Pendant les combats, les affaires continuent et la globalisation marque le pas

 

L'information a cette semaine encore été dominée par le conflit en Irak. Le gouvernement américain a sélectionné un certain nombre d'entreprises pour reconstruire l'Irak…

Oui, et on voit se dessiner un projet économique tout à fait nouveau qui annonce une sorte de révolution dans le système économique. Nous vivions depuis le début des années 80, depuis au fond les révolutions Reagan et Thatcher, dans un monde dominé par les idées libérales, par la montée en puissance des marchés, le recul des Etats, des politiques publiques et la montée de la globalisation… Nous sommes probablement en train de changer d'univers économique. Les décisions auxquelles vous faites allusion remettent l'Etat, l'Etat américain bien sûr, au cœur du système économique : non seulement, il redevient avec cette guerre qui coûte très cher le premier client de l'économie mondiale, mais il en redevient le premier acteur en choisissant les entreprises chargées de reconstruire l'Irak…

Des entreprises américaines…

Non seulement ce sont des entreprises américaines, ce qui gêne leurs alliés, à commencer par les britanniques qui ont de bons motifs de protester : leurs soldats meurent autant que les américains en Irak et on leur propose au mieux des miettes, des petits bouts de sous-traitance. Mais ces entreprises ont été choisies sans appel à la concurrence, de manière opaque. Comme si tout ce qu'on nous dit depuis des années sur les vertus de la concurrence et de l'ouverture des marchés au monde avait cessé d'être vrai.

Les américains veulent peut-être tout simplement faire vite…

Il n'y avait pas une telle urgence… Quand on regarde de plus près les décisions les plus récentes, on s'aperçoit que toutes vont dans la même direction qui remet en cause la liberté de circulation des biens et des hommes et donc le processus de globalisation tel qu'il se développe depuis une quinzaine d'années. Je vais prendre deux exemples :

Ce ne sont que des événements mineurs au regard de ce qui se passe en Irak, mais ils montrent que cette guerre pourrait mettre un terme ou, au moins, un coup d'arrêt au processus de globalisation tel qu'il commençait de se construire…

Et par quoi la globalisation pourrait-elle être remplacée?

Par un retour de l'impérialisme, c'est-à-dire d'un nationalisme à visée globale, mondiale. Je ne serai pas surpris du retour du protectionnisme que l'Amérique n'a jamais complètement abandonné. Je ne serai, par exemple, pas étonné de voir se multiplier les conflits entre l'Europe et les Etats-Unis à l'OMC, cette organisation qui contrôle le commerce international. On peut même imaginer que les américains mettent en cause cette institution comme ils ont mis en cause l'ONU.

Et quel est le rapport avec ce qui se passe en Irak?

Ce qui se passe en Irak est la conséquence d'un changement du pouvoir aux Etats-Unis. L'arrivée de Bush à la Maison Blanche s'est faite sur le fond d'une alliance entre les pétroliers que représentent Bush et Cheney et ce qu'on appelait autrefois le complexe militaro-industriel que représentent Donald Rumsfeld et les néo-conservateurs qui l'entourent.

Les compagnies pétrolières ne sont pas des multinationales comme les autres. Leur première mission est de fournir en énergie leur pays d'origine. Et elles le font en exploitant une ressource, le pétrole, qui n'appartient à personne, ou plutôt à tout le monde, à tous les habitants du pays dans lequel il est exploité. C'est un bien public, ce qui suppose des négociations avec les gouvernements, les Etats et des bagarres pour savoir à qui va revenir la rente pétrolière. IBM n'a pas besoin de faire pression sur les gouvernements pour mener ses affaires, il lui suffit de séduire les consommateurs. Texaco, BP… ne peuvent rien faire sans l'aval des gouvernements qui contrôlent les ressources qu'ils exploitent. Et pour agir sur les gouvernements, pour obtenir des contrats qui leur soient favorable, il leur faut le soutien actif de leur gouvernement, la pression des diplomates et, lorsque nécessaire, celle des militaires. Cela n'a rien à voir avec ce qu'on appelait, il y a quelques mois encore, la globalisation qui reposait sur le contrôle des ressources financières et des marchés…

C'est pour cela que l'on soupçonne toujours le pétrole lorsqu'il y a un conflit…

Certainement. Nous parlons aujourd'hui de l'Irak, mais ce n'est pas une première pour l'équipe Bush. On pourrait présenter ce qui s'est passé au Kosovo, en Macédoine comme les prémisses de cette guerre.

L'actualité va si vite… Nous avons un peu oublié ce qui s'est passé…

C'est vrai. Et cependant quand on revient sur ce qui s'est passé dans les Balkans on trouve beaucoup de points communs avec ce qui se passe aujourd'hui:

On retrouve aujourd'hui cet axe anglo-américain en Irak…

On retrouve surtout cette même cassure de l'Europe aggravée puisque l'Espagne, l'Italie et les pays candidats se sont opposés à l'axe franco-allemand. Cette cassure a certainement été prise comme une très bonne nouvelle à Washington. Dans une logique impériale, on ne peut que se satisfaire de tout ce qui fait obstacle à la naissance d'un acteur aussi puissant sur la scène internationale. Tout ce que Rumsfeld a dit sur la vieille Europe, le ton très agressif à l'égard de la France est probablement le signe que les dirigeants ont pris conscience d'une opposition appelée à durer entre les deux continents.

Ce n'est pas le discours officiel… tout le monde essaie au contraire de calmer le jeu.

Bien sûr, mais il y a bien eu opposition frontale entre la France et les Etats-Unis et déroute des Etats-Unis et de leurs alliés sur le plan diplomatique. Ce qui pose d'ailleurs problème aux britanniques qui risquent d'être les véritables perdants de cette affaire.

Vous pensez aux tensions au sein de la coalition?

Ces tensions révèlent une différence d'approche. Quoique allié des américains dans cette affaire, le gouvernement britannique n'est lié ni aux milieux pétroliers ni au complexe militaro-industriel qui sont, de toutes manières, beaucoup moins importants et puissants en Grande-Bretagne. L'économie britannique est basée sur les services et n'a probablement pas grand chose à gagner à cette guerre ou, plutôt à l'après-guerre qui va demander des efforts considérables de reconstruction des infrastructures, travaux publics, canalisations d'eau, électricité, transports… Bizarrement, d'ailleurs, l'économie française serait mieux à même de profiter de la manne si elle était ouverte à la concurrence. Nous avons de très grosses entreprises spécialisées dans ces métiers, d'EDF à Bouygues en passant par toutes les sociétés spécialisées dans l'eau…

Il est peu probable que les entreprises françaises en profitent…

Si c'est l'administration américaine qui choisit les intervenants, nos entreprises ont effectivement peu de chance, mais si c'est l'ONU qui coordonne la reconstruction ce peut être différent, d'où l'importance de ce dossier sur lequel la coalition américano-britannique pourrait bien se défaire, la Grande-Bretagne et ses alliés européens n'ayant en la matière aucun intérêt à faire plaisir aux Américains.

Puisqu'on en vient à parler d'économie, quel peut être l'impact de cette guerre? Si l'on était cynique, on pourrait dire que la reconstruction va favoriser la reprise et la croissance…

C'est ce que pensent un certain nombre d'économistes qui se situent dans la perspective de ce que l'on appelle parfois le keynésianisme militaire. La combinaison de dépenses militaires pour reconstituer les matériels détruits, de dépenses pour reconstruire l'Irak et de taux bas devrait relancer l'activité. C'est ce mécanisme qui a permis à l'Allemagne des années trente, l'Allemagne hitlérienne, de réduire massivement le chômage à la sortie de la crise de 1929. Cette thèse n'est donc pas absurde. D'autres économistes parient plutôt sur la baisse des prix du pétrole. Vous savez que les variations du prix du pétrole ont un impact très important sur l'activité. Ce prix est aujourd'hui autour de 25$ le baril et , d'après ces spécialistes, il pourrait descendre autour de 10/145$ après la guerre si les champs de pétrole ne sont pas détruits, ce qui pourrait entraîner une augmentation de l'activité de l'ordre de 30 milliards de $ . C'est sans doute ce raisonnement, conjugué à la perspective d'une guerre courte, qui explique la forte montée de la Bourse dans les premiers jours de la guerre. Mais tout le monde ne partage pas cet optimisme. Beaucoup sont, au contraire, très inquiets, à commencer par le directeur général du FMI qui annonçait il y a trois jours un risque de récession mondiale en cas de conflit long.

Ils craignent que la guerre ne coûte très cher?

Bien sûr. Les américains avaient réussi à faire payer la première guerre du Golfe par leurs alliés, à commencer par l'Europe. Mais cette fois-ci l'Europe ne va pas payer et le Japon n'est pas en mesure de le faire. Les Américains vont donc devoir payer. Et comme ils ne veulent pas augmenter les impôts et qu'ils ne peuvent pas creuser indéfiniment des déficits qui créent difficultés à moyen et long terme, ils vont se servir du pétrole irakien. On nous dit déjà que les puits pourraient être rapidement remis en exploitation. La tentation sera alors grande d'en tirer le maximum, ce qui veut dire créer une situation de type colonial avec ce que cela suppose d'administration directe, de contrôle de l'Etat irakien, mais aussi de conflits avec la population et donc d'occupation, ce qui coûte cher et ne rapporte pas gros. Tous les empires sont morts de leur incapacité à financer longtemps les guerres coloniales.


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