Bernard Girard
chronique du 27/05/08
Du prix du gazole et des difficultés qu’il crée aux gouvernements
Bonjour, vous souhaitez nous parler, ce matin, de l’augmentation des prix du gazole et des difficultés qu’ils créent aux gouvernement. Vous pensez, j’imagine, d’abord, à leur impact sur l’inflation.
Je vais, bien sûr, vous parler de l’inflation, mais pas seulement. L’augmentation très rapide des prix du pétrole prend les gouvernements, le gouvernement français mais pas seulement complètement à contre-pied. Et les met vraiment dans une sorte de désarroi.
Vous parliez de l’inflation, c’est effectivement un dossier important. L’augmentation des prix du pétrole a un impact direct sur l’inflation mais aussi sur le pouvoir d’achat de chacun de nous. Un impact d’autant plus important que les pouvoirs publics peuvent difficilement agir sur ces prix lorsqu’ils ont déjà supprimé les taxes, ce qui est dores et déjà le cas pour de nombreuses professions en France.
Vous dites que les gouvernements ne peuvent pas agir directement sur les prix, mais ils pourraient les bloquer…
C’est ce que voulaient les pêcheurs qui demandaient que le gazole qu’ils paient aujourd’hui 75 centimes le litre leur soit vendu 40 centimes.
C’est ce qu’ils ont obtenu!
Oui, mais par une sorte d’artifice, avec des aides sociales qui compensent, en pratique, l’écart entre les 75 centimes et les 40 centimes. Il n’y a pas eu de blocage du prix du gazole. Et il n’y en aura pas. Bruxelles, avec lequel il faut négocier pied à pied ces aides, ne l’autoriserait pas. Et à juste titre.
Les politiques de blocage des prix que l’on a beaucoup pratiquées dans les années 50 et 60 ont été progressivement abandonnées depuis le début des années 70 et personne ne souhaite revenir dessus. Bloquer les prix, ce serait multiplier les distorsions et donner aux différents lobbies et groupes de pression un poids inacceptable.
Mais que peuvent alors faire les pouvoirs publics pour lutter contre l’inflation?
Ils n’ont en réalité qu’un seul moyen d’agir, indirect, c’est de tout faire pour améliorer la concurrence. C’est ce que tente ou va tenter le gouvernement. Et cela peut être efficace sur certains produits. Les distributeurs nous disent que l’on va voir des baisses de 2 à 3%.
Mais cette concurrence accrue n’aura pas beaucoup d’effet sur les prix des produits pétroliers, pas plus, d’ailleurs, que sur ceux des produits alimentaires, or il se trouve que ce sont ces produits que nous utilisons comme référence lorsque nous évaluons la progression des prix. Nous connaissons tous les prix de l’essence, de la viande ou des légumes, tout simplement parce que nous en achetons régulièrement. Et l’on peut, du coup, craindre que les baisses de prix sur les produits industriels obtenues par plus de concurrence restent insensibles…
Il y aurait des baisses et on ne s’en rendrait pas compte?
Imaginez que le prix des déodorants, du dentifrice, des shampoings ou des teintures pour cheveux diminuent de 2 à 3%, vous ne vous en rendriez pas compte. Même si les prix des produits industriels baissent grâce à cette politique de concurrence renforcée (ce qui n’est pas évident comme le suggèrent les remarques d’Arnaud Mulliez, le patron d’Auchan), on peut avoir le sentiment que les prix continuent d’augmenter. C’est l’une des difficultés majeures auxquelles les gouvernements vont devoir faire face dans les mois qui viennent. Si les politiques de renforcement de la concurrence sont efficaces, ce qui reste, bien sûr, à prouver, les statistiques produites par les instituts de sondage montreront que l’inflation aura été maîtrisée, mais les consommateurs auront le sentiment exactement inverse.
C’est un peu la situation que nous connaissons depuis quelques années…
Situation qui crée un vrai décalage entre les politiques qui se fient aux statistiques et les consommateurs qui jugent de l’évolution des prix d’après les quelques produits qui leur servent de références. Une politique efficace en matière de lutte contre l’inflation pourrait ne pas avoir les effets politiques escomptés. Mais ce n’est qu’une première difficulté.
L’autre difficulté est, évidemment, de résoudre les problèmes de tous ceux qui consomment beaucoup de produits pétroliers et ne peuvent pas les répercuter rapidement dans leurs prix. Si l’entreprise peut répercuter sur son prix de vente, l’augmentation du prix du carburant, elle n’a pas de motif de protester. Mais si ce n’est pas le cas…
Comme les pêcheurs.
Exactement…
Et pourtant, les prix du poisson sont très élevés…
Les prix du poisson frais augmentent régulièrement. Ils ont augmenté ces dix dernières années de plus de 40%, mais cela ne veut pas dire que les prix payés aux pêcheurs aient augmenté dans les mêmes proportions. Le marché du poisson est très particulier. Il peut y avoir un rapport de 1 à 10 entre le prix payé au producteur et le prix demandé au consommateur.
Mais c’est considérable!
Le poisson est un produit très particulier, fragile, qu’on ne conserve pas très longtemps, qu’il faut préparer lors de la vente, toutes choses qui expliquent qu’il y ait un écart important entre le prix d’achat au producteur et son prix de vente. Il n’est pas rare que des rayons de poissonnerie dans les grandes surfaces soient amenés à jeter une partie de leur poisson parce qu’il n’est plus commercialisable. Rien de tout cela ne justifie cependant un rapport de 1 à 10.
Mais comment se fait-il que les prix à la production n’augmentent pas si les prix dans les poissonneries augmentent?
Cela tient à plusieurs facteurs. D’abord, au système des criées qui repose sur un système d’enchères qui donne aux mareyeurs qui achètent le poisson le moyen de contrôler les prix à leur avantage. Ensuite à la concurrence internationale, notamment de pays comme la Norvège qui ne sont pas dans la zone euro et qui profitent donc d’un avantage de change. Il y a également la concurrence de producteurs qui ne respectent pas tout à fait les mêmes règles et quotas. Les producteurs sont en position de faiblesse. Et pour peu que le prix du gazole augmente, ils se trouvent pris à la gorge.
C’est propre aux pêcheurs français?
Les Italiens, les Espagnols sont dans une situation voisine et envisagent, d’ailleurs de manifester. J’imagine, d’ailleurs, que les aides obtenues par leurs collègues français leur serviront d’argument pour demander la même chose. Mais les pêcheurs ne sont pas les seuls à ne pas pouvoir répercuter les augmentations des prix du gazole, c’est également le cas des taxis qui appliquent des tarifs administratifs et celui des ambulanciers qui appliquent des tarifs négociés avec la Sécurité Sociale. On pourrait très bien voir, dans les semaines qui viennent, ces deux corporations organiser des manifestations.
Avec les transporteurs et les cultivateurs…
Les cultivateurs bénéficient actuellement de la hausse importante des prix des produits agricoles et ils seraient mal venus de protester. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne le feront pas. Les vignerons seraient en train de se mettre en ordre de marche. Et tout laisse à penser que les transporteurs vont aussi protester même si leur situation n’a pas grand chose à voir celle des pêcheurs puisqu’ils peuvent plus facilement répercuter dans leurs tarifs l’augmentation des prix du gazole.
Mais il y a beaucoup de concurrence…
Oui, mais leurs concurrents ont aussi besoin de gazole qu’ils ne paient pas moins cher. On a commencé, d’ailleurs, à voir des mouvements de protestation des transporteurs dans des pays comme la Bulgarie et cela pourrait s’étendre. En France, les représentants des ambulanciers dont les tarifs sont fixés par la sécurité sociale ont menacé de se mettre à leur tour en grève et les organisations de transporteurs ont commencé d’agiter leurs sabres… et ce sont pour les pouvoirs publics des adversaires redoutables.
Parce qu’ils peuvent tout bloquer?
Nous avons affaire à des professions très particulières qui ont dans ce genre de situations trois atouts majeurs :
- une solidarité des salariés et des patrons qui tient au monde de rémunération, comme chez les pêcheurs puisque leur rémunération varie en fonction de la recette de la pêche, et à l’organisation de la profession comme dans le transport avec ce mélange de grandes entreprises qui utilisent des tractionnaires et d’artisans. Tous ces gens ont des intérêts qui divergent mais ils se retrouvent pour manifester ensemble ;
- des techniques de gestion de conflit extrêmement efficace. C’est le cas des pêcheurs qui bloquent des dépôts de carburants et prennent, du coup, en otage tous les automobilistes, c’est le cas des taxis ou des ambulanciers qui peuvent bloquer pendant des heures la circulation dans les grandes villes, c’est celui des transporteurs qui peuvent installer des barrages, bloquer des dépôts de carburants…
- et, enfin, une proximité idéologique avec la majorité en place qui leur assure des soutiens politiques.
Il est très difficile aux gouvernements de résister à leurs revendications.
Même lorsqu’elles ne sont pas légitimes?
Exactement. Et je ne suis pas sûr que les revendications des transporteurs le soient. Après tout, si l’augmentation des prix du gazole pousse à la faillite un certain nombre d’entreprises, c’est peut-être tout simplement dans l’ordre des choses. Il n’est pas anormal que disparaissent des entreprises qui ne sont plus compétitives.
Pas anormal dans une logique libérale…
Oui, mais c’est celle que défendent aujourd’hui la plupart des gouvernements qui disent haut et fort ne plus vouloir porter à bouts de bras des canards boiteux. Or, c’est exactement, ce qu’ils vont faire avec les ambulanciers, les taxis et les transporteurs si ceux-ci bloquent effectivement les routes et les centres de distribution de carburants. Cela ira même sans doute très vite. Il suffira de quelques jours ou, au plus, d’une semaine ou deux pour que les pouvoirs publics cèdent.
Et on là une belle illustration des inévitables contradictions des gouvernements libéraux. D’un coté, ils ne parlent que de libéralisme et souhaitent réduire le poids de l’Etat providence dont ils expliquent qu’il est trop généreux. Mais dès que les nuages s’amoncellent, que les professions les mieux organisées pour se battre sont menacées par le marché, elles font appel à l’Etat providence pour les protéger. Les mesures prises en faveurs des pêcheurs vont coûter à l’Etat 300 millions d’€.
Qui seront, je crois, financés par une taxe sur les ventes de poissons dans les grandes surfaces…
C’est exact. Mais, vous le voyez, tout se passe comme la générosité de l’Etat-providence était, d’abord, affaire de rapport de forces et d’efficacité dans la gestion des conflits. Les professeurs peuvent se mettre en grève autant qu’ils veulent, cela ne sert à rien, il suffit que les pêcheurs bloquent pendant quelques jours des centres de distribution de carburants pour qu’immédiatement, les pouvoirs publics volent à leur secours. Ce n’est pas que leur cause soit plus intéressante ou plus légitime que celle des enseignants, mais ils ont d’autres arguments pour se faire entendre.
Notes de lecture
Je voudrais vous parler d’un papier qui examine la manière dont ont fonctionné les mesures prises pour inciter les chômeurs au Danemark à reprendre le travail. Ce n’est pas la menace qui travaille mais les contres plus fréquentes avec les travailleurs de l’équivalent local de l’ANPE.