Bernard Girard
Chronique du 22/05/06
Géopolitique d’un monde mélancolique
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin de géopolitique…
Plutôt que de géopolitique, je voudrais vous parler ce matin de Géopolitique d’un monde mélancolique1, un livre d’Alain Simon qui vient de sortir aux éditions Eyrolles, que l’on connaît plutôt pour ses publications professionnelles, mais qui a créé il y a quelques temps une collection d’essais qui a publié plusieurs ouvrages intéressants.
Le titre est original et beau…
Il est pour beaucoup dans mon choix…
C’est un livre d’Alain Simon. Qui est l’auteur?
La courte biographie en quatrième de couverture indique qu’il est économiste et juriste de formation, qu’il a publié deux autres livres aux Editions Descartes, dont l’un consacré à l’économie financière… Je n’en sais pas plus sinon qu’il a travaillé à la Coface qui est, comme vous le savez, un organisé spécialisé dans le commerce extérieur. Et ce n’est sans doute pas un hasard. On devine tout au long de ce livre une connaissance intime, fine des mécanismes du commerce extérieur. J’irai même jusqu’à dire que tout la réflexion géopolitique de Simon est nourrie de cette connaissance des mécanismes du commerce internationale, d’années d’interrogations sur ce qui fait qu’une entreprise, un pays réussissent ou pas à l’exportation. C’est en ce sens que ce livre de géopolitique est aussi un livre d’économie.
Venons-en donc au livre. S’il s’agit de géopolitique, j’imagine qu’il y a de grandes perspectives, une vision panoramique…
Vous avez raison, on parle de la guerre froide, de la Chine, de Reagan, de la Palestine, de la dernière élection de Chirac. Mais, tout cela est organisé autour d’une question centrale : en quoi le monde a-t-il changé depuis la chute du mur de Berlin? En quoi les équilibres de la guerre froide ont-ils été déplacés? Et comment peut-on utiliser ce que l’on sait de cette période pour comprendre celle dans laquelle nous sommes. Mais, je le répète, c’est une réflexion qui prend appui sur les questions de commerce international.
Ce n’est pas la première fois que l’on met en avant le rôle du commerce dans les relations internationales. Souvenez-vous, on disait il n’y a pas si longtemps que les Américains étaient allés en Irak pour protéger les intérêts de leurs compagnies pétrolières…
Le propos d’Alain Simon est bien plus intéressant et original. Parlant de la chute du communisme, il montre comment les Etats-Unis ont su financer des projets d’armement extrêmement lourds et pousser à l’échec l’URSS incapable de suivre.
Un peu comme au poker, il y en a qui gagnent tout simplement parce que leurs adversaires ne peuvent pas suivre…
Exactement. Mais pourquoi les Etats-Unis pouvaient miser plus que les russes? Tout simplement parce qu’ils pouvaient emprunter sur les marchés internationaux, ils pouvaient attirer les fonds nécessaire pour financer les projets extravagants comme la guerre des étoiles quand les soviétiques en étaient incapables.
Incapables parce que leur monnaie n’attirait pas les investisseurs étrangers?
Exactement. Les américains ont pu emprunter massivement pour financer leurs projets délirants parce que leur monnaie inspirait confiance et offrait des taux d’intérêt élevés, ce qui n’était pas le cas du rouble. Conclusion : les Etats-Unis qui n’avaient pas su battre l’URSS sur le terrain militaire, au Vietnam notamment, ont vaincu les soviétiques grâce à leur politique monétaire. Mais Alain Simon ne limite pas là son analyse. Il la poursuit et montre que nous avons nous-même, au même titre que le Japon, d’ailleurs, très largement profité de cette politique. Pour pouvoir emprunter, les américains ont dû conduire une politique du dollar fort qui a rendu nos industries plus compétitives et nous permettait de leur vendre nos produits. D’où la croissance en Europe et au Japon.
C’est leur capacité à emprunter qui a fait leur force?
Exactement. C’est l’une des idées majeures de ce livre qui amène d’ailleurs Alain Simon à expliquer que l’Europe ne réussira à écrire l’histoire que lorsque l’euro deviendra une monnaie de réserve, lorsque le reste du monde achètera des euros comme il achète des dollars. Il dit tout cela de manière très imagée : “Ce qui fait la force des Etats-Unis n’est pas, je le cite, qu’ils diffusent des dollars à des Américains, mais à des receleurs étrangers. Les faux-monnayeurs ne deviennent riches que s’ils parviennent à écouler leurs billets en dehors de leur cave.”
Ce n’est pas un style courant pour un économiste…
Non. Et c’est ce qui fait le charme de ce livre, qui se lit et bien même si cette écriture très alerte est parfois un peu agaçante. On sent que Simon a l’habitude de faire des conférences, de trouver des formules brillantes qui font mouche au risque d’aller parfois un peu vite en affaire. Ce livre est très intelligent, mais je ne suis pas sûr que ces raisonnements tiendraient toujours si on les confrontait à des analyses précises, mais peu importe. Mais revenons au dollar et à l’Europe. Nos difficultés ont commencé lorsque les Américains ont décidé de faire chuter le dollar pour rendre plus compétitive une industrie que les Japonais et les européens menaçaient.
Vous nous parliez de géopolitique, c’est plutôt un livre sur la monnaie, sur l’impact des monnaies sur les relations internationales…
Je dirai plutôt que c’est un livre sur l’endettement, sur les créances. Sur tout à la fois la puissance que donne le pouvoir d’emprunter, de s’endetter, mais aussi sur les effets de la dette. Il y a dans ce livre toute une théorie de la dette que l’on ne rembourse pas et dont on paie longtemps le prix qui mérite qu’on s’y attarde un instant. Lorsque l’on nous rend service, nous avons, explique Alain Simon, le choix entre trois comportements :
- rembourser sa dette,
- oublier qu’on nous a rendu service,
- se retourner contre celui qui nous a rendu service pour effacer cette faiblesse qui nous a amené à lui demander son aide.
Mais dans ces deux derniers cas, le créancier peut tenter de récupérer sa mise, ce qui peut faire mal. Il applique ce modèle à de nombreux cas de figure, à Chirac, par exemple…
Comment…
Chirac a été, lors de la dernière élection présidentielle, élu avec les voix de gauche. S’il avait été reconnaissant, il aurait nommé un premier ministre à la fibre sociale qui tente de répondre aux attentes de ces électeurs. Or, il a fait tout le contraire. Il a immédiatement oublié son échec et nommé, avec Raffarin, quelqu’un qui venait de la droite de l’UMP, qui exprimait, jusque dans son physique le conservatisme. Parce qu’il ne voulait pas reconnaître sa faiblesse, il n’a pas payé sa dette, mais les électeurs de gauche, eux n’ont rien oublié, et n’ont eu de cesse, depuis, de la lui faire payer.
Il explique de la même manière notre anti-américanisme par une dette que nous avons contractée lors de l’intervention américaine en 1917 et en 1942 et que ne voulons pas payer. Il explique de la même manière le comportement de Saddam Hussein. À la veille de la première guerre du Golfe, il a protégé l’Occident de la menace fondamentaliste iranienne au prix d’une guerre très meurtrière. Il attendait une récompense, un remerciement, mais plutôt que de le rembourser, l’Occident qui l’avait armé, a oublié ce qu’il lui devait. Dès qu’il a en eu l’occasion, Saddam a cherché à se rembourser. C’est ce qu’il a fait en 1991, en envahissant le Koweit.
Alain Simon utilise le même schéma pour expliquer septembre 2001. Les Américains ont utilisé les islamistes dans leur lutte contre l’URSS en Afghanistan, ceux-ci ont contribué à la défaite soviétique mais ils n’ont rien reçu en récompense. Ils attendaient qu’on leur abandonne l’Arabie Saoudite et, plutôt que de payer leur dette, les Américains les ont oubliés. D’où leur vengeance et les attentats de septembre 20001 : il faut que les dettes soient payées.
C’est un raisonnement un peu mécanique…
Pas plus que celui qui explique les relations internationales par la volonté des Etats-Unis de défendre les intérêts des compagnies pétrolières. En fait, ce schéma rappelle celui du potlatch qu’a analysé Marcel Mauss dans sa théorie du don ou, plus près de nous, de Maurice Godelier et, de manière plus générale, les travaux des économistes qui s’intéressent à l’anthropologie.
Ce ne sont donc pas seulement des rapports de forces qu’il analyse…
En effet. À l’inverse de beaucoup de spécialistes de géopolitique, Alain Simon s’intéresse beaucoup plus aux rapports de dépendance qu’aux rapports de forces. Le monde est fait d’interdépendances et c’est, nous dit-il, en les analysant que l’on a une chance de comprendre ce qui se passe. Un de ses chapitres s’intitule de manière significative “Je te dois, tu me dois”.
Cette réflexion sur la dépendance, les dépendances mutuelles, le conduit à intégrer le temps dans la réflexion. La dette, c’est du temps, c’est de la mémoire. Il y revient à plusieurs reprises…
Ce souci du temps explique la référence à la mélancolie dans le titre?
Sans doute. L’importance de l’histoire est l’un des thèmes qui revient en permanence dans ce livre. “La compréhension du passé est une des clés de la compréhension du présent.” Non pas au sens où il y aurait des continuités, une âme ou un esprit français, allemand, japonais… qui expliqueraient les comportements, mais au sens où les relations s’inscrivent dans la mémoire, dans le temps. Le choix, par les Polonais, du F16 américain plutôt que des avions de Dassault, quelques mois seulement après leur entrée en Europe en donne une belle illustration : ils ont préféré les Américains qui les ont aidés dans leur lutte contre le communisme aux Français qui les ont abandonnés à Dantzig.
Cela nous éloigne de la monnaie…
Pas vraiment… Il y a dans ce livre de longs développements sur l’euro qui font une large place à l’histoire, je devrais plutôt dire à la mémoire. “Une monnaie, dit-il, vaut aussi son poids de mémoire, lequel se mesure la balance de l’histoire.” De l’histoire ou, plutôt, de l’image qu’on en a, ce qui m’amène à un autre thème qu’il développe : celui de la croyance. On n’accorde de crédit qu’aux gens auxquels on fait confiance, aux gens dont on pense, dont on croit qu’ils pourront nous rembourser, et cette croyance repose, dit-il, d’abord, sur la confiance qu’ils ont dans leurs propres projets. J’ai plus de chance de convaincre les autres de me faire confiance si je suis moi-même tellement convaincu du succès de mon entreprise que j’en fais rêver les autres.
Si l’euro a du mal à s’imposer, c’est que les Européens ne croient pas suffisamment en l’Europe pour convaincre les autres… C’est, de manière plus subtile, qu’il a été conçu pour arrimer l’Allemagne à l’Europe, qu’il a emprunté à la tradition allemande, alors même, que l’Allemagne est un pays d’émigration, c’est-à-dire un pays qui ne fait pas rêver. Ce qui manque à l’euro, dit-il, c’est l’Angleterre capable de créer dans le monde entier des valeurs de culture populaire.
Mais avec toutes ces analyses on est assez éloigné de l’actualité…
Pas forcément. Il y a chez Alain Simon un europessimisme qui lui fait au fond dire que si l’Europe ne réussit pas à créer de la croyance, elle pourrait retomber dans ses vieux travers d’un continent qui s’est, c’est une de ses formules, suicidé deux fois en un siècle. Un peu comme l’a fait la Yougoslavie. On trouve dans ce livre des analyses tout à fait intéressante sur ce conflit, tout comme, d’ailleurs, sur le conflit israélo-palestinien qu’il rapproche, ce qui est éclairant.
Il y a dit-il au sein des deux communautés, chez les Palestiniens comme chez les Israéliens, des conflits extrêmement violents comme on le voit aujourd’hui dans une Palestine au bord de la guerre civile. Ces sociétés ne tiennent que parce qu’elles ont un ennemi commun, Israël pour les uns, les Palestiniens pour les autres. Que celui-ci vienne à disparaître et elles pourraient se retrouver en guerre avec elles-mêmes.
Ce raisonnement est, en fait, une variation autour du thème du bouc émissaire de René Girard qu’Alain Simon ne cite pas mais qu’il a certainement lu. Ce raisonnement a, en tout cas, le mérite d’éclairer la situation, de montrer pourquoi elle dure depuis si longtemps, pourquoi on n’arrive pas à la paix malgré tous les efforts des uns et des autres.
Tout cela fait des analyses intéressantes, mais y a-t-il dans ce livre des propositions, des idées qui permettent d’avancer, d’échapper à ces risques…
Ce n’est pas un livre programme, mais on y trouve des éléments de réflexion pour l’avenir. Il y a, notamment, de longs développements sur la nécessité d’intégrer la Turquie à l’Europe avec un argument qui s’inscrit dans cette réflexion sur la croyance dont je parlais à l’instant : aujourd’hui les Américains et les islamistes ont convaincu le monde que nous étions entrés dans une guerre des civilisations, des religions. L’Europe pourrait montrer, par son action, en intégrant la Turquie, que cette guerre n’est pas une fatalité, que cette croyance est fausse. Ce serait créer, pour tous les peuples de l’ancien empire ottoman, une croyance dans un autre avenir que le conflit, un conflit que Simon semble redouter. Je le disais, il y a dans son livre beaucoup de pessimisme, d’inquiétude. Il revient à plusieurs reprises sur les risques de guerre. “Ceux qui voulaient tant croire à la paix, redoutaient tant la mort au début des années 1990, sont devenus tellement terrorisables qu’ils sont à présent mûrs pour accepter toute action préventive.”
Vous m’interrogiez sur la pertinence de ces analyses pour l’actualité. Il y a dans ce livre des développements sur l’affaire irakienne qui sont en plein dans l’actualité. Je résume : si les Américains veulent se sortir du bourbier irakien, il va falloir qu’ils obtiennent le soutien des iraniens. Or, ceux-ci n’accepteront de faire un effort que s’ils sont payés de retour. Et comment peuvent-ils l’être sinon par l’acceptation du rôle de puissance régionale de l’Iran et de son statut de puissance nucléaire, ce qui est un analyse voisine de celle de Philippe Moreau-Desfarges qui vient de donner dans Politique Internationale un papier qui va dans le même sens puisqu’il dit que le problème n’est pas de savoir si l’Iran possède l’arme nucléaire mais si elle est raisonnable dans son emploi2.
Nous arrivons au terme de cette chronique. C’est un livre à lire?
C’est un de ces livres qui fourmillent d’idées, d’analyses qui ne sont pas toutes à l’abri de la critique, on est dans le monde des essais, mais qui ont un mérite : on a le sentiment, en les lisant, d’être tout à la fois original et intelligent et ceci sans faire trop d’efforts. Ce n’est pas rien, c’est assez en tout cas pour en recommander la lecture…