Bernard Girard
Chronique du 10/03/09
Sur la grve gnrale en Guadeloupe
Bonjour, vous souhaitez nous parler ce matin de la grve
gnrale qui vient de sĠachever en GuadeloupeÉ
Oui, parce quĠil me semble que cĠest un phnomne intressant, qui
mrite dĠtre analysÉ
On a beaucoup rappel quĠil y avait eu en 1967, un an peu
prs avant 1968, une grve gnrale en Guadeloupe, que cette grve gnrale
pourrait annoncer dĠautres mouvements en mtropole. CĠest cela que vous
pensez?
La situation est vraiment trs diffrente. Non, cĠest ce phnomne
mme de la grve gnrale qui mĠa intress. CĠest assez rare, surtout dĠune
dure aussi longue, 44 jours, et il me parait utile dĠessayer de comprendre ce
qui sĠest passÉ
On a beaucoup insist dans la presse sur la revendication
des 200Û que reprennent je crois les runionnais.
Tous les tmoins, tous les acteurs disent que ce nĠtait pas
lĠessentiel. Et quand on regarde dĠun peu plus prs, on a envie de les croire :
les 200Û taient symboliques, mais ce nĠtait quĠune revendication parmi bien
dĠautres. Il y en avait 149 qui touchaient aux sujets les plus divers : le
logement, la formation professionnelle, les prix, la cultureÉ il ne sĠagissait
pas seulement dĠaugmentation de salaires, mais vraiment dĠune rvolte tous
azimuts, dĠune exaspration contre ce que les Guadeloupens appellent la
pwofitation.
Justement, cette pwofitation, cĠest un mot quĠon a entendu
dans les reportages, que veut-il dire?
Je crois quĠil exprime une exaspration devant les profits
excessifs outranciers de quelques uns. Exaspration partage par peu prs tout
le monde aux Antilles. Et qui tient la situation trs particulire de cette
le :
avec une conomie no-coloniale, tous les produits viennent de
France, ce qui en augmente les cots quand on pourrait faire du commerce avec
les les voisines,
Une absence totale de concurrence : il y a des monopoles qui
naturellement ajoutent aux contraintes du commerce no-colonial les rentes du
monopole,
De trs fortes ingalits. Les fonctionnaires qui viennent de
mtropole peroivent une majoration de leur salaire de 40%, ce qui en fait des
riches dans une socit mine par le chmage, beaucoup plus lev quĠen
mtropole, et la prcarit. LĠintrim est infiniment plus dvelopp en
Guadeloupe quĠen mtropole.
Cette exaspration explique que ce mouvement ait t aussi suivi.
Et aussi encadr. Ce nĠtait pas lĠaffaire dĠun syndicat, dĠune corporation
mais vraiment de toute lĠle. On a beaucoup parl du LKP, dont personne nĠavait
en mtropole entendu parler avant, et pour cause, cĠest un collectif regroupant
49 organisations qui se sont runies pour organiser cette grve. Ce mouvement
nĠaurait jamais t aussi fort sĠil nĠy avait eu ce rassemblement.
Le secret de la russite de ce mouvement a donc t une
exaspration, un pais cahier de revendications et lĠalliance dĠune multitude
dĠassociationsÉ
Ë quoi il faut ajouter lĠincroyable ngligence de Paris. Jamais un
mouvement de ce type se serait dvelopp dans une autre rgionÉ
Mais pourquoi cette ngligence? Parce que le pouvoir
manquait dĠinformations sur ce qui se passait aux Antilles?
Ce nĠest pas impossible. La Guadeloupe a connu ces dernires
annes une vritable noria de prfets. Il y en a eu trois depuis 2006. Le dernier, celui
actuellement en poste, a t nomm fin novembre, il y a peine 4 mois. On voit
l, dĠailleurs, lĠune des limites de la manire de gouverner de Nicolas Sarkozy
: un turn-over trop rapide des prfets ne leur donne pas le temps de matriser
les dossiers, de connatre les acteursÉ Mais mme sĠil nĠy avait pas eu ce
dysfonctionnement administratif, cette grve gnrale aurait probablement dur.
Et pourquoi?
Parce que les mdias sont rests plusieurs semaines sans en
parler. Et que Nicolas Sarkozy prend plus au srieux les informations produites
par les mdias que celles produites par lĠadministration. Il suffit de voir
avec quelle clrit il ragit aux missions de tlvision. Le problme est que
les mdias donnent une information tronque, incomplte.
Ce serait donc la faute aux mdias?
Les mdias ont leur propre logique. Mettre en couverture de Paris-Match
une photographie de Sgolne Royal et de son petit ami fait certainement plus
vendre de papier quĠune image dĠmeute en Guadeloupe. Mesurer la gravit dĠun
sujet sa couverture dans la presse est donc une erreur. Ceci dit, les mdias
ont certainement vit un bain de sang.
Et comment?
Vous parliez tout lĠheure de la grve gnrale de 1967. La
police avait alors tir sur la foule et il y avait eu, on lĠa compltement
oubli, plus de 80 morts et de nombreux blesss des deux cots.
La situation tait, bien sr, diffrente, nous sortions des
guerres coloniales, il y avait en Guadeloupe un mouvement indpendantiste qui
inquitait Paris, mais on a pu tirer sur la population sans tmoins. LĠopinion
mtropolitaine lĠa ignor, tout simplement parce que les mdias taient musels
et donc dans lĠimpossibilit de contrler le pouvoir, dĠviter par leur seule
prsence, le dchanement des violences. Imaginez ce qui se serait pass si les
garde-mobiles avaient la semaine dernire tir sur la foule! Les images
auraient fait le tour du monde. Et cette seule menace a incit les pouvoirs
publics faire preuve de retenue.
Mais revenons cette grve gnrale. CĠest un phnomne
assez rareÉ
Et pour cause. Il ne suffit pas dĠappeler la grve gnrale,
comme font rgulirement certaines organisations gauchistes, comme lĠa fait un
temps FO, pour que tout sĠarrte.
Il faut, dĠailleurs, distinguer deux types de mouvements
Les grves de masse, ce que les allemands appellent les
massenstiek,
Et la grve gnrale.
Les grves de masse runissent plusieurs corporations, elles
mettent beaucoup de gens dans la rue, mais elles reposent souvent sur la
solidarit des salaris lĠgard dĠune ou plusieurs corporations dont les
revendications de nature conomique paraissent justifies. Les grves
gnrales, et cela a t le cas en Guadeloupe, ont une dimension politique. On
ne parle seulement dĠargent. On veut changer la socit. CĠest la socit
guadeloupenne qui sĠest souleve contre la pwofitation.
Ë vous entendre, les grves gnrales ressemblent la
rvolutionÉ
Rosa Luxembourg, la rvolutionnaire allemande, qui a beaucoup
rflchi ces questions, qui tait hostile lĠide lniniste dĠune rvolution
mene par une avant-garde, disait quĠil ne fallait pas confondre. Mais il est
vrai que les grves gnrales ont souvent une dimension insurrectionnelle ou
menacent dĠen avoir une. Ce qui explique, dĠailleurs, lĠextrme mfiance des
organisations syndicales classiques qui sont rarement lĠorigine de ces
mouvements. Ce ne sont dĠailleurs pas des syndicats qui ont mont la grve en
Guadeloupe, mais un collectif dĠassociations.
Ce qui est vrai des syndicats, lĠest galement des partis
politiques. Les sociaux dmocrates ont souvent tout fait pour viter les grves
gnrales, pour entraver leur dveloppement parce quĠils craignaient des
dveloppements insurrectionnels. Jaurs qui a tent, on le sait, dĠorganiser
une grve gnrale pour lutter contre le dclenchement de la guerre en 1914,
dclarait quelques annes plus tt : ÒLa grve gnrale est un crime de haute
trahison contre le socialisme.Ó
CĠest pour le moins svreÉ
Oui, mais on comprend pourquoi. Des politiques de gauche peuvent
sĠen mfier pour de bons motifs :
- ils peuvent, dĠabord, craindre que le risque dĠune insurrection
donne aux partis bourgeois la possibilit de faire intervenir lĠarme et de
remettre en cause les avances dmocratiques.
Ils peuvent ensuite, et cĠtait lĠargument de Jaurs, craindre que
ces grves affaiblissent les pays socialement le plus avanc, ceux dans
lesquels il est le plus faciles dĠorganiser ces mouvements.
Ce dbat a occup les militants socialistes la fin du 19me sicle : il y avait les
partisans de la grve gnrale, comme Georges Sorel ou Albert Thomas, et des
adversaires comme Jules Guesdes.
Les syndicats sont dĠautant plus mfiants que la gestion de ces
grves est trs complique. Le pouvoir est impuissant, lĠEtat ne marche plus,
mais on ne peut pas pour autant tout arrter. Certains services doivent malgr
tout continuer de fonctionner. En 1919, il y a eu une grande grve gnrale
Winnipeg, au Canada. Pour viter que le gouvernement ne fasse appel lĠarme
pour maintenir lĠordre, les syndicats ont demand aux policiers de ne pas se
mettre en grve. En 1968, la CGT a dcid de ne pas bloquer la distribution des
journaux. Il fallait informer les citoyensÉ
Pourtant cela marche. CĠest efficace. Les Guadeloupens ont
obtenu beaucoup au terme de ce mouvementÉ mme chose en 68.
Les grves gnrales sont des mouvements trs puissants qui
bousculent lĠordre politique. Et elles sont souvent effectivement efficaces. On
pense 68, mais aussi 36. Mais il y aussi des contre-exemples. La
Grande-Bretagne a connu en 1926 une grve gnrale qui a dur une dizaine de
jours. Lance par les mineurs suivis par un trs grand nombre de corporations
qui voulaient empcher le gouvernement de baisser les salaires, elle sĠest
traduite par un chec cuisant de la classe ouvrire. Dans les mois qui ont
suivi, les pouvoirs publics ont interdit les grves de solidarit, les piquets
de grves, encadr le syndicalisme de la fonction publique : les fonctionnaires
nĠont plus eu le droit dĠadhrer des organisations syndicales avec des
objectifs politiques, ce qui a coup les ponts avec le parti travailliste.
Toutes les grves gnrales ne finissent donc pas sur une
victoire.
On se demande si une grve gnrale serait aujourdĠhui
possible en mtropole?
Les motifs dĠexaspration sont nombreux, le libralisme qui a
domin notre espace intellectuel ces trente dernires annes a perdu beaucoup
de son charme, les mthodes de gouvernement de Nicolas Sarkozy, sa manire de
neutraliser tous les corps intermdiaires qui le met directement en premire
ligne sont autant de facteurs qui pourraient, si les circonstances sĠy prtent,
favoriser un mouvement de ce type qui aurait pour ambition de redfinir un
compromis social acceptable par le plus grand nombre.
Quand vous dites : si les circonstances sĠy prtent, quoi
faites vous allusion?
Il me semble, mais je lĠai dj dit ici, quĠun mouvement de ce
type nĠa de chance de se dvelopper que dans une phase de reprise de
lĠactivit, lorsque lĠconomie va un peu mieux, que la crainte du chmage
recule. CĠest--dire pas avant plusieurs mois.
Mais est-ce que cela suffira? On peut, je crois, reprendre les
rflexions des socialistes de la fin du 19me sicle et comme eux,
analyser ce mouvement dans un contexte international.
Il a pourtant beaucoup changÉ
Oui, mais dans un sens qui rend plus pertinente encore une
rflexion de ce type. Le capitalisme est devenu nomade. Chaque jour nous en
apporte de nouveaux tmoignages. Un mouvement de ce type nĠa de chance de
porter des fruits que sĠil prend au pige le capital, sĠil lui interdit dĠaller
se placer ailleurs, l o le compromis social lui est le plus favorable.
Il faudrait donc que la grve gnrale clate partout en
mme temps? CĠest peu probableÉ
Les institutions varient dĠun pays lĠautre, mais lĠexaspration,
la colre contre les institutions capitalistes, contre les banques est la mme
partout. Des pays dĠordinaire trs calmes, comme lĠIslande, ont connu des
manifestations monstres. On ne peut pas exclure que la sortie de crise ne
sĠaccompagne dans le monde dvelopp et, notamment en Europe, de mouvements
sociaux qui poussent les Etats accepter un nouveau compromis social. LĠEurope
qui a t si vilipende pour ses positions librales pourrait tre le lieu o
se ngocie ce nouveau compromis..
Vous parlez de compromis, mais sur quoi pourrait-il porter?
Sur un niveau acceptable dĠingalits. CĠest, je crois, la
question centrale. Toute cette crise que nous vivons est, mais je lĠai dj dit
ici, fille de lĠexplosion des ingalits, qui a forc les plus modestes
sĠendetter massivement pour financer leur consommation.
La grve gnrale de la Guadeloupe pourrait donc bien tre
lĠannonce de mouvements massifs de ce cot-ci de lĠAtlantique?
CĠest une hypothse quĠon ne peut exclure.
Note de lecture
Comme chaque semaine, vous souhaitez nous parler dĠune de
vos lecturesÉ
JĠaimerais vous parler dĠun texte un peu technique qui a retenu
mon attention parce quĠil me parait assez significatif dĠune volution de la
pense conomique. Vous savez sans doute quĠon a longtemps considr quĠune
bonne rputation suffirait discipliner tous ceux dont le mtier est de
contrler les autres : les auditeurs, les socits de notation, les conseils
dĠadministrationÉ
On sait aussi que cela ne marche pasÉ
Exactement. Mais on nĠavait pas jusquĠ prsent de modle thorique
qui permette de comprendre pourquoi. Les conomistes se contentaient de dire
que le souci de sa rputation suffisait. Or, deux auteurs que je ne connaissais
pas, deux chercheurs de lĠuniversit du Texas, Carlos Corona et Ramandeep
Randhawa, viennent de publier un article (TheAuditorĠs Slippery Slope: The Ill Effects of
Reputation) qui permet de mieux comprendre pourquoi cela ne marche
pas.
Leur papier repose sur une analyse mathmatique, elle fait appel
des calculs de probabilit complexes dont je vous ferai grce, mais leur
raisonnement de base est trs simple : la rputation peut discipliner un
contrleur au tout dbut de ses relations avec lĠentreprise quĠil contrle. Au
bout de quelques annes cĠest beaucoup plus difficile. Imaginez que le
contrleur dcouvre un beau jour que lĠentreprise quĠil est charg de vrifier
triche, fraude depuis deux, trois ans. Il lui est difficile de le dire sans
perdre la face : pourquoi a-t-il fallu autant de temps pour quĠil dcouvre la
fraude? Et ds lors quĠil nĠa pas intrt la rvler, il y a de fortes
chances quĠil ferme les yeux et quĠil sĠengage sur une pente glissante.
CĠest un raisonnement assez simpleÉ
CĠest un raisonnement trs simple qui amne les auteurs
recommander la mise en place de systme de rgulation plus sophistiqus. Ce qui
est assez banal. Si jĠen parle, cĠest que cet article et dĠautres similaires en
prparation indiquent un tournant majeur dans la littrature sur les marchs :
du coeur mme des universits qui ont dvelopp la confiance dans les marchs
viennent des papiers qui montrent un certain scepticisme : on a dcouvert que
lĠon ne pouvait plus leur faire aussi simplement confiance et lĠon commence mieux
comprendre pourquoi.
En dĠautres mots : les rgulateurs trouvent dans ces papiers
matire justifier leurs projets.
CĠest exactement cela.