Bernard Girard
Chronique du 20/11/07 (pour l’écouter)
Cette grève est légitime!
Bonjour, vous souhaitez revenir sur les grèves…
Oui. Vous savez qu’il y a actuellement trois grandes grèves, celle des conducteurs de train en Allemagne, celle des scénaristes à Hollywood et celle des salariés du secteur public en France. Or, lorsqu’on lit la presse, on s’aperçoit que ces grèves suscitent des commentaires très différents :
- les grévistes allemands se battent pour avoir des augmentations de salaires et personne, au fond, ne conteste leur droit à se battre pour améliorer leur sort,
- les grévistes américains suscitent des réactions d’une nature assez différente : beaucoup de commentateurs s’inquiètent de l’avenir de la fiction télévisée, ce que l’on comprend mieux lorsque l’on sait que la dernière grève des scénaristes, celle de 1988, qui avait duré cinq mois, avait favorisé le développement de la téléréalité et des talkshows qui n’ont justement pas besoin de scénaristes,
Quant aux grévistes en France, ils suscitent plutôt l’agacement de l’opinion, si l’on en croit les sondages…
Oui, et c’est somme toute incompréhensible. Je sais bien qu’il y a de la part des pouvoirs publics, le désir, la tentation de dresser l’opinion contre les grévistes…
Il y a eu une manifestation d’usagers dimanche…
Oui, mais au delà de cette tactique dangereuse, il y a une atmosphère générale de dénigrement de ce mouvement qui est tout à fait exceptionnelle et que je trouve très surprenante :
- il y a, chez beaucoup d’observateurs et journalistes, une critique des organisations syndicales, qui seraient incapables de se comporter de manière réformatrice, au point que chez certains, on en est presque à juger scandaleux que des salariés puissent se mettre en grève pour défendre leur intérêt ;
- et, il y a dans l’opinion une critique des salariés qui se mettent en grève alors qu’ils n’auraient aucune bonne raison de se battre pour leurs retraites.
Et ce sont ces différences de traitement qui ont retenu votre attention?
Mais oui. Pourquoi trouve-t-on normal que les conducteurs de train allemands se mettent en grève pour obtenir des augmentations et trouve-t-on choquant que les conducteurs de train français arrêtent de travailler pour protéger un système de retraite qui, s’il est avantageux n’en fait pas des privilégiés? Quoique l’on puisse dire, défendre ses retraites est tout aussi légitime que de se battre pour augmenter son salaire ou sa part dans les droits versés sur les ventes de DVD ou les diffusions sur internet, qui explique la grève des scénaristes de Hollywood. Ce mouvement n’est pas moins légitime que d’autres. Et je suis très surpris que personne ne le dise.
Cela tient sans doute au fait que l’on connaît depuis longtemps les difficultés financières des régimes de retraite et que cela inquiète…
C’est effectivement, la première explication. Depuis vingt ans, on nous dit et répète que les régimes de retraite sont en crise, que l’on ne pourra pas payer demain les pensions, qu’il faut faire quelque chose…
Ce n’est pas faux…
Il est vrai que la démographie ne nous est pas favorable, comme le montre encore le dernier rapport du Comité d’Orientation des Retraites dont la Tribune vient de publier les premières conclusions. Reste qu’à ne mettre l’accent que sur cette dimension comptable, on passe à coté de ce qui inquiète effectivement les salariés qui sont aujourd’hui en grève : le montant des pensions. On n’en parle quasiment pas, et c’est cependant la question centrale. Les syndicats disent : avec cette réforme nous aurons une réduction des pensions de l’ordre de 20%, le gouvernement assure le contraire. Je ne saurai dire qui a raison ou tort, j’imagine que cela dépend des profils de carrière choisis pour faire les calculs, que gouvernement et organisations syndicales ne prennent pas tout à fait les mêmes exemples. Mais il est vrai que c’est une question déterminante, qui n’est jamais posée. Qui ne l’a pas été pour les salariés du privé partis en retraite après 1993 et dont les pensions ont été vigoureusement rabotées, et qui ne l’est pas aujourd’hui pour ceux du secteur public. Et il y a là un véritable tour de passe-passe.
Si on en parle si peu, c’est peut-être que la question des retraites est devenue un enjeu politique…
C’est certainement la deuxième explication de ce déni de légitimité de cette grève. Le gouvernement s’est figé sur ces quarante annuités. Nicolas Sarkozy en a fait un des thèmes majeurs de sa campagne électoral au nom de l’équité entre salariés. Et tout se passe aujourd’hui comme si l’avenir du gouvernement, de ses réformes était lié à cette question. Comme si la société françaises n’avait d’autre souci à résoudre que cette question…
Il faut dire, qu’elle touche à l’équité qui est une des valeurs auxquelles les Français sont le plus attachés
Oui, mais pourquoi mettre l’accent sur le seul nombre d’années travaillées. Les débats sur l’équité pourraient tourner sur bien d’autres sujets, sur la pénibilité, sur les conditions de travail, sur les modes de rémunération. Mais, vous avez raison, le thème de l’équité est l’un des plus forts qui soient. Avoir réussi à convaincre les Français qu’il n’y avait de plus urgent que de faire passer tout le monde à 40 annuités est, sur le plan de la communication politique, une très belle réussite. Et on applaudirait volontiers si ce n’était également, pour chacun de nous, un jeu perdant-perdant : alors que les retraités devraient être solidaires des actifs, les actifs en fin de carrière des jeunes en début de carrière, le secteur privé du secteur public… s’est mis en place, une formidable machine à perdre où l’on ne se préoccupe que du nombre d’annuités du voisin alors que l’important, pour les salariés, est, devrait être le montant des pensions, leur évolution sur le moyen et long terme. Or, de ce point de vue, les choses ne sont pas du tout encourageantes.
Le rapport du Conseil d’Orientation des Retraites dont je parlais à l’instant fait un peu froid dans le dos. Il indique que, du fait de la réforme Balladur de 1993, du fait également des accords AGIRC-ARCCO, les pensions perçues pourraient passer de 83% du dernier salaire à 64% pour les non-cadres et de 64 à 43% pour les cadres.
C’est une dégradation considérable!
C’est une perte de vingt points qui tient :
- d’une part, à la modification des méthodes de calcul des pensions qui prend en compte, dans le privé, les 25 meilleures années et non plus les dix meilleures,
- et, de l’autre, au mécanisme qui indexe les pensions sur le coût de la vie et non plus sur les salaires, ce qui exclut les retraités de l’augmentation générale du pouvoir d’achat.
La question centrale pour les salariés est de savoir comment ils pourront vivre demain avec des retraites amputées à ce point. C’est ce qui compte, beaucoup plus que l’équité, et c’est ce qui explique, d’ailleurs, la présence parmi les grévistes les plus déterminés de beaucoup de jeunes nés dans les années 70 ou 80 qui ne sont pas encore fatigués, même s’ils exercent un métier pénible.
La retraite est pour eux très éloignée…
Oui, et il y a quelque chose d’un peu surprenant de voir des jeunes gens se préoccuper de leur retraite alors qu’ils sont au tout début de leur carrière, mais cette participation est logique :
- on l’oublie trop, mais la retraite est une des composantes du contrat de travail.. On travaille aussi pour toucher une retraite plus tard ;
- par ailleurs, les plus jeunes sont les plus exposés à cette dégradation des revenus dont je parlais. On voit aujourd’hui des gens, en général des retraités qui bénéficient de conditions avantageuses, nous expliquer qu’il est bien normal que les pensions diminuent si on ne peut plus les payer. Mais pour ceux qui seront victimes de ces baisses des pensions, ce n’est pas du tout normal.
Oui, mais vous croyez que les plus jeunes sont vraiment sensibles à une dégradation de leurs revenus dans un futur lointain?
La compagnie d’assurances AXA publie depuis maintenant quelques années une enquête sur les retraites réalisée d’après des sondages. On y apprend que 43% des actifs seulement pensent, en France, qu’ils auront des revenus suffisants pendant leur retraite (et seulement 37% des femmes en activité). C’est peu. C’est l’un des taux les plus faibles des 16 pays sur lesquels portent l’enquête. À titre de comparaison, 55% des actifs Espagnols et 77% des actifs néerlandais pensent qu’ils auront des revenus suffisant ou tout à fait suffisant pendant leur retraite. Il y a, en France, une véritable inquiétude des travailleurs, qui explique sans doute la crispation des grévistes.
Mais pourquoi cette inquiétude particulière en France?
Cela tient probablement à ce que l’on en parle beaucoup depuis des années. 75% des actifs français s’attendent à une diminution des pensions publiques. À cela, il faut, je crois, ajouter ce que chacun peut voir dans son entourage.
Je crois que les salariés sont d’autant plus inquiets qu’ils sont sensibles à l’une des conséquences de l’allongement de la durée de vie dont on parle peu, très peu : le fait que les retraités doivent de plus en plus souvent subvenir aux besoins de leurs parents qui n’ont pas les moyens nécessaires pour financer la maison de retraite, les soins dont ils ont besoin, soins dont chacun voit bien qu’ils seront demain moins bien remboursés qu’aujourd’hui. Le nombre des plus de 85 ans va passer de 1 100 000 aujourd'hui à 1 900 000 en 2015 et va doubler d'ici à 2020. Or, qui va payer pour ceux, l’immense majorité, qui n’auront pas les moyens de payer complètement une maison de retraite ou une assistance à domicile? Les plus proches, la famille… Surtout lorsque la personne qui reste est une femme qui a peu travaillé et qui touche seulement une pension de réversion.
Avec tout cela on est bien loin des avantages des régimes spéciaux…
Les régimes spéciaux sont devenus un point de fixation, mais ils ne sont pas la question centrale. À ne mettre l’accent que sur les régimes spéciaux, on passe à coté de questions graves, difficiles :
- la question du financement des retraites à moyen et long terme, qui a été abordée mais certainement pas résolue,
- la question de l’activité des retraités : s’il apparaît que les pensions sont trop faibles, faut-il que les retraités reprennent une activité, comme cela se passe dans d’autres pays, et comment, à quelles conditions,
- la question des revenus des plus âgés et du financement de leur accompagnement et de leurs soins,
- la question, enfin, du chômage des plus âgés, parce qu’enfin, on ne peut pas, d’un coté, prôner l’allongement des durées de cotisation et laisser les salariés de plus de cinquante ans sur le carreau, comme c’est aujourd’hui le cas.
Or, toutes ces questions se traiteront dans les mois et les années qui viennent. Et leur traitement dépendra de la capacité des travailleurs à faire valoir leurs intérêts. Capacité que les pouvoirs publics testent actuellement. Quels qu’ils soient, les résultats de cette grève laisseront des traces. Nous n’avons collectivement rien à gagner à ce que les grévistes perdent et que les syndicats sortent de cette phase laminés.
Vous nous parliez au début de cette chronique des grèves en Allemagne et aux Etats-Unis…
Oui, et tout ce que je vous ai dit me fait penser que les salariés qui sont aujourd’hui en grève pour la défense de leurs retraites ont des motifs tout aussi légitimes que les scénaristes américains ou les conducteurs de train allemands de se battre. Et je trouve un peu dommage qu’on ne le dise pas plus et, surtout, qu’on ne se sente pas plus solidaires de ceux qui aujourd’hui se battent dans des conditions particulièrement difficiles.
Notes de lecture
Comme chaque semaine, vous allez nous proposer quelques notes de lecture…
Oui, et je voudrais commencer par une question qui anime les économistes un peu partout dans le monde. Il s’agit des conséquences de la chute du dollar. Nous savons que c’est une mauvaise chose pour les économies européennes, mais beaucoup disent aussi que c’est une très mauvaise nouvelle pour les Etats-Unis. Le magazine allemand Der Spiegel a parlé d’un Pearl Harbor économique et mis en avant les risques que les Chinois qui achètent beaucoup de bons du trésor américain cessent de le faire. Il n’y a pas de motif, en effet, que leur banque centrale perde longtemps de l’argent de cette manière. D’autres s’inquiètent des conséquences d’une remontée des taux d’intérêt, imposée par les risques d’inflation puisqu’un dollar faible augmente le coût des importations. Et c’est là-dessus qu’il y a débat. Un débat lancé par Paul Krugman qui, dans un article du New-York Times, se montre sceptique sur les effets d’une baisse du dollar. Il indique que si le dollar perdait encore 20% de sa valeur, cela se traduirait au pire par une augmentation de l’inflation de pas plus de 1,2%. Pas de quoi convaincre la Fed, la banque centrale américaine de relever ses taux.
Conclusion? Le dollar peut encore baisser?
C’est, en tout cas, ce que suggère cet économiste influent dont les chroniques dans le NYT sont très lues, surtout à gauche, au parti démocrate . Ce qui n’est pas une très bonne nouvelle pour les Européens qui peuvent, cependant, avoir d’autres motifs de se réjouir…
Lesquels?
C’était juste une transition, une manière de passer à un sujet tout différent, celui du marché des ingénieurs. Il se trouve que j’ai lu cette semaine, le compte-rendu d’une réunion qui a eu lieu à Stanford, dans la Silicon Valley, sur le marché du travail. Vous savez que tout va très bien actuellement dans ce berceau des nouvelles technologies, que les entreprises y recrutent massivement des ingénieurs et qu’elles ont des difficultés à trouver des gens de qualité. Elles se tournent donc vers l’étranger.
Vers l’Inde…
Oui, bien sûr, mais l’Inde commence à poser des problèmes. Les ingénieurs qu’on payait mal ont commencé à rechercher de meilleurs salaires, d’où des taux de turn-over élevés, très élevés, qui finissent par poser problème aux entreprises : dans certains cas, il faut renouveler tous les 6 mois les effectifs des équipes tant les départs sont nombreux.
D’où un retour d’affection pour les Européens?
Pas pour tous, pour les Polonais qui sont actuellement très recherchés par toutes les grandes entreprises américaines. Ils ont de nombreux avantages : ils sont bien formés, ils sont nombreux (l’université polonaise produit chaque année 40 000 informaticiens, soit autant que la Russie), ils sont très bons en math, l’école mathématique polonaise est l’une des premières au monde, ils ne sont pas très chers et ils sont fidèles à leur entreprise. Ils ont, en un mot, toutes les qualités. Ce qui explique que Google ait, par exemple, créé trois bureaux en Pologne pour recruter des ingénieurs.
Pour terminer ce rapide tour de mes lectures de la semaine, je voudrais vous parler d’une entreprise en cours de création qui risque de pas mal faire parler d’elle dans les semaines qui viennent…
Et pourquoi?
C’est un nouveau constructeur automobile (project Better plance), lancé par quelqu’un qui a fait toutes sa carrière dans l’informatique, dans la société allemande SAP, ce qui est déjà original, et qui l’est plus encore lorsque l’on sait qu’il veut lancer une entreprise qui fabrique des voitures électriques que l’on pourra se procurer gratuitement…
Gratuitement?
Oui, gratuitement! Enfin, on aura la voiture pour rien, mais il faudra payer l’électricité. L’entreprise gérera donc des points où l’on pourra les recharger en énergie, un peu comme des stations service et l’on ne pourra, naturellement, recharger les véhicules de ce constructeur que dans ces stations.
Mais l’électricité risque d’y être un peu cher…
Sans doute. Il faudra bien que cette entreprise rentre dans ses frais, mais c’est un peu le modèle des imprimantes d’ordinateur qui sont pratiquement données, le constructeur gagnant sa vie avec les fournitures. L’intéressant dans ce projet est que son promoteur avance des arguments économiques intéressants. Il dit, par exemple, qu’une voiture d’occasion vaut aujourd’hui en Europe moins que l’essence que l’on consomme avec dans l’année. Ce qui invite, évidemment, à regarder le marché de l’automobile avec des yeux nouveaux.
Nous avions déjà le velib…
Et oui. Et l’on pourrait très bien imaginer que les villes développent demain des programmes s’inspirant tout à la fois de velib et de cette expérience qui doit démarrer le mois prochain. Ce serait une manière de réduire la circulation et la pollution en ville.
C’est en tout cas, une expérience à suivre…