Bernard Girard

Chronique du  23/06/09

Retraites : économie, morale, générations futures




Bonjour. Vous souhaitez nous parler ce matin des retraites, mais sous un angle un peu particulier, celui de l’alliance de l’économie et de la morale…

Vous l’avez observé, le débat sur les retraites que l’on croyait rangé dans l’armoire des thèmes de campagne électoral est revenu ces derniers jours dans l’actualité, suscitant, d’ailleurs, des contradictions au sein du gouvernement entre ceux qui veulent, comme Brice Hortefeux la repousser à 67 ans et ceux, comme François Fillon, qui pensent que c’est un débat qui mérite d’être traité lors d’une grande campagne électorale, d’une campagne présidentielle, par exemple. Mais ce n’est pas de cela que je veux vous parler, mais plutôt de ce que les débats autour des retraites ont d’étrange…

Parce qu’elles mêlent morale et économie?

Oui. Parce que d’un coté, on nous parle d’économie, on nous dit que les systèmes de retraite sont en déficit, qu’ils ne peuvent pas tenir et qu’il faut donc trouver des solutions : augmentation des cotisations, réduction des pensions ou allongement des périodes de cotisation et, de l’autre, on nous dit qu’il faut prendre ces mesures si nous ne voulons pas être injustes avec les les générations à venir, si nous ne voulons pas qu’elles aient trop à payer… ce qui en gros signifie que si nous étions égoïstes, nous pourrions continuer de vivre avec le système actuel pendant encore de nombreuses années sans que cela nous coûte trop cher.

Et, ce faisant, on se place là sur le plan moral.

Exactement. L’égoïsme, la justice sont des concepts moraux.

Faire appel à la morale pour faire passer des décisions économiques n’est pas nouveau.

Ce qui l’est, c’est de faire appel aux générations futures. En général, on se préoccupe exclusivement des obligations que nous avons à l’égard de nos contemporains. Et là, on évoque les gens qui seront en activité en 2050, qui ne sont pas peut-être pas encore nés et on nous dit : attention! Nous n’avons pas le droit, nous ne pouvons pas leur laisser une trop grosse dette. Et, non seulement on le dit mais des économistes ont entrepris de chiffrer ce que cela leur coûterait…

Ils font une comptabilité du futur?

En quelque sorte. Ils appellent cela comptabilité générationnelle et tentent, depuis les premiers travaux de Lawrence Kotlikoff dans les années 90, de faire une comptabilité intergénérationnelle : que vont coûter aux générations futures nos dépenses actuelles? Ce sont des travaux peu connus mais qui nourrissent aujourd’hui, dans de nombreux pays, les débats sur les retraites mais aussi sur la fiscalité. Deux économistes du FMI, Joaquim  Levy et Ousmane Doré, ont appliqué ses méthodes aux données françaises. Leurs résultats montrent que les générations futures devront payer deux fois plus que les générations actuelles pour maintenir le niveau actuel des pensions.

Du fait de la démographie et de l’augmentation du nombre de personnes âgées?

Et du chômage, qui est une cause majeure de difficultés, mais plus que les causes, c’est la démarche qui est intéressante.  

Et c’est fiable?

Je n’en suis pas certain. Tous les auteurs qui appliquent ces méthodes insistent beaucoup plus sur le remboursements des dettes que sur les bénéfices que les générations futures tireront de nos investissements. Mais ces travaux montrent comment  le thème de la justice intergénérationnelle s’impose dans le débat public et commence à guider les décisions des politiques.

C’est un thème que l’on rencontre ailleurs que dans la question des retraites. Les défenseurs de l’environnement l’utilisent également…

Vous avez tout à fait raison. Et ils en ont fait un argument politique qu’ils utilisent dans deux grands cas de figure : lorsqu’ils parlent de l’épuisement des ressources et lorsqu’ils veulent bloquer des recherches qui auraient des effets irréversibles. Si l’on veut interdire certaines expériences en biologie, c’est aussi pour que nos petits-enfants puissent vivre dans le monde qui nous a été légué. Ce serait injuste de leur imposer de vivre dans un autre monde que celui dans lequel nous sommes nés.

C’est une préoccupation nouvelle, récente. Lorsque vous regardez la littérature morale classique, vous découvrez qu’elle n’a jamais abordé ce thème : ni Aristote, ni Kant, ni les utilitaristes… On trouve ici ou là des traces, des remarques sur les générations futures, quelques mots chez Locke, mais ce ne sont que des traces, des bribes de phrase. Quand on parlait, hier, des générations futures c’était pour s’inquiéter de ce que la postérité retiendrait de nos actions. 

On pouvait aussi se sacrifier pour ses enfants…

C’est vrai. Je me bats, disait le révolutionnaire, pour que mes enfants connaissent un monde libre. Mais on ne se préoccupait pas de justice entre les générations. On le fait aujourd’hui, ce qui soulève d’ailleurs de nombreuses questions.

Ce n’est pas évident…

Non. La justice intergénérationnelle soulève de nombreuses difficultés sur lesquelles les philosophes travaillent. On comprend bien que l’on éprouve de la sympathie pour nos enfants et nos petits-enfants et que l’on souhaite qu’ils aient une bonne vie, mais a-t-on vraiment des obligations à l’égard des gens que nous ne connaîtrons jamais? Devons-nous nous serrer la ceinture, nous interdire de vivre comme nous le souhaitons pour leur assurer une vie agréable? Ce n’est pas sûr…

Il y a des gens qui le disent?

C’est la thèse que défend le philosophe allemand Dieter Birnbacher. Dans un texte récent, il dit par exemple : “Les émissions de dioxyde de carbone et autres gaz à effet de serre devraient être réduits rapidement de manière significative, même si cela a des conséquences négatives sur le développement économique.” Et il ajoute : même si nous n’étions pas responsables du réchauffement climatique, nous aurions l’obligation morale de réduire nos consommations pour protéger ceux qui en sont victimes.

Et pourquoi?

Tout simplement parce que la responsabilité morale ne s’arrête pas à la causalité, à la responsabilité des faits. Si nous avons la possibilité de limiter les effets du changement climatique, alors nous en avons l’obligation même si nous n’y sommes pour rien. Et même si ses effets ne se font sentir que dans des décennies. C’est en fait le même raisonnement que celui qui nous amène à condamner ceux qui se rendent coupables de non-assistance à personne en danger.

Mais ce n’est pas la seule difficulté. Les générations futures, qui ne sont pas nées, ne peuvent pas s’exprimer, ne peuvent pas nous dire ce que sont leurs préférences. Elles ne sont pas là pour faire valoir leurs revendications. On peut parler à leur place, c’est ce que font toutes ces associations qui défendent l’environnement, mais quels intérêts défendent-elles? Ceux des générations futures ou les leurs? On peut les soupçonner d’instrumentaliser les générations futures un peu comme ceux qui font voter les morts leur font dire ce qu’ils veulent.

Et comment les philosophes qui s’intéressent à ces questions répondent à cela?

Birnbacher prend (dans La Responsabilité envers les générations futures) l’exemple d’une personne qui meurt de faim. Nous avons, dit-il, le devoir de l’aider à ne pas mourir mais aussi, si nous n’en avons pas la possibilité directe, celui d’inviter d’autres personnes à l’aider. Remplacez cette personne qui meurt de faim par les membres des générations futures et vous avez votre réponse. Qui est d’ailleurs assez convaincante car il n’y a pas que les générations futures qui ne peuvent pas s’exprimer, il y a aussi les enfants, les fous… et, cependant, nous trouvons normal que des autorités morales prennent leur défense.

J’imagine que ces thèses font débat…

Bien sûr, mais ce souci des générations futures tend à s’imposer sous la pression des défenseurs de l’environnement, même il n’est pas certain que cela se fasse toujours à leur avantage. 

Tout de même, souci des générations futures et protection de l’environnement vont de pair.

Oui, mais cela peut-être plus complexe. Prenez les OGM. Leurs adversaires disent : “nous devons les interdire parce que nous avons l’obligation de laisser aux générations futures, la terre dans l’état dans lequel nous l’avons trouvée.” Leurs partisans expliquent tout le contraire : si l’on veut maintenir un environnement agréable pour les générations futures, il faut favoriser le développement de plantes capables de résister au changement climatique, ce qui suppose des manipulations génétiques. 

Je n’ai pas souvent entendu cette thèse…

Plusieurs biologistes l’ont développée dans un papier publié dans Le Monde il y a quelques mois. Je le cite parce qu’il montre bien comment le débat a pris une dimension morale. Les discussions ne se situent pas, comme on pourrait s’y attendre, sur un plan de politique sanitaire, les OGM sont-ils mauvais pour la santé? ou économique, les OGM permettent-ils de baisser les coûts de la production agricole? mais sur un plan moral. 

Ce sont les générations futures qui vont dicter, qui dictent dores et déjà certaines de nos décisions.

Vous n’allez pas un peu loin…

Je ne crois pas. Et j’en veux pour preuve, la création dans plusieurs pays, en Israël ou en Hongrie, d’institutions officielles, dont la mission est de faire entendre la voix des générations futures dans les prises de décision. La Knesset, le Parlement israélien a créé une commission pour les générations futures.

Et que fait-elle?

Elle étudie l’impact sur les générations futures des décisions prises par le Parlement et elle fait des recommandations. Elle peut même déposer des projets de loi. Cela se passe au Parlement, ce qui veut dire que pour les Israéliens les générations à venir, qui ne votent pas, on leur mot à dire dans les décisions politiques. Et pas seulement dans des décisions qui concernent l’environnement. C’est un changement radical dans nos manières de concevoir la politique, c’est l’introduction dans le processus de décision d’un nouvel acteur, d’une nouvelle partie prenante qui a un statut original. 

La Hongrie a fait de même, elle a créé en mai dernier un ombudsman dont le rôle est de veiller aux intérêts de ceux qui ne sont pas encore représentés sur la scène politique. Le parlement finlandais a également une commission pour le futur. C’est donc un mouvement qui prend forme.

Et vous croyez qu’il pourrait venir chez nous?

Et pourquoi pas? Ce serait pour Nicolas Sarkozy qui est toujours à la recherche d’une astuce pour prendre à contre-pied ses adversaires une bonne manière de prendre acte du succès d’Europe écologie aux dernières élections et de mettre ses dirigeants en porte-à-faux. 

Il faudrait le lui proposer…

S’il nous écoute… Tout en sachant que c’est problématique, comme le montre bien, d’ailleurs, la question des retraites. Parce qu’il ne faudrait pas que sous couvert de justice à l’égard des générations futures on creuse un peu plus les inégalités dans les générations actuelles.  

Et c’est un risque?

C’est un risque qu’on ne peut exclure. Regardez les retraites. Toutes les mesures prises depuis une dizaine d’années pour alléger la charge des générations futures ont réduit de manière significative les pensions. Elles ont incité les plus riches à investir dans l’assurance vie et en bourse pour préparer leur retraite, mais elles ont pénalisé les plus pauvres et notamment les femmes dont les carrières sont plus courtes (moins de 40% des femmes partent aujourd’hui avec une carrière complète). 

Et ce n’est pas fini. Les projets actuels de révision des avantages accordés aux mères (ramener de deux à un le nombre d’années de cotisations qui leur est accordé) pour éviter d’augmenter les cotisations des générations futures pourraient contribuer à creuser un peu plus les inégalités au sein des générations actuelles. 

C’est en cours?

C’est un projet dont on discute actuellement. Qui ne passera peut-être pas dans l’immédiat tant son poids symbolique est fort, mais vous voyez combien sous couvert de protéger les générations futures on risque de creuser les inégalités entre contemporains.

De manière plus générale, on aurait, je crois, tort de démanteler ou de modifier trop profondément notre système de retraite qui avait justement pour grand avantage d’organiser la coordination entre différentes générations de manière particulièrement efficace.

 Il a été conçu pour aider les retraités mais il a profité à tout le monde. Aux retraités, bien sûr, mais aussi aux actifs et à leurs enfants.  

Vous voulez dire que c’est un système gagnant-gagnant?

Le système de répartition a permis de verser des pensions à des gens qui avaient peu cotisé dans le passé. Mais il a aussi soulagé les actifs, surtout les plus pauvres, qui devaient, autrefois, prendre en charge leurs parents. Cotiser coûte bien moins cher, surtout pour les plus modestes. Les cotisations étant progressives, une partie des pensions de leurs parents est financée par les cotisations de ceux qui ont de meilleurs situations. 

Tout cet argent que nous avons ainsi collectivement économisé, nous avons pu le consacrer à l’éducation de nos enfants, moins nombreux puisqu’il n’est plus nécessaire d’en avoir beaucoup pour garantir ses vieux jours… Qui dit moins d’enfants dit également plus de travail féminin, donc de meilleurs revenus pour les ménages. On l’a peut dit, mais le système des retraites mis en place en 1945 a été l’un des leviers des trente glorieuses, un des outils de notre enrichissement collectif. C’est une des institutions qui a le plus profondément changé nos vies et nos comportements. Pour ne prendre que cet exemple, on a pu mettre en évidence une corrélation entre la progression des systèmes de répartition et la baisse de la fertilité. Il serait dommage de le démolir, surtout si l’on se préoccupe des générations futures, parce qu’il a justement permis de mieux former, mieux éduquer les jeunes.  

C’est-à-dire les générations à venir…

Exactement. Cet exemple montre que l’on peut se préoccuper des générations futures sans faire de tort aux générations actuelles. Mais il faut être attentif et éviter que sous couvert de justice intergénérationnelle on n’aggrave les injustices dans notre société.



Note de lecture


Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part d’une de vos lectures…

Cette semaine, ce ne sera pas une lecture, mais un film que l’on peut voir sur Youtube, l’extrait de l’interview sur CNN d’un spécialiste de l’internet et des nouvelles technologies qui parle de l’Iran. Il s’appelle Clay Shirky et il a écrit récemment un livre, Here comes everybody, sur les changements qu’Internet apporte dans notre société…

C’est un bon livre?

Je ne l’ai pas lu. Mais ce qu’il dit sur l’Iran est intéressant. Pour la première fois, explique-t-il, nous avons une révolution qui n’est plus couverte par des journalistes professionnels mais par des acteurs, des citoyens qui communiquent au travers des blogs, de Facebook, de Twitter, qui prennent des photos ou des bouts de films avec leurs téléphones mobiles…

Mais le gouvernement a tenté de bloquer!

Vous le dites bien : a tenté. Il est difficile de tout bloquer (encore que gouvernement iranien s’y emploie comme le montre cet article du Wall Street Journal qui rappelle que deux entreprises européennes, Nokia et Siemens lui ont vendu un système de contrôle des communications sur internet), d’autant plus difficile que c’est pénaliser des gens qui n’étaient pas impliqués dans le mouvement, au risque de les entraîner dans l’opposition, c’est mettre en danger l’économie : comment une économie moderne peut-elle fonctionner sans réseau et l’économie iranienne l’est pour une part, moderne, c’est également priver les forces de l’ordre d’un outil. C’est donc très difficile. Et du coup, le pouvoir perd une de ses armes : la censure.

Le pouvoir iranien a pu expulser les journalistes, leur interdire de se déplacer, leur retirer leur passeport, il ne peut pas faire de même avec les millions d’iraniens qui ont un téléphone portable, qui se substituent à la presse, qui prennent des images, qui les envoient et que nos télévisions et radios diffusent… Ce qui les met d’ailleurs dans une situation inconfortable puisqu’ils n’ont d’autre solution que de relayer les informations que leur envoient ces journalistes citoyens qu’ils critiquent par ailleurs.

Ils n’ont pas d’autre choix…

Bien sûr. Il sera, d’ailleurs, intéressant de voir ce que cela donne. Parce que les sources ne sont pas les mêmes. Les journalistes professionnels fréquentent les allées des pouvoirs, de ceux qui sont en place et de leur opposition, ils cherchent moins la parole du peuple que celle de ceux qui les représentent. Ils nous font partager leurs analyses, leur vision des choses. 

Sur internet, Twitter… ce ne sont pas les leaders qui s’expriment, mais les citoyens. Ce qui rend la situation plus illisible. On n’a pas de médiateur qui met en situation ce qui se passe, qui aide à comprendre. 

Et Twitter sert à organiser des manifestations, à faire passer des mots d’ordre…

C’est une autre dimension que nous ne maîtrisons pas encore, mais les mots d’ordre circulent par d’autres voies, les réseaux sociaux de Facebook, Twitter ou d’autres n’ont pas grand chose à voir avec les lieux classique de réunion des foules. Ce qui rend la situation d’autant insaisissable et dangereuse pour le pouvoir qui ne peut ni tout contrôler ni tout interdire… Il ne lui reste que la peur qu’il peut inspirer, la violence, le bruit des armes. On verra si cela suffit.




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