Bernard Girard
Chronique du 13/11/07 (pour l’écouter)
Une semaine de grève, et plus?
Bonjour, dès ce soir, les employés des grandes sociétés de transport public vont se mettre en grève, bientôt rejoints par ceux d’EDF, de Gaz de France…
Oui. Et tout le monde annonce, à commencer par le ministre du travail, que cette grève sera suivie et probablement reconduite. On peut s’attendre à des perturbations pendant plusieurs jours.
Et malgré cela, on a l’impression que le gouvernement n’est pas très inquiet…
On a même l’impression qu’il recherche la bagarre, qu’il n’a qu’une seule envie, c’est d’en découdre avec les syndicats sur ce dossier des régimes spéciaux de retraite. Il est vrai qu’une victoire du gouvernement serait pour la droite une excellente nouvelle :
- cela, mettrait d’abord, hors-course, les organisations syndicales pendant plusieurs mois et faciliterait les réformes à venir, notamment celles sur l’allongement des durées de cotisations pour les salariés du secteur privé, sur la réforme du code du travail et de l’Etat,
- cela serait aussi, et surtout, une manière pour Nicolas Sarkozy de laver 1995 qui est resté dans l’imaginaire des électeurs de droite comme leur grande défaite, et de rassurer tous ceux, de plus en plus nombreux chez ses partisans, qui trouvent qu’il ne va pas assez loin dans les réformes, qu’il cède au premier coup de semonce de ses adversaires, comme il a encore fait tout récemment avec les marins-pêcheurs en allant plus loin qu’ils ne le demandaient1.
J’ajouterai, enfin, que le terrain est bien choisi puisque le gouvernement a plusieurs atouts…
D’après les sondages, l’opinion n’est pas très favorable aux grévistes…
C’est, effectivement, son premier atout. L’opinion ne parait pas prête à suivre les syndicats dans leur combat pour protéger leurs régimes spéciaux. La droite a réussi à convaincre que les salariés de la SNCF ou de la RATP sont des privilégiés, ce qui est, évidemment, paradoxal et injuste.
Oui, mais en même temps, comment justifier que certains travaillent moins que d’autres?
La grande faiblesse des cheminots est de ne pas avoir su développer des arguments convaincants pour justifier leur combat. Or, il est bien moins absurde qu’on le dit. On a affaire à des salariés qui ont, pour certains au moins, des métiers pénibles, qui usent, et des contraintes professionnelles très lourdes. En matière de conduite de train il faut respecter des règles très strictes. On ne peut pas faire n’importe quoi, on ne peut conduire un train ou un autobus quand on n’est pas au mieux de sa forme… et on peut penser que beaucoup de ces salariés ne pourront pas vraiment travailler beaucoup plus longtemps dans de bonnes conditions.
Parce que fatigués?
Parce que devenus inaptes à leur emploi. On verra dans les années qui viennent ces entreprises réinventer des systèmes de préretraites pour les conducteurs de métro, d’autobus ou de train qui ne seront plus aptes à tenir leur poste. Elles seront d’autant plus forcées de le faire qu’elles n’ont pas la possibilité de les recaser ailleurs (sur ce sujet, voir Régimes spéciaux, le tour de passe-passe).
Mais revenons au conflit. Les salariés de ces entreprises eux-mêmes ne sont pas non plus dans les dispositions de 1995.
Ils savent, depuis maintenant plus de dix ans, que leurs régimes de retraites sont menacés.
Les derniers embauchés, et ces entreprises ont beaucoup recruté depuis 1995, peuvent difficilement dire qu’ils ne savaient pas, en entrant dans ces entreprises, que leur statut serait, un jour ou l’autre, remis en cause. Du reste, il semble bien qu’ils aient évolué. Rue 89, l’excellent journal sur Internet, a publié il y a quelques jours le billet d’un militant CFDT qui est allé à la rencontre des cheminots et qui en tire les conclusions suivantes. Je le cite : “A aucun moment, lors de toutes les discussions, personne, ni même moi d'ailleurs, n'a remis en cause la réforme des retraites telle que proposée par le gouvernement. A aucun moment il n'a été question de grève générale avec insurrection et renversement du gouvernement. Il en ressort très majoritairement, en ce qui concerne les gens que j'ai rencontrés et qui, pour la plupart, ne sont pas syndiqués chez moi, qu'ils souhaitent:
- L'aménagement de la durée pour le passage de 37,5 ans à 40 ans,
- 40 ans de cotisations à condition que l'on prenne en compte les trimestres payés validés dans le privé,
- La réforme de la décote, inacceptable telle que proposée.”
Les cheminots demanderaient donc plus un aménagement de la réforme que son abandon?
C’est ce qui ressort effectivement de ce billet, qu’il faut prendre pour ce qu’il est, le compte-rendu de quelques échanges. Mais les positions syndicales sont également plus nuancées qu’en 1995 : le syndicat catégoriel qui représente 30% des conducteurs a signé vendredi soir un accord qui prévoit des hausses de salaires pour les conducteurs qui partent à la retraite plus tard, la CFDT et la CGC sont prêts à négocier des aménagements, la CGT est plutôt discrète dans ses contre-propositions, mais elle semble également ouverte à des aménagements, seuls, en fait, SUD et FO campent sur le refus de tout changement.
Le gouvernement aurait donc de bonnes chances de gagner la partie?
Tout cela lui donne effectivement la possibilité de sortir assez rapidement du conflit la tête haute. D’autant que Nicolas Sarkozy s’est attaché à nouer très tôt des contacts avec les organisations syndicales et leurs dirigeants. Il les a longuement reçus, il connaît leurs revendications et on peut penser qu’il saura les recevoir lorsque nécessaire. De ce point de vue, et comme le remarquait Eric Le Boucher dans le Monde, Sarkozy n’est pas Thatcher, il fait même tout le contraire.
On peut très bien imaginer un scénario où après quelques jours d’une grève qui s’effiloche, Nicolas Sarkozy reçoive les dirigeants syndicaux divisés sur l’opportunité de poursuivre le mouvement et propose des dispositions qui permettent d’en finir. Même s’il cède sur le fond, il pourra donner le sentiment d’avoir gagné la partie.
Pour l’instant, le gouvernement dit qu’il ne cédera pas.
C’est ce que l’on dit toujours avant. Mais Nicolas Sarkozy a déjà levé le voile sur ce que pourrait être la sortie de la grève lorsqu’il est allé à la rencontre des cheminots et qu’il a commis ce que l’on a appelé alors une bourde, mais qui pourrait très bien être une solution. Il s’agirait de modifier le système de décote des pensions pour les salariés qui n’auront pas travaillé 40 ans et de valorisation des années passées dans le privé. Les accords passés entre le syndicat catégoriel des conducteurs et la direction de la SNCF ouvrent d’autres pistes. Le dossier a incontestablement mûri et il y a matière à négociation. Encore faut-il que celle-ci s’engage pour le gouvernement dans de bonnes conditions, avec des organisations syndicales en position de faiblesse.
Ce qui est le cas, puisque l’opinion est plutôt hostile aux grèves…
Oui, mais l’opinion est versatile. Et les motifs de mécontentement se multiplient un peu partout. Le principal risque pour le gouvernement est celui d’une conjonction des mécontentements. Il y avait hier les marins-pêcheurs, il y aura demain les taxis, les transporteurs, les agriculteurs, les automobilistes qui souffrent également de l’augmentation des prix du pétrole.
Vous oubliez les avocats…
Et avec les avocats tous les habitants de ces petites villes qui savent bien que la disparition du tribunal, comme celle de l’hôpital est une très mauvaise nouvelle pour l’activité économique. Ce n’est pas un hasard si des élus UMP montent aujourd’hui au créneau. On dit beaucoup dans la presse qu’ils s’inquiètent pour les municipales, mais je crois qu’il y a plus. Ils s’inquiètent vraiment pour l’activité dans leur département. De Paris, on ne mesure pas assez ce que représente pour une petite ville la disparition d’un commissariat de police, d’un hôpital, d’un tribunal, c’est une catastrophe.
On ne pouvait pas conserver une carte judiciaire très ancienne…
Mais personne ne le demande. C’est un peu comme à la SNCF, tout le monde, ou presque, est d’accord sur la nécessité de faire une réforme. Le problème est la méthode, le sentiment que tout se décide sans concertation, que les décisions sont prises d’en haut. C’est ce que disent les députés UMP dont le discours ressemble, sur ce point, beaucoup à celui des organisations syndicales : “c’est vrai qu’il faut faire une réforme, mais on aimerait qu’on nous écoute. Nous avons planché pendant l’été sur des aménagements à la carte judiciaire et on apprend maintenant que tout a été décidé en cabinet deux mois avant.” Il y avait dimanche, dans le JDD, l’article d’un député UMP, Yannick Favennec, dont le titre dit toute l’exaspération : “”halte à la Datillotine”.
Il y a également le mouvement étudiant…
Qui semble prendre dans certaines régions, comme on peut en juger en regardant la carte des facs en mouvement que l’on peut trouver sur internet, carte qui montre que la contestation se fait surtout dans la région parisienne, au nord et à l’ouest, dans quelques villes du sud-est. Le sud-ouest et l’est y échappent pour l’instant.
Le risque pour le gouvernement est que tous ces mouvements se rejoignent et entraînent une chute brutale de la popularité du Président et du Premier Ministre. Le pire serait pour eux que toutes ces catégories, habitants des petites villes, agriculteurs, taxis… qui sont plutôt hostiles aux grévistes les lâchent, non pas parce qu’ils approuvent les grévistes, mais parce qu’ils sont mécontents de leur propre sort.
Les étudiants l’ont bien compris : d’un point de vue stratégique, le meilleur moment pour faire avancer des revendications, c’est maintenant. Ce conflit sur les régimes spéciaux met le gouvernement dans l’obligation d’éteindre tous les feux dès qu’ils s’allument. Si Nicolas Sarkozy a réagi aussi vite face au conflit des marins-pêcheurs, c’est qu’il ne voulait pas avoir à gérer simultanément deux grèves dures. Mais en reculant, comme il l’a fait, en allant au delà des revendications des pêcheurs puisque vous savez que ceux-ci ne demandaient que la suspension des cotisations patronales et qu’il leur a accordé la suspension de toutes les cotisations sociales pendant six mois, il a pris le risque de voir d’autres demander pareil.
Les taxis, les cultivateurs sont pour l’instant plutôt calmes
Les organisations professionnelles d’agriculteurs, de taxis, de transporteurs, d’avocats… sont plutôt sarkozystes et ne souhaitent certainement pas mettre de l’huile sur le feu, on l’a d’ailleurs bien vu dans le conflit des marins-pêcheurs, mais on ne peut exclure qu’elles soient forcées d’agir tant leurs membres sont agacés. J’ajouterai que l’on fait beaucoup état des sondages défavorables aux grévistes, mais il y a également les sondages de popularité du gouvernement. Qu’ils dérapent et cela confortera les syndicats de cheminots les plus déterminés dans leur action en même temps que cela introduira un doute dans les allées du pouvoir.
Le gouvernement a de bonnes cartes en main, de meilleures cartes qu’en 1995, mais rien n’est joué.
Notes de lecture
Vous allez comme chaque semaine, nous faire part de vos lectures…
Oui, je voudrais d’abord vous parler d’un article tout à fait original sur l’obésité publié dans la revue de l’Université Yale. Vous savez que c’est un problème majeur aux Etats-Unis et il a naturellement intéressé les économistes qui ont écrit dessus et réfléchi à la manière de lutter contre. En bon théoriciens des comportements rationnels, ils se sont demandés si l’on pouvait construire, imaginer des incitations monétaires qui conduisent les Américains à mincir. Certaines entreprises ont commencé de s’inspirer de leurs réflexions et offrent à leurs salariés des primes calculées sur le poids perdu.
J’ai une augmentation si je maigris?
Oui, c’est réservé aux obèses, à ceux qui sont en surpoids, mais c’est cela. Et il y a d’ailleurs une entreprise qui s’est spécialisée dans la mise en place de programmes de ce type. L’article dont je voudrais vous parler propose une variante de ce mécanisme. Il repose sur un mécanisme qui incite à tenir ses engagements. Les gens trop gros passent en général leur vie à tenter de mincir, ils prennent de bonnes résolutions qu’ils abandonnent très vite.
Ils n’y a pas que les gros…
Exactement. D’où l’idée de mettre en place des pénalités pour qui ne respecte pas ses engagements. Idée qui repose sur des travaux qui montrent que l’on déteste plus perdre que gagner. Nous sommes plus sensibles à une perte de 5€ qu’au gain de 5€, ce que l’on peut effectivement vérifier chaque jour. D’où ce projet, que raconte cet article, projet de plusieurs économistes de Yale, de créer une entreprise qui permette à chacun de s’engager et qui propose différentes techniques pour me forcer à tenir mes promesses.
Mettons que je me sois engagé à maigrir de 3 kilos par mois. Si je maigris effectivement, rien ne se passe, mais si je ne tiens pas ma promesse, si mes proches, tous ceux qui peuvent juger de la manière dont je tiens mes engagements, jugent que je ne tiens pas ma parole, alors je dois verser une somme que j’ai au préalable définie à cette entreprise, somme que celle-ci va affecter à des oeuvres charitables.
Ou bien, variante du même principe : j’achète un objet, une télévision numérique, par exemple, mais elle ne me sera livrée que si j’ai bien maigri de 3 kilos.
Autre variante, nous sommes plusieurs à nous engager à maigrir. Chacun de nous met de l’argent dans un pot commun. Au bout de quelques semaines ou quelques mois, l’argent ainsi collecté est donné à celui ou ceux qui ont tenu leur promesse.
On fait un peu cela avec les enfants dans certaines familles…
Bien sûr. Ce qui est là original est que cela passera par un tiers, qui est une entreprise, dont on peut espérer qu’elle sera plus contraignante que des parents qui oublient d’appliquer les mesures qu’ils ont annoncées.
Et comment s’appelle cette entreprise?
StikK.com, elle doit ouvrir en décembre. Je précise qu’elle va être créée par des étudiants assistés de quelques professeurs, dont un économiste qui s’est beaucoup intéressé à ces questions. Dans cette période de turbulence des universités, on voit comment le monde académique et le monde des affaires peuvent collaborer selon des procédures qui n’ont pas grand chose à voir avec cette prise du pouvoir du MEDEF dans les universités que disent craindre les étudiants.
Cet article n’a pas été votre seule lecture, cette semaine?
Non, j’ai également lu deux papiers sur la globalisation. Le premier est une étude du FMI publiée le mois dernier qui confirme ce que l’on devinait depuis quelques temps, à savoir que la globalisation a contribué à l’augmentation des inégalités, notamment dans les pays émergents. C’est un dossier très épais, rempli de données, de chiffres, dont je recommande la lecture à tous ceux qui s’intéressent à ces questions. On y trouve des analyses très fines de la montée des inégalités qui serait d’après les auteurs de cette étude, moins liée au libre-échange, comme on le croit souvent, qu’à la diffusion des technologies les plus récentes et à la globalisation financière.
En quoi les technologies les plus récentes peuvent contribuer à l’augmentation des inégalités?
Tout simplement parce que peu de gens les maîtrisent et que l’on paie plus cher ceux qui sont capables de les mettre en oeuvre. Cela contribue à expliquer la montée des inégalités dans des pays comme l’Inde ou la Chine. Alors même que ces pays se sont enrichis. Il faut d’ailleurs distinguer inégalité et pauvreté. Les inégalités ont augmenté dans des pays dans lesquels la pauvreté a également diminué.
On apprend, par ailleurs, dans cette étude que les inégalités ont augmenté partout dans le monde développé sauf en France.
Ce n’est pas ce qu’on dit en général.
Vous savez que l’on dit beaucoup que la globalisation est synonyme de recul de l’Etat. C’est un thème qui court un peu partout et qui s’appuie sur l’idée que la globalisation est l’affaire des grandes entreprises qui sont plus puissantes que beaucoup d’Etats, si puissantes qu’elles peuvent leur dicter leur loi. Il y a une dizaine d’années ans, Dani Rodrik, qui enseigne à Harvard, avait montré dans un article devenu célèbre (Why Do More Open Economies Have Bigger Governments?) que c’était faux, que les sociétés les plus ouvertes au commerce international et au libre-échange étaient aussi celles dans lesquelles l’Etat pesait le plus lourd. Son raisonnement était tout simple : l’ouverture au monde présente des risques pour les travailleurs qui sont, du coup, tentés par le protectionnisme. Ils sont d’autant plus tentés par le protectionnisme qu’ils sont moins protégés contre les risques de la globalisation.
Les Etats puissants, qui pèsent lourd dans l’économie les protègent mieux?
Exactement. Et comme elle les protège mieux, ils sont moins tentés par les programmes protectionnistes. C’est pour cela que c’est dans les pays les plus ouverts au commerce mondial que l’on trouve les Etats les plus puissants. Le papier reprend cette thèse et la vérifie en s’appuyant sur des données nouvelles, tirées d’enquêtes réalisées en Europe et en Asie. Et il montre que là où l’Etat intervient, apporte sa protection la tentation protectionniste est plus faible.
Cette étude ne s’intéresse pas aux inégalités…
Non, mais on sait que leur aggravation contribue à l’inquiétude des travailleurs et il n’est pas exclu qu’elle favorise la montée du protectionnisme. Ce serait en tout cas à vérifier.
Si je vous entends bien, ces différents travaux n’invitent donc pas à réduire le poids de l’Etat dans l’économie…
Ils invitent certainement à vérifier que les mesures prises pour alléger le poids de la dépense publique dans le PIB n’entraînent pas une augmentation de l’inquiétude des salariés et de ce qui la produit. Pour résumer et conclure, on se trouve donc avec des papiers qui prennent un peu à revers les positions politiques classiques. Ce sont souvent les organisations qui défendent le plus l’Etat providence qui critiquent avec le plus de vigueur la globalisation. Et, a contrario, ce sont celles qui critiquent le plus l’Etat providence qui chantent le plus volontiers les vertus de la globalisation. Or, ces travaux nous montrent que l’un et l’autre sont complémentaires : il ne peut y avoir de globalisation heureuse qu’avec un Etat protecteur, qui mette les travailleurs à l’abri de ses conséquences.