Bonjour. Vous allez nous parler de flirt, díamour, de mariage, ce
qui níest pas banal pour une chronique économiqueÖ
Jíai en réserve des sujets beaucoup plus sérieux. Je
voudrais notamment vous parler de la révolte des étudiants
en économie qui protestent contre la main mise des modèles
néo-classiques sur leur discipline, mais comme nous avons ces dernières
semaines parlé de sujets très sérieux, parfois peut-être
un peu ennuyeux, jíai voulu choisir aujourdíhui un sujet plus rafraîchissant.
Vous voulez donc nous dire que les économistes ont une théorie
des relations amoureuses ?
Une théorie, non, mais la tentation de les expliquer par le
raisonnement économique. Depuis quelques jours, il y a sur un des
forums économiques auxquels je suis abonné sur internet une
discussion suivie sur le flirt et la séduction. Cíest une discussion
sérieuse, menée par des gens également sérieux,
des chercheurs ou des enseignants en économie dont certains connus,
je pense notamment à David Friedman, le fils de Milton Friedman,
qui síest fait connaître il y a quelques années par des ouvrages
et articles libertariens.
Vous nous promettiez quelque chose de rafraîchissant, mais
si cíest une discussion savante, cela risque de ne pas líêtre vraiment.
Ce níest pas une discussion savante, au sens propre, les gens qui interviennent
ne sont pas des spécialistes de ces questions. Ce sont des économistes
qui se délassent sur Internet, qui viennent sur ce forum pour réfléchir
ensemble et essayer de résoudre des questions de tous les jours.
Le titre du forum donne díailleurs bien le ton : il síappelle " armchair
", fauteuil. Cíest, si vous voulez de líéconomie en transat. On
est entre amis, entre collègues et líon síamuse. Mais comme on est
des gens sérieux, on síamuse sérieusement. On se pose des
questions un peu incongrues et on essaie de leur donner des réponses
à demi savantes. Vous savez que les mathématiciens pratiquent
assez volontiers ce que líon appelle les " mathématiques amusantes
", et bien là, cíest un peu la même chose : cíest de líéconomie
amusante.
Et ce sont quoi, ces questions incongrues ?
On se demande par exemple pourquoi les friandises sont vendues si cher
dans les cinémas, on se demande síil níaurait pas mieux valu tirer
au sort le prochain président des Etats-Unis et líon discute de
la pertinence des tests de quotient intellectuel. Tous les sujets sont
bons pour entamer une discussion. Cíest un genre dont les universitaires
américains sont assez friands. Il y a dans Slate, la revue internet
de Microsoft des chroniques dans le même esprit díun certain Steven
Landsburg qui se demande, par exemple, pourquoi le divorce coûte
plus cher aux femmes quíaux hommes.
Vous appelez cela une question incongrue ? cela me paraît
plutôt sérieuxÖ
Cíest effectivement sérieux, je dirais même grave, mais
ce ne sont pas des questions que les économistes se posent le plus
couramment. Ils préfèrent parler du taux díinflation, du
chômage ou de líeffet des nouvelles technologies sur la productivité.
Dans ce cas, si la question níest pas incongrue, la réponse
qui lui est apportée líest. Landsburg part de chiffres qui montrent
que le pouvoir díachat des femmes qui divorcent recule de 27% tandis que
celui des hommes dans la même situation augmente de 10%.
Ce sont des chiffres américains ?
Oui, et je níai pas trouvé de chiffres comparables pour la France,
mais on peut supposer quíils illustrent une tendance voisine.
Ce sont des chiffres qui donnent raison aux féministes lorsquíelles
disent que la loi a été faite pour les hommesÖ
Cíest effectivement la première explication à laquelle
on pense. La loi est sexiste, elle défavorise les femmes. Mais ce
níest pas ce que soutient Landsburg. Il explique, et cíest en cela que
sa réponse est incongrue, que si les femmes divorcent malgré
cette perte de pouvoir díachat, cíest quíelles détestent le mariage.
A líinverse, si les hommes se marient alors que ce níest pas dans leur
intérêt, cíest quíils aiment le mariage. Dit autrement : les
hommes paient pour rester mariés et les femmes pour divorcer.
Cíest une explication plutôt bizarre. Pourquoi les hommes
préféreraient-ils le mariage ?
Líexplication ,toujours díaprès Landsburg, serait biologique.
Trouver le partenaire idéal prend du temps, beaucoup de temps. Les
femmes qui veulent avoir des enfants ne peuvent pas attendre trop longtemps,
elles doivent trouver le bon partenaire et se marier assez rapidement,
avant, par exemple, 30ans. Du coup, elles sont amenées à
accepter des unions qui ne sont pas parfaites, díoù leur mécontentement
et, quelques années plus tard, le divorce.
Les hommes qui ont beaucoup plus de temps níont pas cette contrainte.
Quand ils se marient, cíest avec la personne qui leur paraît être
la partenaire idéale. Díoù leur réticence au divorce.
Cíest plutôt tiré par les cheveuxÖ
Cíest le moins quíon puisse dire. Mais les économistes sont
friands de ces explications fantaisistes. Je vais vous donner un autre
exemple. Les économistes qui se sont intéressés au
mariage se sont souvent demandé pourquoi nous vivions dans des sociétés
monogames. Ce níest pas, disent-ils, rationnel. Si les femmes étaient
soucieuses de leur intérêt, elles préféreraient
la polygamie.
Et pourquoi ?
Parce que dans une société polygame, les femmes disponibles
sur le marché étant moins nombreuses, valent plus cher. Elles
peuvent donc plus facilement négocier des avantages avant le mariage,
plus de pouvoir par exemple dans le ménage, alors que dans les sociétés
monogames dans lesquelles, elles sont plus nombreuses, le rapport de force
leur est moins favorable.
Ce níest pas sérieux.
Ce raisonnement ne vous convainc pas ? Je vous ai dit que cela relevait
de líéconomie amusante. Ce níest quíun jeu, mais très instructif.
Il nous montre en effet que les outils quíutilisent les économistes
ne síappliquent pas partout. Ce qui níest pas à négliger
alors que cette discipline a la tentation de líimpérialisme. Cela
éclaire également díun jour nouveau et pas forcément
très favorable les découvertes des économistes. Si
les résultats quíils obtiennent dans leurs activités sérieuses
sont de la même farine il y a de quoi síinquiéter.
Il y a un risque ?
On peut au moins se poser la question. Je sais bien quíil síagit de
jeux intellectuels, que les économistes qui écrivent ces
articles apprécient par dessus tout les paradoxes et quíils ne mettent
pas dans ces raisonnements toute la rigueur quíils appliquent, au moins
officiellement, dans leurs publications sérieuses. Mais ces exercices
invitent à prendre avec la plus extrême prudence tous les
travaux qui sortent du champ traditionnel de líéconomie.
Peut-être ces auteurs font-ils de líironie ?
On pourrait effectivement líimaginer. Jíaimerais quíils fassent de
líéconomie comme en faisait Jonathan Swift.
Líauteur des voyages de Gulliver ?
Oui ! Swift a écrit un texte tout à fait étonnant
sur la famine en Irlande. LíIrlande dit-il en substance souffre de deux
maux : la famine et la surpopulation. Si on donnait à manger aux
Irlandais affamés les nourrissons en surnombre on réglerait
díun coup les deux problèmes. Cíest díune logique imparable.
Mais vous níêtes pas sur quíils pratiquent líironie ?
Je níen suis pas certain.
Cíest inquiétant.
Pas forcément. Les économistes sont des universitaires
qui vivent enfermés dans un monde étroit, celui des campus,
en France ce sont des fonctionnaires qui níont pas díexpérience
du monde du travail, de líentreprise, de la concurrenceÖ Jouer à
ces jeux leur donne líoccasion de confronter leurs outils à des
situations réelles, quotidiennes, quíils vivent comme níimporte
qui. Les échanges sur le flirt illustrent bien cela. Tout le monde
a flirté, síest heurté à la difficulté díinterpréter
les signes díun partenaire dont on ne sait pas très bien síil plaisante
ou síil dit vrai. Or, cette situation est exactement celle que líon vit
dans le monde économique lorsque líon marchande ou lorsque líon
négocie : veut-il acheter mon produit ? à quel prix va-t-il
accepter de payer ? jusquíoù puis-je aller ?Ö Réfléchir
sur le flirt, cíest un peu comme de réfléchir sur ces sujets
plus sérieux. Cíest, pour ne prendre que cet exemple, síapprocher
de ce qui se passe dans un entretien díembauche : que veut mon interlocuteur
? que dois-je lui dire pour le séduire ? pour le convaincre ? ai-je
intérêt à garder un certain flou ? Dois-je me déclarer
tout de suite ? Cíest exactement ce qui se passe dans le flirt.
Pour ne choisir quíune explication parmi toutes celles qui ont été
proposées dans les dialogues auxquels je faisais allusion, le flirt
permet de se déclarer sans payer trop cher en cas de refus. On signale
son intérêt, mais on ne síengage pas vraiment. Cíest une situation
banale dans le monde des affaires.
De là à dire que ces jeux sont une manière de
redécouvrir le réel, il níy a quíun pas que je ne franchirai
pas même si jíai très envie de le faire.
Que des scientifiques aient besoin de jouer pour retrouver le réel
est plutôt inattendu.
Je ne vous le fais pas direÖ