Bernard Girard

De la défense du foie gras à l’éthique des affaires

Vous voulez nous parler de fois gras…

Mais oui, nous sommes à quelques jours de Noël, du Nouvel An, vous allez organiser des réveillons et j’imagine que vous avez prévu d’offrir à vos invités du foie gras. Or, vous le savez peut-être, mais des associations de défenseurs des animaux accusent les éleveurs de cruauté à l’égard des oies et des canards qu’ils gavent.  

Il y avait un article là-dessus il y a quelques jours dans le Monde…

Article dans lequel on décrivait dans le détail la manière dont on nourrit ces pauvres oies et canards.

Vous voulez nous dégoûter du foie gras ?

Oh ! pas du tout. Je veux simplement vous parler d’une évolution de notre sensibilité qui pourrait avoir un impact fort sur notre environnement économique. Si j’en crois l’article du Monde, l’industrie du foie gras emploie 30 000 personnes en France, ce qui n’est pas négligeable. Or, ces emplois pourraient être menacés si les organisations de défense des animaux les plus radicales obtiennent l’interdiction du gavage pour cause de cruauté à l’égard des canards et des oies dont on utilise les foies.

C’est plausible ?

Ce n’est pas impossible. Vous savez qu’Arnold Schwarzenegger, le gouverneur de Californie, a signé un décret qui interdit à partir de 2012 la production et la vente de foie gras. Il a, à cette occasion, promis d'infliger une amende de 1 000 dollars à toute personne surprise en train d’en consommer...

2012, c’est loin. Il n’y a pas dans tout cela un peu de communication ?

La menace est réelle et les professionnels la prennent au sérieux. Le gavage est interdit dans plusieurs pays européens, en Allemagne, en Pologne, en Italie, mais aussi en Israël… Pour l’instant, la Communauté européenne protège la production de foie gras dans ses régions traditionnelles, c’est-à-dire pour l’essentiel dans le sud-ouest en France et demande aux professionnels de modifier leurs pratiques. Mais ces questions de cruauté envers les animaux ne touchent pas que le foie gras. L’industrie des cosmétiques est également sur la sellette depuis quelques années : on lui demande d’abandonner les essais sur animaux, ce qui ne va pas d’ailleurs sans poser de problèmes puisque, d’une part, on ne sait pas toujours comment les remplacer par d’autres tests, et que d’autres parts, certains pays, comme les Etats-Unis ou le Japon, exigent des essais sur animaux avant la mise sur le marché des cosmétiques (1). Mais d’autres industries pourraient également se retrouver en difficulté. Je pense à tous ceux qui pratiquent l’élevage intensif de volailles, de porcs ou de bœufs… Les enjeux économiques sont très importants.

Mais qui milite contre la cruauté envers les animaux ? qui est derrière tout cela ?

Des associations, des organisations non-gouvernementales que l’on connaît mal en France, mais qui sont très puissantes dans les pays d’Europe du Nord et dans le monde anglo-saxon. Mais le fait que ces mouvements soient moins puissants en France qu’ailleurs ne veut pas dire qu’il s’agit de préoccupations importées de l’extérieur. En fait, ces associations s’inscrivent dans une tradition très ancienne qui établit une continuité entre l’homme et le reste de la nature, à commencer par les animaux. C’est une tradition qui vient d’Aristote qui dit que les animaux ont une âme, ils souffrent, sentent et pensent comme les hommes. Cette tradition s’est continuée au fil des siècles, avec Saint-Thomas, puis, au 17ème  et 18ème siècles en France, La Fontaine, Condillac et Maupertuis, en Angleterre au 19ème , Bentham, le père de l’utilitarisme, au début du 20ème siècle les éthologistes, Konrad Lorenz, Karl von Frisch et, aujourd’hui, Peter Singer, un philosophe qui a lancé dans les années 70 le mouvement de libération animale (2). C’est donc une tradition très riche…

J’imagine que Descartes qui parlait de l’animal-machine appartenait à une autre tradition…

Effectivement, face à cette première tradition, il en est une autre, tout aussi puissante qui établit un fossé entre l’homme et la nature. Vous citiez Descartes et les cartésiens, mais ils étaient en bonne compagnie, avec Platon, les stoïciens et toute une tradition chrétienne : en envoyant son fils sur terre, en l’incarnant en Jésus, Dieu a sélectionné l’homme parmi toutes ses créatures, il l’a mis à part… On a donc bien deux traditions philosophiques anciennes qui s’opposent. Pour l’une, l’animal sent, pense et donc souffre comme l’homme, pour l’autre, il ne pense pas et donc ne souffre pas.

Chacune de ces traditions rencontre des difficultés :

- la tradition cartésienne bute sur le statut de tous ces hommes qui n’ont pas la raison : les fous qui l’ont perdu, les idiots, qui n’en ont pas, ou les enfants, qui ne l’ont pas encore acquise. S’ils n’ont pas la raison, il est probable qu’ils ne souffrent pas. Ce qui explique que l’on ait pu utiliser des techniques très violentes avec les uns et les autres sans la moindre mauvaise conscience. Je pense aux électrochocs des psychiatres ou aux opérations sans anesthésie sur les nourrissons que l’on pratiquait encore il y a quelques années au motif qu’ils ne souffrent pas et qu’il n’est donc pas nécessaire de les endormir ;

- la tradition aristotélicienne bute sur une difficulté d’une toute autre nature : si les animaux ont une raison, s’ils pensent, s’ils souffrent, ils ont des droits, or chacun sait bien qu’ils ne peuvent pas les exprimer : on n’a jamais vu de manifestation de volailles protestant contre le sort qui leur est fait dans les élevages (3).

Si je comprends bien, cette lutte contre les cruautés faites aux animaux n’est pas seulement une affaire de sensiblerie !

Exactement. On n’est pas seulement dans le registre de l’émotion.On est beaucoup plus dans celui de l’éthique. C’est bien pourquoi ces mouvements sont si forts. On n’a pas besoin de s’intéresser aux animaux, de les aimer pour être scandalisé par les traitements qu’on leur fait subir dans l’industrie agro-alimentaire. C’est, d’ailleurs, d’éthique que parlent les mouvements de lutte contre les cruautés faites aux animaux dans leurs campagnes de communication. Les opposants au gavage des oies et des canards en appellent à l’éthique des consommateurs. Et les entreprises concernées répondent également dans ce vocabulaire. Pour se défendre, elles parlent de morale, voire de déontologie, elles développent des chartes éthiques…C’est dire que cette question n’est pas insignifiante. Elle s’inscrit, en fait, dans ce qui est, je crois, un véritable glissement des plaques tectoniques de notre environnement moral.

Vous voulez dire que nos valeurs changent ?

Ce n’est pas tout à fait cela. J’ai l’impression que ces débats sur le gavage des oies, sur les essais sur les animaux participent d’une modification de nos comportements moraux. Jusqu’à présent, nous réservions notre souci moral à nos proches, à nos voisins, aux gens qui sont près de nous et qui peuvent être directement affectés par nos comportements. Or, on observe depuis quelques années, une extension de ce souci moral :

- à des gens très éloignés de nous : lorsque l’on veut justifier l’interdiction des 4x4 en ville, on explique que cela peut avoir une conséquence sur le bien-être des paysans du Bangladesh, c’est-à-dire sur des gens que nous ne connaissons pas, que nous ne connaîtrons, que nous ne verrons jamais ;

- à des générations futures qui, pas plus que les animaux, ne peuvent se défendre : lorsque l’on explique qu’il faut lutter contre le clonage ou contre le nucléaire parce que ces technologies mettent en péril les générations futures, on donne des droits à des gens qui ne peuvent pas, par définition, s’exprimer, que nous ne connaîtrons jamais et qui ne peuvent pas nous faire de tort ;

- aux générations passées : lorsque l’on explique qu’il faut réparer les crimes contre l’humanité commis pendant la dernière guerre mondiale ou pendant la période coloniale, on se préoccupe de gens qui ne peuvent bien évidemment plus s’exprimer.

Je ne crois pas que nos règles morales aient changé. Mais on nous demande de les appliquer à des populations qui jusqu’à présent échappaient à la préoccupation morale.

Et d’où viendrait cette évolution ?

Ce n’est pas la première fois que l’on assiste à une extension de ce souci moral. Les historiens des mentalités, je pense notamment à Philippe Ariès, ont montré comment la pudeur à l’égard des enfants, qui est une question morale, s’est développée aux 18ème siècle. Mais pour ce qui nous concerne, il me semble que cette évolution tient à deux phénomènes :

- à la découverte, d’abord, que nos technologies pouvaient produire des effets irréversibles sur la nature. Jusqu’à présent on pensait que le progrès permettrait de corriger nos erreurs. Aujourd’hui, on n’en est plus si sûr. La critique de la technique dont on parle parfois repose pour l’essentiel, là-dessus. C’est le cœur de la théorie de Hans Jonas, le philosophe allemand qui est à l’origine du concept de principe de précaution ;

- à la prise, ensuite, de conscience de ce qu’il pouvait y avoir des crimes imprescriptibles, une idée développée par un autre philosophe, français celui-ci, Vladimir Jankélévitch et qui a donné naissance au concept de crime contre l’humanité, de crime que l’on ne peut pas pardonner : le pardonner serait, nous dit en substance Jankélévitch, le répéter.

Les textes de Jonas et de Jankélévitch,  auxquels je fais référence datent tous du début des années 70. tout comme d’ailleurs ceux de Peter Singer sur la libération animale (4). C’est à ce moment là que ces questions sont apparues dans le champ philosophique. Elles s’imposent aujourd’hui dans le champ économique et ont un impact sur les stratégies des entreprises et sur les comportements des consommateurs.

Parce que vous pensez que les consommateurs vont changer leurs attitudes ?

Pas forcément, mais il suffit qu’une minorité, même infime, change de comportement et le fasse savoir pour que les entreprises se sentent menacées, d’où leur attention à ces phénomènes qu’elles ne  comprennent pas vraiment mais dont elles voient bien qu’ils les mettent directement en cause. Or, la difficulté pour les entreprises vient de ce qu’il s’agit de questions éthiques, morales qui ne relèvent pas de leurs compétences traditionnelles : le calcul économique qu’elles pratiquent plus volontiers n’aide ni à décider de ces questions ni à anticiper les comportements des consommateurs. Vous pouvez n’éprouver aucune sympathie particulière pour les chiens et les chats, aimer le foie gras et la chasse et, cependant, trouver légitime que l’on réglemente la pratique des essais sur les animaux.  

Cela veut dire qu’il ne faut pas manger de foie gras le soir du réveillon ?

Non, cela veut tout simplement dire que quelques uns de ceux qui en mangeront penseront à ces canards et à ces oies que l’on gave, j’ai envie de dire que l’on torture.  Et pour peu qu’ils le disent, ils retireront à leurs voisins un peu de leur plaisir. Juste un peu, mais assez pour amener la maîtresse de maison à choisir l’année prochaine un autre hors-d’œuvre.

Et vous même, cette année vous mangerez du foie gras ?

Oui, je crois, et j’éviterai naturellement de parler de la souffrance de ces pauvres volatiles, mais j’aurai un peu de mauvaise conscience…

Notes

(1) Pour la petite histoire, les Etats-Unis ont imposé des essais sur animaux à l’industrie à la fin des années 30 à la suite de plusieurs cas d’accidents après utilisation de produits pour teinter les cils et les cheveux. Au début des années 30, une femme est devenue aveugle et une autre est morte des suites de l’utilisation de l’un de ces produits appelé Lash-Lure.

(2) Plusieurs ouvrages publiés récemment traitent de ces questions. On peut notamment citer la reprise de Deux leçons sur l’animal et l’homme de Gilbert Simondon (Ellipse, 2004), L’animal selon Condillac de François Dagognet (Vrin, 2004), Les animaux pensent-ils ? de Joëlle Proust (Bayard, 2003).

(3) Il y avait pour les théologiens, une autre difficulté : cette âme que l’on accorde aux animaux peut-elle être éternelle ? et qu’est-ce qu’une âme qui ne serait pas éternelle ?

(4) Peter Singer, Animal liberation, Random House, New-York, 1975.

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