développant des produits que l’on ne peut copier parce que protégés par des brevets,

En créant un environnement de compétences, de savoir-faire qui rend la copie à peu près impossible. C’est la grande force de l’industrie allemande. Essayez donc de copier ce qu’ils font, c’est impossible à court terme. C’est, d’une autre manière la grande force de notre industrie aéronautique. Nous avons accumulé une masse d’expérience, de savoir-faire qu’il faudra des années à de nouveaux venus pour rattraper ;

En saturant le marché de produits nouveaux qui renforcent en permanence l’image d’une marque. C’est ce que fait l’industrie du luxe qui renouvelle en permanence son offre. Des concurrents nouveaux s’épuisent dans la poursuite.  

Il n’y a pas une solution, il y en a plusieurs, mais l’objectif est toujours le même : se mettre en situation de définir soi-même ses prix sans souci de la concurrence. Une concurrence qui est devenue internationale, ce qui rend évidemment les choses plus complexes et qui suppose que les entreprises soient capables de se battre sur  plusieurs marchés à la fois, ce que savent faire les asiatiques, les Américains, les Allemands…

Et c’est ce que nos entreprises ne savent pas faire…

Encore une fois, et comme je le disais la semaine dernière, nos grandes entreprises savent très bien le faire. Elles le font d’autant mieux qu’elles ont une excellente productivité grâce, notamment, et là je vais peut-être en faire bondir certains, aux 35 heures…

Ce n’est certainement pas le discours que l’on tient d’habitude.

Je sais bien. Mais les 35 heures ont forcé les entreprises qui ne souhaitaient pas compenser complètement les heures perdues, à investir dans l’amélioration de leur productivité. Ce qu’elles ont fait, c’est bien pourquoi elles n’ont pas recruté 10% de salariés en plus. Et cette productivité ainsi acquise contribue aujourd’hui, à l’inverse de ce que l’on nous dit partout, à leur compétitivité. 

Le problème est que nous n’avons pas assez d’entreprises capables de s’imposer sur ces marchés mondiaux faute des bons produits mais aussi des compétences nécessaires pour être compétitif sur des marchés plus compliqués.

C’est ce que vous nous expliquez la semaine dernière. Ce qui m’amène aux remarques de nos auditeurs auxquelles vous faisiez tout à l’heure allusion. Que vous reprochaient-ils?

C’était plus que des reproches, des questions. Mes propos sur la recherche ont surpris…

Vous disiez, si j’ai bonne mémoire,  que les Chinois ou les Indiens nous feraient rapidement concurrence sur les biotechnologies et les technologies vertes et que ce n’était donc pas l’essentiel.

Oui, je voudrais revenir là-dessus pour préciser ma pensée. Il y a deux choses. Il y a d’abord, les industries nouvelles, l’électronique, les biotechnologies, les technologies vertes… Et puis il y a la question de la recherche.

Je voulais d’abord dire que nous aurions tort de croire que nous avons automatiquement dans les domaines des nouvelles technologies une quelconque avance sur les autres. Nous n’avons pas plus d’expérience dans les éoliennes, les capteurs solaires ou le photovoltaïque que d’autres. Nous sommes au même niveau qu’eux dans la course. Ce qui veut tout simplement dire que l’emporteront ceux qui sauront le plus vite accumuler des expériences dans ce domaine. Et quand je dis expérience, je veux dire expérience de toutes sortes : dans la production, la commercialisation, la maintenance…

Et ce ne sera pas nous malgré tout ce que l’on nous a raconté lors du Grenelle de l’environnement. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les plans de relance de différents pays. Les plans de relance européens, qui ne sont déjà pas très importants, consacrent 2% à l’économie verte, 8% en France, une goutte d’eau comparé aux 69% que plan de relance coréen ou aux 34% que le plan de relance chinois consacrent à l’économie verte. Les sommes engagées sont sans commune mesure! Or, ces pays ont aujourd’hui des ingénieurs de qualité, des ingénieurs qu’ils forment chez eux en masse, mais aussi des ingénieurs formés aux Etats-Unis, chez nous, qui rentrent et qui leur apportent ces compétences qui leur manquent éventuellement.

Et puis il y a, disiez-vous, la recherche…

Elle est évidemment indispensable, mais il ne suffit pas pour construire ces positions concurrentielles dont je parlais tout à l’heure de quelques brevets, brevets que l’on peut toujours acheter si nécessaire, il faut tout un tissu de compétences techniques, compétences qui circulent entre organisations, qui permettent de valoriser ces brevets, de les protéger. Si vous prenez l’exemple de l’industrie du luxe, on a besoin de créateurs comme Lagerfeld ou Gauthier, mais aussi d’ouvriers et d’ouvrières très qualifiées qui fabriquent leurs modèles, qui transforment leurs dessins en produits exceptionnels, de gens qui savent les mettre en valeur dans les boutiques, qui savent produire des emballages, des paquets exceptionnels. La création, l’invention ne peut se développer que si elle est entourée, accompagnée par tout un ensemble de compétences. 

La même chose vaut pour les produits industriels. Il y a, bien sûr, des brevets, mais aussi un ensemble de techniques, de savoir-faire, souvent dissimulés dans des ateliers, dans des dossiers, qui font la différence. 

Or, ces  compétences, ces savoir-faire ne se développent pas n’importe où. Ils se développent dans des entreprises en croissance.

C’est ce que vous nous disiez la semaine dernière. Mais pourquoi?

Tout simplement parce qu’une entreprise en croissance est en permanence en déséquilibre. Elle a plus de travail qu’elle ne peut en fournir avec ses effectifs. Elle doit donc, pour satisfaire la demande innover dans ses méthodes, elle doit améliorer sa qualité, sa productivité, trouver des fournisseurs plus efficaces… et chaque fois qu’elle fait un progrès de ce type, progrès en général invisible de l’extérieur, il s’agit souvent de petits trucs, d’astuces, elle améliore sa compétitivité, il est, pour ses concurrents, plus difficile de la rattraper. La croissance est donc utile pour cela.

La croissance est également utile parce qu’elle favorise les économies d’échelle qui permettent de baisser les coûts de production, d’améliorer ses marges ou, si la concurrence est vive, de baisser ses prix.

Et vous nous disiez que ce sont ces entreprises en croissance qui manquent dans notre tissu industriel…

Oui, et je disais que nous en manquions parce que les compétences techniques que l’on acquiert dans les grandes entreprises ne circulaient pas suffisamment, qu’on ne les retrouvait pas dans les PME. L’un de nos auditeurs me l’a reproché. Les cadres des grandes entreprises ne sont pas, dit-il, adaptés à l’environnement des PME. Question que j’ai envie de retourner : est-ce que ce ne sont pas plutôt les PME qui ne sont pas adaptées à ces cadres, qui ne savent pas leur proposer les salaires, les conditions de travail susceptibles de les attirer sachant qu’ils possèdent des savoir-faire qu’on ne peut acquérir que dans des grandes entreprises.

Vous êtes sûr qu’on ne peut acquérir ces compétences dont vous nous parlez que dans les grandes entreprises?

Mais oui, et pour un motif très simple. Les tâches que l’on confie aux salariés, aux cadres dépendent de la taille de l’entreprise. Plus celle-ci est importante, plus elle peut diviser le travail, spécialiser ses collaborateurs et leur donner la possibilité d’acquérir des compétences pointues dans un métier. À l’inverse dans une petite structure, la même personne est forcément polyvalente, elle doit faire beaucoup de choses, ce qui ne lui donne pas le temps d’approfondir.

Et comment résoudre ce problème. On parle beaucoup des pépinières d’entreprise. Es-ce que c’est une solution?

L’un de nos auditeurs me posait la même question. Je crois qu’il convient de distinguer. Les pépinières d’entreprises sont une excellente chose pour les toutes petites structures qui démarrent. Elles peuvent leur offrir des locaux, des services communs, des conseils… toutes choses dont a besoin une entreprise qui vient de naître. 

Elle a aussi besoin d’argent…

Oui, et pour cela, il faut ce que l’on appelle aux Etats-Unis des business angels, des gens qui ont de l’argent et qui sont prêts à l’investir dans des entreprises jeunes à haut risque. Je faisais, la semaine dernière, allusion à ces véhicules ISF qui permettent de financer de jeunes entreprises plutôt que de payer l’ISF. C’est une mesure dont vous me disiez qu’elle vous choquait un peu, peut-être même beaucoup, mais qui devrait être doublement efficace : d’une part, elle oriente de l’argent vers des entreprises nouvelles et, par ailleurs, elle devrait inciter des gens qui aujourd’hui trichent à mieux déclarer leur patrimoine puisqu’ils peuvent échapper aux redressements sans payer l’impôt.

Mais il n’y a pas que les entreprises naissantes. Lorsque je dis que nos PME manquent de compétences, je pense à des entreprises qui ont déjà de la bouteille, qui emploient plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de personnes, qui ont fait leurs preuves mais dont la croissance est bloquée. C’est celles-là qui ont besoin des compétences que l’on trouve dans les grands groupes. Et il faudrait donc trouver un moyen d’organiser cette mobilité…

Mais comment faire?

Cela pose tout le problème de l’intervention de l’Etat. Comment peut-il agir? Nicolas Sarkozy privilégie deux pistes : 

la réduction des coûts salariaux, ce qu’il a fait en supprimant la taxe professionnelle ou en supprimant, comme il l’a annoncé au salon de l’agriculture, les cotisations sociales sur les emplois saisonniers,

L’intervention directe auprès des grands acteurs de l’économie, en dictant leurs stratégies aux entreprises dont l’Etat est actionnaire, en réunissant les banquiers, comme il l’a fait il y a quelques jours, pour leur tirer les oreilles et leur extirper quelques promesses…

Tout cela fait de belles déclarations dans les médias mais n’est pas très efficace. 

Ce n’est pas ce que disent ses partisans…

Je sais bien, mais prenez les déclarations des banquiers à la sortie de l’Elysée. Ils se sont faits remonter les bretelles et ils disent qu’ils vont plus prêter aux PME. Très bien, mais vous croyez vraiment que cela va se traduire sur le terrain par une modification des comportements de ceux qui, dans les banques, étudient les dossiers des PME? Ils continueront d’appliquer les mêmes règles et pour un excellent motif : le vrai patron des banques, ce sont leurs actionnaires, pas l’Elysée. De la même manière, Renault ne peut pas se permettre de faire construire en France des voitures vendues en Roumanie. Ce serait la garantie de l’échec.

Quant aux mesures pour réduire le coût du travail, elles font naturellement plaisir au Medef, mais il serait bon de s’interroger sur la manière dont on va les financer. Parce que ces saisonniers, il faudra bien que quelqu’un paie leur assurance maladie, leur assurance vieillesse. Qui va payer? L’Etat? Mais où va-t-il trouver l’argent? Dans un déficit accru? Dans de nouveaux impôts? On voit bien que ce n’est pas facile. Alors, que reste-il? La dégradation des services fournis à la collectivité. Moins de remboursements de médicaments, de soins de santé, moins de services fournis par les collectivités locales…

Oui, mais alors que peut faire l’Etat?

Travailler, faire preuve d’imagination. Je reprendrai cette question de la mobilité des compétences dont je parlais tout à l’heure. La solution est peut-être dans la mise en place d’un mécanisme qui permette le partage de salariés. Toutes les grandes entreprises tentent aujourd’hui de se débarrasser de leurs seniors. Beaucoup acceptent de payer cher pour s’en séparer. Pourquoi ne pas leur donner le moyen de mettre ces compétences dont elles n’ont plus usage au service de ces PME, avec, par exemple, un partage de la rémunération entre le grand groupe et les entreprises plus petites? 

Vous croyez que c’est possible?

C’est en tout cas une piste qui faciliterait le transfert des compétences sans coûter quoi que ce soit à la collectivité et sans dégrader nos prestations sociales. Ce qui devrait aujourd’hui être un objectif.

 


Note de lecture

Comme chaque semaine, vous souhaitez part d’une de vos lectures…

Plutôt que de l’un livre, je voudrais vous parler d’une conférence que j’ai animée hier soir à la mairie du 18ème arrondissement à l’occasion de la journée des femmes. Une conférence préparée et organisée par quelqu’un que nous connaissons bien ici, puisqu’elle a longtemps animé une émission, Victoria Man, sur un thème rarement traité : celui de l’image des femmes dans la ville… Image donnée par la toponymie, les noms de rue, la statuaire…  

Et c’était intéressant?

Tout à fait. Nous y avons appris énormément de choses sur la manière dont les noms de rue étaient donnés, sur les batailles que cela occasionnait, sur la statuaire. Savez-vous qu’il y a cinq statues de Jeanne d’Arc dans Paris, que les militantes communistes sont allées pendant des années lui rendre hommage avant que le Front National ne s’approprie ce symbole de l’unité nationale.

Cela ferait un excellent sujet pour l’une de vos émissions. Il y avait là une jeune femme qui a fait toute sa thèse sur la statuaire parisienne, le conservateur du musée de l’histoire vivante de Montreuil et un public nombreux et très vivant. 

Si je vous en parle, c’est que cette table-ronde a donné l’occasion de mettre en évidence la toute petite place des femmes dans la toponymie parisienne. Il y a moins de 4% de noms de rues donnés à des femmes dans Paris. Et le rôle, que je ne soupçonnais pas, que joue la toponymie, la statuaire dans l’image que l’on peut se faire d’une histoire, d’un genre…

Une manifestation intéressante, donc?

Oui, sur un sujet que je ne soupçonnais même pas. Mais peut-être ferez-vous un jour une émission sur ce thème?



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