Bernard Girard

Chronique du  03/03/09

La vente P.BergŽ, destruction de richesses

 




Bonjour, vous souhaitez ce matin nous parler de la vente Pierre BergŽÉ

Qui restera certainement comme lĠun des moments forts de ce dŽbut dĠannŽe, une de ces manifestations dont on se souviendra longtempsÉ

On dit que cela a ŽtŽ la plus belle vente privŽe jamais rŽalisŽeÉ

Les collections Žtaient splendides. Je ne sais pas si vous avez vu lĠexposition qui prŽcŽdait la vente, mais tout Žtait somptueux, le mobilier, les peintures, il y avait un Matisse, un Chirico et des Mondrian absolument splendides, des meubles extraordinairesÉ

Et tout cela sĠest vendu ˆ des prix extravagantsÉ 22 millions dĠeuros pour un fauteuilÉ

Hors frais, ce qui veut dire que lĠacheteur a payŽ bien plus cher. Si je veux vous parler de cette vente ce matin cĠest quĠelle est, je crois, caractŽristique de la pŽriode que nous vivons, quĠelle est un sympt™me de la crise sans prŽcŽdents que nous traversons.

Tout cela est un fou, presque indŽcentÉ

Encore une fois, il sĠagissait de pices exceptionnelles, le sige dĠEilen Gray auquel vous faisiez allusion, le fauteuil aux dragons, est splendide, mais les prix que ces pices ont atteint ont dŽpassŽ les estimations les plus optimistesÉ

Alors mme que lĠon pensait que dans une pŽriode de crise, une vente de ce type aurait du mal ˆ se faire, que les prix ne pouvaient que diminuerÉ

On le pensait dĠautant plus que, vous le savez peut-tre, la dernire grande vente dĠart, celle de lĠartiste britannique Damien Hirst sĠŽtait rŽvŽlŽe une catastrophe. En septembre dernier, cet artiste dĠavant-garde trs renommŽ, avait dŽcidŽ de vendre une grande quantitŽ dĠoeuvres en salle des ventes, chez SothebyĠs, plut™t que dans des galeries. Ce qui avait, ˆ lĠŽpoque, fait beaucoup jaser. On avait parlŽ dĠune modification du marchŽ de lĠart, de la fin des galeries au profit des maisons de vente.

Tout sĠŽtait, je crois, admirablement passŽ avec des ventes extraordinairesÉ

Oui, maisÉ quelques semaines plus tard, on a dŽcouvert que beaucoup dĠacheteurs, pris ˆ la gorge par la crise financire, nĠont pu rŽgler leurs achats. Or, on nĠest pas cette fois-ci dans ce contexte : la crise financire est lˆ et bien lˆ pour tout le monde. Les gens qui ont achetŽ la semaine dernire au Grand-Palais ne feront pas faux bon. Ils ont les moyens de payer.

Sauf peut-tre pour ce chinois qui a rachetŽ les ttes de rat 31 millions dĠeuros et qui ne veut pas payerÉ

Oui, mais cĠest probablement pour des motifs dĠordre politique puisque, comme vous le savez, les autoritŽs chinoises voulaient rŽcupŽrer ces pices quĠils estiment volŽes, mais cela nĠa pas grand chose ˆ voir avec la profondeur de son portefeuilleÉ

Comment peut dŽpenser autant dĠargent dans un tableau ou dans un fauteuil alors que tout sĠeffondre partout?

CĠest toute la questionÉ

Peut-tre pour le prestige?

Mme pas puisque beaucoup dĠacheteurs sont restŽs anonymes. En fait cela passe le sens commun, cĠest presque absurdeÉ comme si tous ces gens riches avaient perdu la raison.

On a lĠimpression de gens qui dansent sur le pont du Titanic. Ils vont couler mais ils continuent de sĠamuserÉ

CĠest exactement cela : tout sĠeffondre autour de ces gens si riches et ils continuent de faire la fte, de dŽpenser sans compter, comme si lĠargent nĠavait plus de valeur. Ce qui me fait penser que le succs de cette vente est aussi un effet de la crise financire que nous traversons.

Parce que les oeuvres dĠart sont un refuge?

Ce pourrait effectivement tre une explication. Ces dernires annŽes, le marchŽ de lĠart a ŽtŽ particulirement actif et on a vu arriver des gens qui venaient pour investir, voire pour spŽculer. Avec, pour les plus chanceux, la possibilitŽ dĠobtenir dĠexcellents rendements de leurs investissements. En 2007, le marchŽ de lĠart a rapportŽ 20% quand le rendement des entreprises classiques, tel que calculŽ par lĠindex de Standard & Poors Žtait seulement de 5%. Beaucoup dĠargent est allŽ ces dernires annŽes sur ce marchŽ. Un Žconomiste Žvaluait ˆ plus de 23 milliard de dollars les sommes investies en 2001 sur ce marchŽ. Ce sont des sommes considŽrables qui contribuent naturellement ˆ la montŽe des prix. Mais ce ˆ quoi nous venons dĠassister est dĠune autre nature.

Ce nĠest pas seulement un investissement?

Les prix atteints ont ŽtŽ trop ŽlevŽs pour tre un investissement rentable. Croyez-vous vraiment que les oeuvres de la collection Saint-Laurent Pierre BergŽ se vendront demain plus cher? Elles ont atteint de tels sommets que cĠest peu probable. On peut mme penser quĠelles nĠatteindront plus jamais des prix aussi ŽlevŽs.

En disant que le succs de cette vente Žtait un effet de cette crise, je pensais ˆ tout autre chose : ˆ une dŽvalorisation de la richesse. Lorsque vous entendez que le Cac 40 perd en une journŽe 12% de sa valeur, cela veut dire que des milliards dĠeuros sont dŽtruits, cĠest comme si on avait bržlŽ en place publique des monceaux de billets. Dans ces conditions, la richesse, ces millions nĠont plus tout ˆ fait le mme sens.

Vous voulez dire que les gens qui achtent ces tableaux dŽtruisent leur fortuneÉ

Ils la gaspillent, en tout cas. Il me semble que cette vente rŽvle une modification profonde de la psychologie des plus riches. Ils ont perdu beaucoup dĠargent avec la chute de la bourse et ils savent quĠils ont de fortes chances dĠen perdre encore beaucoup. Dans ce contexte, pourquoi ne pas faire des folies de son argent? Pourquoi ne pas le jouer? Au moins sait-on pourquoi on le perd et y prend-on plaisir parce quĠil y a bien sžr plaisir dĠacquŽrir de belles oeuvres, surtout lorsque lĠon sait quĠelles ont appartenu ˆ un couple aussi prestigieux, aussi raffinŽ.

Et vous croyez que cĠest ce quĠils font?

Cela y ressemble beaucoup. CĠest dĠautant plus plausible quĠil nĠont pas dĠalternatives. O pourraient-ils investir leur argent? Il nĠy a pas aujourdĠhui beaucoup de projets dont on puisse se dire quĠils ont du sens et, plus encore, une chance de se rŽvŽler rentable.  Et ds lors quĠils ne savent o investir leur argent et quĠils risquent de le perdre, autant le dŽpenser.

Vous parliez du Titanic, il y a de cela dans ces comportements, mais cĠest je crois une situation que lĠon rencontre chaque fois quĠil y a de grandes crises. On dŽtruit des richesses qui nĠont plus dĠintŽrt. Ë quoi bon les conserver si on doit de toutes manires les perdreÉ

Mais ce que vous nous dites est dŽprimantÉ

Mais nous vivons une pŽriode dŽprimante. Et le plus dŽprimant sans doute dans tout cela est que ces acheteurs qui ont certainement du gožt, il faut en avoir pour acheter ces oeuvres, ne pensent pas un instant investir leur argent dans le futur, dans la crŽation. Imaginez ce que lĠon pourrait faire avec 20 millions dĠÛ. Combien dĠartistes pourrait-on faire vivre pendant plusieurs mois voire plusieurs annŽes? Mais ils nĠont plus confiance dans le futur.

Cette idŽe de riches dŽtruisant leurs richesses est tout de mme assez ŽtrangeÉ

ƒtrange, mais on conna”t historiquement plusieurs cas de ces destructions de richesse. Le potlatch que pratiquait les AmŽrindiens et quĠa dŽcrit Marcel Mauss Žtait une destruction de richesses pour le prestige ou lĠhumiliation de son adversaire. De la mme manire, les grands temples Žgyptiens, Louxor, Žtaient une faon pour les Empereurs de dŽtruire leurs richesses avant de mourir. Si on Žtait freudien, on pourrait parler de pulsion de mort de lĠhomme qui dŽtruit et se dŽtruit. On pourrait Žgalement penser ˆ une espce dĠaccŽlŽration de lĠhistoire. On sait que dans les familles riches les pres b‰tissent la fortune, les fils la consolident et les petits-enfants la dŽpensent.

Tout se ferait maintenant en une gŽnŽration?

Ce pourrait tre une hypothse que confirmeraient des exemples comme celui de Bill Gates qui a dŽcidŽ de consacrer lĠessentiel de sa fortune ˆ une fondation. Mais je pencherai plut™t pour quelque chose se rapprochant de ce que Georges Bataille a appelŽ, dans les annŽes trente, la dŽpense pure.

Vous voulez dire une dŽpense sans contre-partie? Le gaspillage pur et simple?

Georges Bataille parlait, dans des articles publiŽs dans les annŽes trente (je pense, notamment ˆ La notion de dŽpense, texte publiŽ en 1933 dans la Critique sociale), de ÒdŽpenses improductivesÓ, catŽgorie dans laquelle il rangeait Òle luxe, les deuils, les guerres, les cultes, les constructions de monuments somptuaires, les jeux, les spectacles, les arts, lĠactivitŽ sexuelle perverseÓ. Il insistait beaucoup sur cette idŽe que la richesse donne ˆ celui qui la possde un pouvoir trs particulier : celui de pouvoir la perdre. Ses analyses nous offrent des pistes pour comprendre ce qui sĠest produit la semaine dernire. Au fond, cĠest ce pouvoir de gaspiller sa fortune, de dŽtruire des richesses que ces financiers ont exercŽ en acquŽrant ces oeuvres ˆ des prix extravagants.

Mais cette destruction est absurde au regard de leurs valeurs et de leurs principesÉ

Nous sommes effectivement trs loin des valeurs ascŽtiques du capitalisme quĠa dŽcrit Weber dans lequel lĠargent nĠest gagnŽ que pour tre rŽinvesti. Mais nous sommes dans une de ces situations o lĠargent, son accumulation ont perdu toute valeur, o les repres que pouvaient avoir tous ces financiers qui ont fait fortune se sont effondrŽs. Il ne serait probablement pas excessif de parler de naufrage. Or, dans ces situations on se rattache ˆ ce qui rŽsiste, ˆ ce qui se maintient malgrŽ tout. Et tout se passe comme si, dans ces pŽriodes de trs grande difficultŽ, la seule valeur qui tienne, qui vaille, cĠest la beautŽ. CĠest la seule chose qui ne soit pas dŽprŽciŽe. Mme au plus profond de la crise Žconomique, le tableau de Matisse, le Chirico, les LŽger de cette collection restent aussi beaux. Ils nĠont rien perdu de leur valeur esthŽtique. Et cĠest probablement ce qui fait aujourdĠhui leur succs.

Ce nĠest malheureusement rŽservŽ quĠaux plus richesÉ

Mais non : la beautŽ est ce quĠil y a de plus dŽmocratique. La possession des oeuvres dĠart est rŽservŽe aux plus riches, mais les apprŽcier ne cožte rien, cela demande juste un  peu de gožt. Jamais les musŽes nĠont ŽtŽ aussi pleins de monde. Il fallait au Grand-Palais faire prs de quatre heures de queue pour voir cette collection. Et quelques semaines plut t™t, on faisait la queue ˆ 3 heures du matin pour voir lĠexposition Picasso. Ce nĠest pas un hasard. Quand plus rien ne va, quand la situation Žconomique se dŽgrade jour aprs jour, que la croissance du ch™mage atteint des niveaux historiques, que personne ne sait ce quĠil faut faire, que les meilleurs experts sont dŽsemparŽs, il ne reste pas grand chose ˆ quoi se rattacher, sinon la beautŽ, lĠartÉ

Ce qui est rŽservŽ aux plus riches, cĠest la possibilitŽ de dŽtruire leurs richesses, de le faire dans une enceinte publique, dans une compŽtition, de se donner en spectacle. Les mmes oeuvres vendues dans une galerie, dans une petite vente auraient sans doute fait beaucoup moins, mais cĠest quĠil leur aurait manquŽ cette dimension. Une vente publique nĠest rien dĠautre, quĠun spectacle : celui des plus riches dŽtruisant leur richesse et mettant en scne leur panique, leur inquiŽtude, leur incomprŽhension de cette crise qui bouleverse toutes les valeurs sur lesquelles ils avaient fondŽ leur richesse.

Mais est-ce que cela affecte dĠautres secteurs que le marchŽ de lĠart?

CĠest difficile ˆ dire. LĠindustrie du jeu a vu son chiffre dĠaffaires reculer en 2008. Ce qui fait penser que cette folie du gaspillage ne touche pas tout le monde. Il semble, par contre, que la haute couture sĠen tire bien. CĠest du moins ce qui ressort dĠun article publiŽ dans une revue professionnelle (Prestigium.com) : les clientes de ce secteur trs haut de gamme, nĠont pas disparu, elles nĠachtent pas moins, mais elles demandent plus de discrŽtion. Cette information serait ˆ vŽrifier, lĠauteur de lĠarticle citant des reprŽsentants des grandes maisons qui ont intŽrt ˆ donner le sentiment que tout va bien, mais ce ne serait pas surprenantÉ

Pour le motif que vous Žvoquiez ˆ lĠinstant?

Oui. Dans ces pŽriodes de grande incertitude, la beautŽ est une des rares valeur ˆ laquelle on puisse se raccrocher.  La seule qui rŽsiste quand tout le reste sĠeffondre.

 


Note de lecture

Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part dĠune de vos lectures hebdomadairesÉ

Et je voudrais, cette semaine, revenir sur une crise que nous avons presque perdu de vue mais qui nĠa que quelques mois : celle annoncŽe dĠune crise alimentaire grave ˆ venir du fait de lĠexplosion des prix des produits alimentaires. On lĠa presque oubliŽ tant lĠactualitŽ va vite, mais il y a eu il y a quelques mois, cĠŽtait au printemps dernier, de vŽritables Žmeutes de la faim en Afrique, notamment au SŽnŽgal o les prix avaient carrŽment explosŽ : plus de 50 % pour le riz en deux mois, plus de 80 % pour les cŽrŽales en quatre mois. Et on sĠŽtait ˆ lĠŽpoque beaucoup interrogŽ sur lĠorigine de cette flambŽe des prix.

On avait parlŽ de la dŽmographie mais aussi des bio-carburantsÉ

CĠest de ceux-ci dont je veux vous parler en mĠappuyant sur un texte dĠun Žconomiste de la banque mondiale, Donald Mitchell, qui a justement regardŽ si le dŽveloppement des bio-carburants pouvait expliquer cette explosion des prixÉ

Ce qui est important, parce que si cĠŽtait le cas, cela voudrait dire que ces Žmeutes de la faim peuvent rŽappara”tre ˆ tout momentÉ

Exactement. Et cĠest malheureusement la conclusion que lĠon peut tirer de son papier : A note on rising food prices, papier intŽressant qui analyse la montŽe des prix des produits alimentaires depuis 2002, qui en explore les diffŽrentes causes et qui donne des chiffres : les prix des produits alimentaires de base ont augmentŽ de 130% depuis 2002 et de 56% de janvier 2007 ˆ juin 2008. Cette hausse est dĠautant plus remarquable que les prix des produits alimentaires Žtaient jusquĠalors remarquablement stables malgrŽ la progression dŽmographiqueÉ

Gr‰ce aux gains de productivitŽÉ

Exactement. Mais lĠutilisation dĠune part croissante des meilleures terres, de celles qui offrent les meilleurs rendements, pour des productions de biocarburant a naturellement eu tendance ˆ faire monter les prix. Ce nĠest pas le seul mŽcanisme en cause. Les grves aux Antilles ont montrŽ que la formation des prix Žtait une chose complexe et que la structure des marchŽs avait un r™le. Si les prix sont si ŽlevŽs en Guadeloupe, cĠest que la plupart des produits consommŽs viennent dĠEurope et il faut donc intŽgrer dans le prix, les intermŽdiaires, les transportsÉ mais les biocarburants dĠaprs cette Žtude, qui en confirment bien dĠautres antŽrieures, un r™le dŽterminant.

On parle beaucoup du BrŽsil et de la production dĠethanol ˆ partir de canne ˆ sucreÉ

Paradoxalement, ce nĠest pas lˆ quĠest le problme. Le BrŽsil produit beaucoup dĠŽthanol ˆ partir de canne ˆ sucre, mais les surfaces cultivŽes en augmentŽ en proportion, cela nĠa donc pas eu dĠimpact sur les prix. Il y a impact lorsque les surfaces cultivŽes nĠaugmentent pas. Ou lorsque les cultures de biocarburants se font au dŽtriment dĠautres cultures. Ce qui est le cas, pour le ma•s aux Etats-Unis et, dans une moindre mesure, en Europe.

Ce phŽnomne a ŽtŽ aggravŽ par lĠaugmentation des prix du pŽtrole qui a incitŽ les consommateurs ˆ se tourner vers les biocarburants, mais aussi par le protectionnisme. Pour protŽger leurs consommateurs plusieurs pays ont limitŽ ou interdit les exportations de produits agricoles, de riz ou de cŽrŽales, et du coup les cours mondiaux ont augmentŽ dĠautant plus. Et ce qui est Žtonnant, cĠest ce que ce phŽnomne sĠest Žtendu ˆ des produits agricoles qui ne servent pas ˆ la production comme le riz. Mais lorsque le prix dĠautres cŽrŽales augmentent, les consommateurs se tournent vers dĠautres aliments, comme le riz, dĠo sa hausseÉ Ses prix ont triplŽ sans quĠil y ait de modification de sa production, juste ˆ cause de ces mesures protectionnistes. CĠest un phŽnomne complexe qui sĠest mis en place, tout un systme qui, partant des hausses des prix du ma•s et de certaines huiles sĠest progressivement Žtendu ˆ lĠensemble des produits alimentairesÉ et qui sĠest traduit par ces Žmeutes de la famine qui  pourraient trs bien se reproduire dans les mois ou les annŽes qui viennent.

 

 

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