La gratuité et l’informatique


Vous avez choisi de nous parler ce matin d’un phénomène qui intrigue tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à l’informatique : le développement d’une offre de produits gratuits qui viennent concurrencer les éditeurs traditionnels comme Microsoft.  

Si j’ai choisi de vous parler ce matin de ce phénomène, c’est qu’il y a eu la semaine dernière un événement qui a beaucoup occupé la communauté des amateurs d’informatique : le lancement de la version 1 de Firefox, le navigateur de la Fondation Mozilla…Vous savez ce qu’est un navigateur, c’est un logiciel qui vous permet de vous promener sur internet, d’interroger des bases de données et de trouver des sites. Le plus utilisé est un aujourd’hui de Microsoft, Explorer, mais beaucoup de gens ont utilisé Netscape. Il s’agit de produits commerciaux, or Firefox est un produit libre, que l’on peut charger sur son ordinateur gratuitement…

Vous voulez dire sans le pirater ?

Exactement, ce progiciel est donné gratuitement. Et des millions d’internautes l’ont chargé sur leur ordinateur dans ses versions provisoires, ce que les informaticiens appellent les versions beta. Sa première version définitive a été lancée le 9 novembre. Deux jours plus tard, 2,5 millions d’internautes l’avaient téléchargée.

Et c’est un bon produit ?

C’est un excellent navigateur, plus moderne, plus rapide que les navigateurs commerciaux, d’où son succès.

Mais pourquoi ses créateurs le donnent-ils ?

C’est ce que je vais tenter d’expliquer dans cette chronique, mais je voudrais au préalable dire que ce n’est pas le seul produit de ce type. Il y a tout un mouvement, que l’on appelle Open Source, qui vise au développement de produits informatiques gratuits. Je vous citais le navigateur Firefox, mais il y a également des systèmes de messagerie comme Thunderbird, des systèmes d’exploitation, comme Linux, des serveurs d’application web, comme Apache, des suites bureautiques, des outils de communication, comme Skype qui vous permet de téléphoner au bout du monde gratuitement et que 14 millions de personnes utilisent régulièrement…

Quand je dis que ces produits sont gratuits, ils le sont vraiment complètement. Il existe sur internet beaucoup de choses qui ne sont gratuites que provisoirement. Les éditeurs, en général de logiciel, mais pas exclusivement, mettent leur produit gratuitement à disposition pendant quelques semaines pour attirer les clients.

Un peu comme sur un marché, on vous laisse goûter les fruits pour vous inciter à les acheter…

C’est exactement la même technique. D’autres vous donnent le produit gratuitement, mais avec de la publicité. Si vous voulez supprimer la publicité, il faut payer. D’autres encore ne donnent gratuitement qu’un bout du produit. Tout cela relève de techniques marketing adaptées à un nouveau média. Mais ce dont je vous parle est différent : le produit est complètement gratuit. Et cette gratuité n’est pas une astuce pour vous inciter à acheter plus après. Elle est volontaire. Et avant d’aller plus loin, il faut, je crois, souligner ce que cela a d’original :

- dans un monde dominé par le libéralisme et sur un marché pris en otage par quelques grandes entreprises qui ont des positions de monopole comme Microsoft,

- dans un monde dans lequel on assiste à un développement extravagant des droits de la propriété industrielle, des marques, un monde dans lequel des industriels tentent de s’approprier des biens publics, collectifs, où l’on menace d’envoyer en prison des jeunes gens qui copient sur leur ordinateur pour leur usage privé des chansons qu’ils peuvent entendre gratuitement à la radio.

 J’en reviens à ma question initiale. Comment est-ce possible ? à quoi est-ce que cela tient ?

Il y a, je crois, plusieurs explications. Il y a, d’abord, et c’est un facteur que l’on ne peut pas complètement négliger une dimension idéologique. Un certain nombre de gens pensent que le logiciel est un bien public et qu’il devrait être gratuit comme le sont les découvertes scientifiques, que chacun devrait pouvoir y avoir accès pour en profiter et contribuer à l’enrichissement des connaissances de tous. La comparaison avec le monde scientifique n’est pas absurde. Un programme informatique est un objet très complexe. Le donner gratuitement permet tout à la fois de le tester dans des situations très différentes, de corriger ses erreurs et de le faire évoluer. Les producteurs ne se contentent pas, en effet, de donner leur produit, ils donnent également leurs sources, leurs programmes, ce que les éditeurs commerciaux ne font jamais. Ils donnent donc aux utilisateurs la possibilité de modifier, d’enrichir, de compléter leur produit. Firefox est, par exemple, plein de petites applications complémentaires qui ont été développées par des utilisateurs qui l’avaient reçu gratuitement et qui les ont mises à leur tour à la disposition de tout le monde. En adaptant le navigateur à leurs besoins, il l’ont amélioré. On touche là, d’ailleurs, à l’une des spécificités du logiciel qui est toujours le fruit d’une collaboration entre son concepteur et ses utilisateurs qui le paramètrent et l’adaptent à leurs besoins.

Mais qu’est-ce qui peut inciter l’utilisateur à partager ses corrections, ses améliorations ?

Les économistes qui se sont penchés sur la question, je pense notamment à Jean Tirole, ont mis en avant le souci chez les développeurs de leur réputation(1). Autour de chacun de ces logiciels gratuits se sont développées des communautés de quelques centaines de personnes qui communiquent au travers d’internet. Il est pour les membres de cette communauté intéressant de se faire connaître, tant pour satisfaire leur amour-propre que pour retenir l’attention d’éventuels employeurs. Parce qu’autour de ces produits se développent des tas de services qui demandent des compétences. Lorsqu’une entreprise choisit d’utiliser ces produits, elle a besoin d’ingénieurs, de spécialistes qui les connaissent. Avoir contribué au développement de l’une ou l’autre de ces applications est une bonne manière d’attirer de se faire recruter dans de bonnes conditions. Mais ce n’est sans doute pas la seule motivation. Ceux qui ont eu la curiosité d’interroger les développeurs qui travaillent sur ces projets disent que c’est souvent le plaisir de résoudre des problèmes difficiles qui les pousse à se lancer dans l’aventure(2).

Vous disiez à l’instant que les entreprises utilisent ces produits. Elles le font vraiment ?  

Bien sûr. Ils ne sont pas réservés aux amateurs et aux particuliers. Pour ne vous donner qu’un exemple il y a actuellement tout un débat à la ville de Paris pour savoir si elle va abandonner les solutions de Microsoft pour des solutions libres, open source. Et la ville de Paris n’est pas seule dans ce cas. Munich a déjà fait ce choix et l’administration a donné comme consigne à ses services informatiques de privilégier les logiciels libres.   

Cela devrait permettre de faire des économies ?

A terme, sans doute, mais pas dans l’immédiat. Faire basculer toute l’informatique d’une grande administration coûte forcément très cher : il faut modifier les systèmes, former les utilisateurs, adapter les logiciels aux besoins spécifiques… La ville de Paris a évalué ce coût à 57 millions d’€, ce qui est considérable et fait penser que si elle va vers les progiciels libres, ce sera progressivement.

J’imagine que Microsoft fait une pression forte pour empêcher des clients de cette taille de le quitter…

Bien sûr. Microsoft se bat d’autant plus qu’il est directement menacé sur plusieurs de ses marchés par ces évolutions que favorisent plusieurs de ses concurrents. Microsoft a acquis ces dernières années de véritables monopoles sur des segments entiers du marché de l’informatique, ce qui gène les grandes entreprises informatiques, comme IBM, Sun…mais aussi ceux qui veulent se faire une place sur ce marché. Et on voit plusieurs de ces entreprises financer, prêter du personnel, contribuer au développement de solutions gratuites, libres. Lorsque l’on joue aux échecs, aux dames ou au jeu de go, il arrive que l’on sacrifie une pièce pour se donner un peu d’air et d’espace. C’est cette tactique qu’utilisent ces entreprises : en finançant des produits gratuits qui viennent faire concurrence à Microsoft, elles se créent des espaces de liberté pour reconquérir des parts de marché qui leur échappaient.

J’ai cité des entreprises américaines, mais les européens jouent un rôle important dans le développement de ces solutions. La stratégie de la gratuité leur permet de se faire une place sur ce marché. Pour ne donner que cet exemple, Linux qui fait de plus en plus concurrence au Windows de Microsoft a été développé par un finlandais.

L’open source est donc une réaction au monopole de Microsoft.

Exactement. D’ailleurs, Firefox est basé sur les programmes de Netscape, une société que Microsoft a chassée du marché et qui a trouvé là un moyen de se refaire une santé. Non pas en vendant son navigateur mais en aidant un navigateur qui donne accès à ses services sur internet dont Microsoft ne fait naturellement pas la promotion.

L’objectif de ces entreprises est donc bien de gagner de l’argent, ce qui veut dire que cette gratuité n’aura qu’un temps…

Pas forcément. Certaines des entreprises qui se sont lancées dans le développement de ces produits gratuits le font parce que cela leur permet de créer un marché. Je vous parlais tout à l’heure de Skype. Il s’agit d’un programme qui permet de téléphoner gratuitement à l’autre bout du monde depuis son ordinateur. Il suffit de disposer de ce programme, qui est gratuit, pour pouvoir discuter avec des interlocuteurs qui disposent du même programme.

Ce n’est pas le cas de tout le monde !

Non, et c’est là que Skype gagne de l’argent. Si votre interlocuteur n’est pas équipé, vous pouvez continuer de l’appeler, mais à ce moment là il faut payer la communication, à un prix très faible, beaucoup plus faible que celui des sociétés de télécommunication traditionnelles, mais il faut payer tout de même. Vous voyez donc le mécanisme à double détente :

- d’un coté, la gratuité permet de constituer un parc d’utilisateur de ce logiciel et des services qui vont avec,

- de l’autre, les limites de la technologie permettent de vendre des services qui se développent parce qu’ils sont très compétitifs.

Les concepteurs de Skype ont donc intérêt à ce que le plus grand nombre d’internautes utilisent leur produit. Plus ils seront nombreux à téléphoner gratuitement depuis leur ordinateur, plus ils ont de chance de vendre des communications.  

Cette gratuité est, si j’ai bien compris, un phénomène récent aujourd’hui réservée à l’informatique. Peut-on envisager qu’elle se développe dans d’autres domaines ?

C’est déjà un peu ce qui se produit avec les téléchargements de chansons ou d’images. Et on touche là à ce qui est probablement un des combats majeurs des années à venir : celui des droits de propriété intellectuelle. Les éditeurs de solutions open source ont beaucoup réfléchi à ces questions et ils ont développé toute une série de solutions juridiques, légales originales qui vont à l’encontre des systèmes actuels de protection, qu’il s’agisse du copyright, du brevet ou des droits d’auteur à la française. On va probablement aller dans les années qui viennent vers des batailles vigoureuses entre ces différents systèmes. C’est un sujet intéressant sur lequel je reviendrai dans une prochaine chronique.

--------
(1) Josh Lerner, Jean Tirole, The economics of open source, NBER, février 2000
(2) Karim Lakhani, Robert G.Wolf, Why Hackers Do What They Do: Understanding Motivation and Effort in Free/Open Source Software Projects, MIT Sloan working paper, septembre 2003.

Retour a la page d'accueil