Bernard Girard
Chronique du 19/09/06
Alcool et grossesse : à propos d’une campagne publicitaire
 
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Bonjour, c’est la campagne publicitaire sur la consommation d’alcool pendant la grossesse qui a, ce matin, retenu votre attention…
Oui. Vous avez vu cette campagne que le gouvernement vient de lancer et qui doit durer quelques mois. Campagne qui tente d’inciter les femmes à cesser de voire de l’alcool pendant leur grossesse. Je ne sais pas ce que vous en avez pensé, mais lorsque j’ai, pour la première fois, entendu parler de cette campagne, j’ai été agacé. J’ai trouvé que l’on allait un peu loin, que l’on connaît beaucoup de femmes qui ont bu pendant leur grossesse et dont les enfants sont en excellente santé, que l’Etat veut contrôler un peu plus encore nos vies, nos comportements…
On n’a pas entendu beaucoup de critiques…
Non, mais j’imagine que beaucoup de gens ont été également agacés, ont pensé des choses voisines. Et je les penserais toujours si je n’étais tombé, il y a quelques jours, sur un article tout à fait passionnant d’un jeune économiste de l’université Columbia, à New-York, Douglas Almond, qui a étudié l’impact de la grippe espagnole sur le sort des enfants des femmes qui étaient enceintes pendant l’épidémie1.
Vous parlez de cette eépidémie qui a frappé l’Europe au lendemain de la première guerre mondiale.
Pas seulement l’Europe, mais le monde entier. L’épidémie est, d’ailleurs, née en Chine et a d’abord frappé les Etats-Unis avant d’arriver en Europe. C’est semble-t-il, un bataillon de l’armée américaine qui l’a ramenée en occident.
Ce seraient donc les Américains qui l’auraient importé en Europe?
Ce sont probablement les troupes envoyées en renfort à la fin de la guerre qui l’ont importée. Mais peu importe… Vous savez que cette épidémie a fait entre 20 et 40 millions de mort en quelques mois, de 1918 à 1920, soit plus que la première guerre mondiale. Il semble qu’elle ait été l’épidémie la plus mortelle de l’histoire de l’humanité.
Cette grippe n’a donc rien d’espagnol?
Non. On ne l’appelle espagnole que parce que les Espagnols ont été les seuls, à l’époque, à publier des informations dessus, d’où ce nom de grippe espagnole que lui ont donné les journaux français.
Malgré ses millions de morts, on en parle peu…
C’est effectivement assez surprenant. On n’en a pas conservé la mémoire, ce qui devrait inciter à s’interroger sur la manière dont on construit l’histoire. Mais qu’on l’ait oubliée ne veut pas dire qu’elle n’a pas laissé de traces. Et c’est tout le sens de l’article de Douglas Almond qui a travaillé sur les données statistiques et a eu l’idée de comparer le sort des enfants nés des femmes enceintes pendant l’épidémie à celui d’enfants nés avant ou après.
Et comment a-t-il pu faire?
Tout simplement en s’appuyant sur deux caractéristiques de cette épidémie aux Etats-Unis :
- elle a surgi de manière tout à fait brutale en octobre 1918 et s’est éteinte au tout début de 1919,
- elle s’est, par ailleurs, développée de manière très différente selon les régions, les Etats américains. Il y a dix fois plus de mortalité chez les femmes enceintes dans le Kansas que dans le Wisconsin.
Tout cela lui a permis de faire des comparaisons et, partant de ce que l’on sait des enfants nés dans ces périodes grâce aux recensements des années 60, 70 et 80 d’étudier l’impact de l’épidémie sur leur carrière. Ont-ils eu une histoire différente de celle des enfants nés quelques mois plus tôt ou quelques mois plus tard?
On est à cheval sur la démographie et l’économie…
Tout à fait. On est un peu au croisement de ces disciplines, ce qui n’est pas une première. Souvenez d’Alfred Sauvy qui est passé d’une discipline à l’autre.
Mais revenons à la grippe espagnole. Les enfants nés alors que leur mère était enceinte pendant l’épidémie ont eu des vies différentes?
C’est ce qui ressort très nettement des analyses de Douglas Almond. L’impact de cette épidémie se ressent sur tous les indicateurs économiques de cette génération, cohorte disent les démographes, dont les mères ont été en contact avec la grippe alors qu’elles étaient enceintes. Je vais vous donner quelques chiffres qui frappent l’imagination. Cette génération :
- a eu des résultats scolaires beaucoup plus médiocres. 15% de moins de diplômés du secondaire, de la high school,
- ses salaires ont été en moyenne, de 5 à 9% plus faibles que ceux des générations dont les mères étaient enceintes dans les mois qui ont précédé ou suivi l’épidémie,
Cette même génération a été beaucoup plus consommatrice d’aide sociale que les autres…
J’imagine que c’était surtout vrai des plus pauvres, des noirs…
C’est effectivement l’une des questions que s’est posée Almond et la réponse est sans équivoque : il n’y a pas de différences. L’impact a été le même pour tous, pour les riches comme pour les pauvres, pour les noirs comme pour les blancs, pour les hommes comme pour les femmes. Ce qui indique que la santé du foetus joue un rôle capital dans l’histoire de l’individu.
Cet article s’inscrit dans une ligne de recherche relativement récente qui étudie l’impact de la santé du foetus et de l’enfant sur le parcours de l’individu.
Cela fait longtemps que les médecins nous disent qu’il vaut mieux ne pas boire ou fumer lorsque l’on attend un enfant.
Les médecins nous le disent depuis longtemps. Il y a toute littérature médicale sur les conséquences de l’alcool, du tabac sur le développement futur. C’est à cette littérature, souvent produite par des psychologues ou des psychiatres, que font en général allusion  les gens qui militent pour que l’on change nos comportements. Les travaux dont je vous parle ce matin se situent dans une perspective différente.
Ils ne tentent pas d’analyser des relations de cause à effet entre la consommation de tabac et l’affaiblissement des facultés intellectuelles, comme font les médecins, ils mesurent sur de très larges populations l’impact de certains comportements des mères pendant leur grossesse ou la petite enfance sur les résultats scolaires ou professionnels de leurs enfants. Ils travaillent sur des populations très importantes, ce qui modifie le point de vue : on n’est plus dans l’expérience ce laboratoire, dans ces expériences dont on nous parle de temps en temps qui consistent à injecter de la nicotine dans le cerveau d’un rat pour vérifier s’il met plus ou moins de temps à trouver la sortie du tunnel, mais dans les effets sur la société.  
Puisque vous parlez de la consommation de tabac des mères, il y a vraiment un impact qui se lit dans les statistiques?
Une étude britannique réalisée sur des enfants nés en 1958 l’indique très nettement2. Ces analyses de données démographiques confortent, confirment ces études de laboratoire dont je parlais à l’instant. D’autres travaux  ont mis en évidence une corrélation entre la santé des jeunes enfants et leurs performances à l’école et sur le marché du travail. On a aujourd’hui toute une masse d’informations qui vont dans le même sens et qui établissent une corrélation entre la santé de l’enfant en bas âge, du foetus, même, et les performances ultérieures.
Mais tous ces travaux éliminent les dimensions économiques et sociales. Que l’on soit pauvre ou riche, que l’on vive dans une famille classique ou dans une famille recomposée ne ferait aucune différence?  
Ces travaux n’éliminent pas du tout les dimensions sociales3. Bien au contraire. Ils analysent les mécanismes par lesquels les comportements sociaux des parents peuvent avoir un impact sur les performances des enfants tout au long de leur vie. Ils montrent, par exemple, que si les enfants élevés par une belle-mère ont de moins bonnes performances que ceux élevés par leur mère naturelle, c’est qu’ils vont moins souvent chez le médecin, qu’ils sont moins bien suivis médicalement. De la même manière, ils montrent que si les enfants des familles aisées ont, encore une fois en moyenne, de meilleures performances que ceux des milieux défavorisés, c’est qu’ils sont mieux suivis sur le plan médical. Et ils sont mieux suivis parce que leurs parents sont mieux éduqués, mieux informés, ont plus de moyens…
Ces travaux n’ont pas pour objet de nier l’impact des inégalités sociales et économiques sur les performances individuelles mais, plutôt, de montrer que la santé joue un rôle dans la transmission du statut socio-économique, ce qui est tout différent. Dans le cas de la grippe espagnole, il s’agissait d’une épidémie qui a touché indifféremment les riches et les pauvres, donc l’impact s’est retrouvé chez tous, mais hormis ce cas très particulier, la santé des enfants dépend du statut socio-économique des parents.
Sauf si l’Etat intervient, impose un suivi médical…
Exactement! Ce qui nous ramène à cette campagne contre la consommation d’alcool pendant la grossesse, mais également à tous les efforts faits pour accompagner les mères pendant leur grossesse, pour suivre les enfants… Tout cela coûte bien sûr très cher, mais se révèle, à l’usage, très efficace. Ce sont des investissements très utiles sur la durée.
Ce sont des travaux qui ont un impact sur les politiques?
Sans doute. Et si ce n’est pas le cas, il faut le souhaiter car ce sont des travaux très riches dont on tirer trois sortes de conclusion :
- on peut, d’abord, en tirer des conclusions politiques : cela vaut la peine d’investir dans le suivi de la grossesse, de la santé des enfants, toutes choses dont nous sommes en France convaincus et que nous connaissons bien, mais qui font encore problème dans des pays qui ont d’autres systèmes de santé ;
- on peut ensuite, en tirer des enseignements pour la compréhension du développement. Si nos pays se sont développés très vite, c’est que l’on s’est mieux occupé des enfants, que l’on a été plus attentif à la santé des mères enceintes. Et ceci, tout simplement, parce qu’on avait moins d’enfants. Les comportements démographiques sont un facteur déterminant de la croissance,
C’est quelque chose que l’on sait, je crois, depuis longtemps…
Bien sûr, mais cela le confirme.
On peut enfin utiliser ces travaux pour faire des prédictions, des projections à long terme sur le devenir de nos sociétés et, notamment, des inégalités.
Les inégalités devant la maladie des femmes enceintes ou des enfants annonçant des performances différentes dans le futur?
Exactement. Douglas Almond conclut son papier sur une remarque tout à fait passionnante. Je le cite : “les indicateurs de santé des noirs ont stagné depuis la fin des années 90. Un enfant noir a deux fois plus de chances de mourir avant l’âge d’un an qu’un enfant blanc. Les résultats de l’étude suggèrent qu’un futur d’inégalité raciale est programmé.” Il parle des Etats-Unis, naturellement, mais on peut extrapoler. Tout ce qui aujourd’hui, chez nous, rend plus difficile l’accès au suivi médical et aux soins des familles les plus défavorisées, des immigrés et notamment des sans papiers aura un impact durable sur les performances scolaires et professionnelles des enfants devenus adultes et, donc, sur la société.
Nous avons commencé cette chronique en parlant de la campagne que le gouvernement a lancé pour lutter contre la consommation d’alcool pendant la grossesse. Si je vous entends bien, ces articles vous ont convaincu…
Ces articles m’ont convaincu de deux choses :
- la première est qu’il vaut mieux ne pas fumer et ne pas boire d’alcool pendant la grossesse,
- la seconde que ces campagnes sont moins dérisoires que je ne le pensais, elles sont utiles si elles réussissent à convaincre beaucoup de jeunes femmes enceintes à changer de comportements et si elles amènent leur entourage à les inciter à le faire.
 
 
 
 
 
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1 Douglas Almond, Is the 1918 influenza pandemic over? Long term effects of in utero influenza exposure in the post 1940 U.S. population, juin 2006
2 Case, Fertig, Paxson, The lasting impact of childhood health and circumstance, mars 2005
3 Voir, sur ce sujet, les travaux d’Anne Case, Darren Lubotsky et Christina Paxson et pour une synthèse de ce programme de recherche The NBER program on children sur internet.