Bernard Girard
Chronique du 18/09/07
L’illusion politique
Bonjour, vous allez nous parler ce matin de l’illusion politique…
Oui. C’est le titre du Monde de samedi dernier qui m’a donné l’idée de cette chronique. Le quotidien du soir titrait : Nicolas Sarkozy : “Je veux 3% de croissance économique.”
Et en le lisant je me suis demandé ce que signifiait cette phrase prononcée par le président de la république, quelques jours seulement après que l’OCDE, la Commission européenne et la quasi totalité des organismes de conjoncture ont révisé à la baisse leurs prévisions de croissance pour la France.
Il y a dans cette phrase deux choses : un chiffre et l’expression d’une volonté…
Effectivement. On peut commencer par le chiffre. 3%, c’est beaucoup plus que les 1,8 ou 1,9% qu’annoncent les instituts spécialisés. Mais ce n’est pas un chiffre pris au hasard. C’est, d’abord, le niveau qu’il faudrait atteindre pour réduire le déficit sans politique de rigueur. Vous savez que Catherine Lagarde s’est fait sèchement rappeler à l’ordre pour avoir parlé de rigueur, mais celle-ci est à peu près inévitable si l’on veut réduire nos déficits et respecter nos engagements européens si la croissance n’atteint pas au moins 3%. Ce chiffre ne tombe donc pas du ciel.
Mais est-il réaliste?
On peut, d’abord, dire qu’il est relativement modeste comparé à ce que sont les taux de croissance des pays émergents, de la Chine ou de l’Inde, qu’il est également modeste comparé à ce qu’a été la croissance de l’économie française dans les années 50. Dans ce qu’on a appelé les 30 glorieuses, la croissance annuelle était de l’ordre de 5% avec des pointes à 8% comme en 1960. Ce chiffre est supérieur à ce qu’a été la croissance de ces dernières années qui tangentait difficilement les 2%, mais il est à la portée de l’économie française. De 1997 à 2000, la France a eu un taux de croissance moyen largement supérieur à 3% avec une pointe à 3,9% en 2000…
Cet objectif n’est donc pas déraisonnable…
Non. Ce qui l’est, par contre, c’est le reste de la phrase : “Je veux…”
Parce que ce n’est pas une affaire de volonté…
Bien sûr que non et c’est ce qui me fait parler d’illusion. Les politiques ont, depuis toujours, et Nicolas Sarkozy n’est ni le premier ni le seul, l’impression qu’il suffit de parler pour obtenir des résultats. Jacques Chirac parlait constamment de confiance. Le Premier Ministre, les ministres ont parlé ces dernières semaines de “choc de confiance.” Tout cela est faire bien grand cas de la parole politique qui n’a évidemment pas ce pouvoir de transformer les choses.
Les politiques ne se contentent pas de parler, ils votent aussi des lois, modifient des réglementations, ils font des choses…
Bien sûr, mais il me semble que l’on assiste actuellement à une confusion permanente entre le dire et le faire qui prend deux aspects : d’un coté, on donne à la parole un poids démesuré, de l’autre on transforme le faire en dire, l’action en parole, la loi en annonce.
Sur ce dernier point, je suis très frappé de voir combien le jeu des politiques et des médias en vient à transformer ce qui était des actions en simples opérations de communication. Combien de lois ne sont en fait rien d’autre que des textes, que des paroles sans effet sur le réel.
Par exemple?
Prenez l’immigration. Le Parlement discute actuellement d’un texte sur le sujet. C’est le quatrième depuis 2002. La majorité n’a pas changé, l’inspiration est identique et, cependant, on revient en permanence sur la loi. Ce qui veut tout simplement dire qu’elle est, aux yeux mêmes de ceux qui l’ont voulue, proposée et votée, inefficace, insuffisante. Et pour cause : rien n’est fait pour rendre ces textes opérationnels. Non seulement on ne les évalue pas, on ne vérifie pas qu’ils donnent les résultats escomptés, mais, pire encore, on ne fait rien pour qu’ils le soient. On discute actuellement d’une nouvelle loi sur l’immigration alors que les décrets d’application de la précédente n’ont pas tous été publiés.
C’est une critique que l’on entend de plus en plus…
C’est vrai, et tant à droite qu’à gauche, ce qui n’est pas un hasard puisqu’il s’agit moins du contenu d’une politique que de la manière dont onla pratique, non plus dans les lieux classiques de la démocratie, le Parlement, les Ministères, mais dans les médias. Tout se passe comme si, aux yeux de nos dirigeants, le lieu politique par excellence était la télévision, comme si parler à la télévision avec autorité et détermination était synonyme d’action. Et du coup, ils se plient au rythme des médias, ils font de la politique comme on fait un journal télévisé. Il faut que ce soit tonique, que cela bouge, que le spectateur n’ait pas le temps de s’ennuyer.
Nicolas Sarkozy est passé maître dans cet art de faire de la politique dans les médias. Il a en repris les méthodes,calqué son emploi du temps, son rythme sur celui des télévisions. Il zappe en permanence d’un lieu, d’un sujet à l’autre. Il bouge tout le temps, il se déplace et nous déplace avec lui. Il y a une semaine, on ne parlait que de la réforme des régimes spéciaux, c’était le sujet de rigueur, puis, pendant deux jours, on ne s’est plus intéressé qu’à la réforme du bac. Dans deux jours, ce sera autre chose. Il est devenu, comme le disait il y a quelques jours Philippe Sollers dans une excellente formule, un entrepreneur en spectacle.
Est-ce que c’est efficace?
C’est certainement très bon pour sa popularité. Le problème est qu’un Président de la République ne peut pas se contenter d’être un entrepreneur de spectacle. Il faut aussi qu’il agisse et qu’il évite de confondre dire et faire. Or, c’est un risque. Un risque d’autant plus réel qu’il suffit parfois de parler pour agir et transformer le monde.
Il y a une quarantaine d’années, un linguiste britannique, John Austin, a écrit un livre devenu célèbre que l’on a justement traduit en français par “Quand dire, c’est faire.” Livre dans lequel il analysait ces verbes très particuliers, que les linguistes appellent performatifs, verbes qu’il suffit d’utiliser pour agir sur le monde. Lorsque un maire dit à un jeune couple : “je vous prononce mari et femme”, il modifie effectivement le statut des deux personnes en face de lui, il les marie. De la même manière, lorsque vous dites : “je promets”, “je m’excuse”, “je baptise ce vaisseau”… vous effectuez une action, promesse, excuse, baptême, qui a un impact sur le monde… en même temps que vous parlez. Mais, évidemment, cela ne marche pas à tous les coups. Il arrive que l’on se trompe, que l’acte performatif ne produise rien.
Dans une conférence donnée à Royaumont en 1958, Austin en a donné quelques exemples : “le bigame n’a que les formes d’un second mariage sans être marié une seconde fois. Je ne peux pas baptiser le vaisseau si ce n’est pas moi la personne autorisée à la baptiser ; je n’arriverai guère à baptiser des pingouins, créatures peu susceptibles de cet exploit.” Dans la même intervention, il indiquait qu’une promesse ne vaut que si l’on est sincère. “Si je dis, “je promets de…” sans avoir la moindre intention d’accomplir cette action promise, peut-être même sans penser qu’il soit en mon pouvoir de l’accomplir, la promesse est creuse. Elle est faite, bien sûr : cependant, il y a un “malheur”, on a abusé de la formule.”1
Je crains que Nicolas Sarkozy ne soit victime de l’illusion qu’il suffit de dire pour faire, que ses paroles valent acte.
Et, puisque l’on parle d’économie, c’est surtout vrai dans le domaine économique…
Bien sûr. Et il me semble là que Nicolas Sarkozy commet une erreur. Pas une de celles que décrivait Austin, mais une autre voisine. Je le crois victime de cette illusion fréquente chez les managers qui pensent qu’il suffit de tenir un discours offensif pour motiver, mobiliser leurs troupes et les amener à faire des efforts. C’est ce qu’il fait lorsqu’il explique que la France est comme un entreprise, lorsqu’il explique qu’il faut savoir prendre des risques… Si le patronat l’aime tant, ce n’est pas seulement parce qu’il promet une politique en sa faveur, c’est aussi parce qu’il parle leur langue, qu’il se comporte en manager…
Vous parlez d’illusion chez les managers, vous voulez dire que cela ne marche pas…
Bien sûr que non. On n’a jamais mobilisé ni motivé des salariés avec des discours.
Parce qu’ils ne les croient pas?
Cela peut jouer, bien sûr, mais là n’est pas l’essentiel. Même lorsqu’ils prennent au sérieux les discours qu’on leur tient, lorsqu’ils partagent les objectifs et les valeurs affichés, cela ne marche pas. Tout simplement parce que leur action est soumise à une multitude de contraintes sur lesquelles les mots n’ont pas d’influence. Il y a, d’ailleurs, une manière très simple de le mesurer : il suffit de comparer les investissements dans ces opérations de motivation et les résultats des entreprises. Ce ne sont pas celles qui investissent le plus dans ce genre de manifestations qui ont les meilleures performances.
Les performances sont fonction de la productivité et celle-ci des équipements, de la compétence, toutes choses sur lesquelles les opérations de motivation n’ont aucun impact. Et c’est un peu la même chose dans le domaine de la politique économique.
Dire “je veux une croissance à 3%” ne suffira donc pas?
Bien sûr que non. La croissance ne viendra pas parce que le Président et quelques ministres la veulent ardemment. Elle ne viendra pas non plus de la bagarre avec la Banque Centrale Européenne qui semble en passe de devenir le bouc émissaire de toutes nos difficultés. Elle viendra si les entreprises sont plus compétitives, ce qui nous ramène à ce que nous disions la semaine dernière : la croissance dépend des investissements des entreprises et de leur positionnement sur le marché international. C’est là-dessus qu’il faut travailler. Et cela est moins une affaire de volonté que de politique industrielle, de pilotage de l’économie par l’amont, c’est-à-dire par l’éducation, la recherche et le développement. Notre croissance future viendra de notre capacité à développer des produits ou des procédés de fabrication nouveaux, originaux, meilleurs qu’on utilise ailleurs. Cela suppose que l’on investisse massivement dans la recherche, que l’on incite les entreprises qui le font trop peu à le faire, que l’on donne aux chercheurs les moyens de passer rapidement du laboratoire au marché… C’est tout cela qu’il faudrait faire et qui manque aujourd’hui.
À trop confondre dire et faire, on risque, je crois, un immobilisme masque par beaucoup agitation. Ce n’est évidemment pas ce dont nous avons besoin.
Notes de lecture
Vous avez lu pour nous cette semaine plusieurs articles…
Je voudrais dans les quelques minutes qui nous restent vous citer quelques articles intéressants que j’ai lus cette semaine.
Le premier tourne un peu autour du sujet que nous avons abordé ce matin. C’est un papier (The Effects of Labor Market Conditions on Working Time: the US-EU Experience ) de deux économistes qui travaillent à Madrid, Claudio Michelacci et Josep Pijoan-Mas, et qui se sont demandés pourquoi les Américains travaillent plus que les Européens. Question importante puisque l’on dit beaucoup que les Américains sont plus riches parce qu’ils travaillent plus. Dans cet article, ils avancent plusieurs hypothèses, mais ils en développent surtout une qui me parait intéressante. Ils comparent la situation des salariés américains et européens. Et ils montrent qu’il est plus facile d’avoir des promotions, de faire carrière aux Etats-Unis qu’en Europe. Or, disent-ils, si l’on veut faire carrière, si l’on veut avoir des promotions, il faut travailler plus. C’est cette possibilité de progresser dans l’entreprise qui incite les Américains à en faire plus. D’où on peut conclure que c’est, a contrario, la rigidification de nos organisations, pour de nombreux motifs, liés à la démographie, il est plus difficile de monter dans la hiérarchie lorsque votre patron n’a que 4 ou 5 ans de plus que vous, à l’ancienneté des entreprises qui ont des taux de croissance faibles, aux contrats de travail flexibles qui interdisent de profiter de l’ascenseur social qui pourraient expliquer cette différence de comportement.
Vous vouliez nous parler de deux autres articles
Ce sont des articles qui se situent dans un toute autre domaine. Le premier traite de l’esclavage. Son auteur, Nathan Nunn, un canadien, s’interroge sur les effets à long terme de l’esclavage. Il se demande si l’esclavage n’est pas une des causes des difficultés économiques de l’Afrique.
C’est une thèse que beaucoup d’Africains développent…
Oui, mais sans véritablement la baser sur des faits précis, ce que fait Nunn dans ce papier (The long term effects of Africa’s slave trade) qui repose sur une analyse fine des zones de collecte des esclaves. Et il montre, au terme d’analyses complexes mais qui méritent d’être lues, que ce sont les régions qui ont fourni le plus d’esclaves qui sont aujourd’hui les plus pauvres. Je le disais, c’est basé sur une analyse très fine des mouvements de population, analyse rendue possible parce que les esclaves étant un bien, leurs propriétaires nous ont légué beaucoup d’informations sur qui il étaient, d’où ils venaient…
Cet auteur explique le mécanisme qui expliquerait ce rapport de cause à effet?
La collecte des esclaves aurait eu un double effet : d’une part, elle aurait détruit les Etats africains qui étaient en train de se créer, par ailleurs, elle aurait amené les villages à se refermer sur eux-mêmes, à s’isoler, ce qui n’est évidemment pas favorable au développement économique.
Tout cela a conduit à une fragmentation de la société africaine qui a rendu beaucoup plus difficile le développement. Et cette fragmentation a d’autant plus forte que la capture des esclaves a été le fait des Africains. Ce sont vos voisins qui vous capturaient pour vous vendre.
Vous nous parliez d’un troisième papier…
C’est un papier (Conspicuous consumption and race)qui fait aujourd’hui un peu scandale qui analyse les consommations des noirs, des hispaniques et des blancs aux Etats-Unis et qui montre que les noirs et les hispaniques dépensent beaucoup plus pour leurs bijoux, leurs chaussures… que les blancs alors même qu’ils sont plus pauvres. Ce que les auteurs expliquent en parlant de recherche de statut : dès lorsque l’on vit dans une communauté défavorisée, on est amené à multiplier les signes de statut, de richesse pour montrer aux autres, aux étrangers, aux blancs, qu’on n’est pas des plus pauvres. Mais, du coup, on dépense moins en éducation et en santé, ce qui contribue à entretenir la pauvreté.
Au fond, si les pauvres sont pauvres, c’est parce qu’ils le veulent bien…
Ce n’est pas ce que disent les auteurs, mais c’est ce que l’on peut conclure d’une lecture un peu rapide, d’où ce petit scandale dont je parlais à l’instant.