Vers la fin du néo-libéralisme et l'émergence d'un nouveau régime de croissance mondiale

 

Dans vos deux dernières chroniques, vous avez longuement parlé de l'Irak. Vous souhaitez revenir à l'économie.

Oui. Mais sans forcément quitter l'actualité irakienne. La guerre en Irak a, je crois, mis en évidence une évolution très profonde et significative de notre environnement que nous ne mesurons pas encore complètement. Pour dire les choses simplement, j'ai l'impression que nous sommes en train de changer de régime de croissance.

Depuis une trentaine d'années, depuis la fin de la guerre du Vietnam et la première crise pétrolière, deux événements à peu près contemporains, nous avons vécu dans une économie tirée, dominée par ce que j'appellerai des industries de l'immatériel, des industries qui fabriquent des produits qui circulent très rapidement et qui ont une vocation mondiale…

Vous pensez aux produits financiers…

Je pense aux produits financiers qui circulent à la vitesse de la lumière d'un bout à l'autre de la planète, mais aussi aux produits informatiques, à la téléphonie - pensez à internet qui nous met instantanément en contact avec des gens du monde entier -, mais également à des produits dont le succès repose sur des marques mondiales que l'on vend de la même manière partout dans le monde : le Mac Do que l'on consomme à Paris et celui que l'on consomme à Pékin, les Nike que l'on achète à Londres et celles que l'on achète à Istambul sont identiques…

Donc, pendant trente ans, l'économie mondiale a été tirée par cette économie de l'immatériel. Et depuis deux, trois ans, nous voyons cette même économie s'essouffler, souffrir. Les compagnies téléphoniques sont submergées de dettes, les sociétés informatiques licencient massivement, les sociétés financières sont prises dans la tourmente boursière. Deux des fleurons de cette économie, Enron et Andersen, se sont effondrées. La crise que nous vivons est celle de ces industries qui ont pendant des années nourri la croissance.

C'est un cycle qui s'achève?

C'est un cycle qui s'achève et c'est un autre qui redémarre, organisé autour des industries du pétrole et de l'armement, de ce que l'on appelait il y a quelques années le complexe militaro-industriel qui s'est reconstitué autour de Bush…

Ce sont les deux secteurs qui ont le plus à profiter de la guerre en Irak…

Exactement. Mais il n'y a pas que cela qui les rapproche. Il y a d'abord leur relation au temps. Ce sont deux industries qui investissent dans la durée, qui vivent dans ce que les historiens appellent le temps long. Lorsqu'un pétrolier s'installe dans une région, c'est pour y rester longtemps, très longtemps. Les compagnies américaines sont depuis des décennies au Moyen-Orient, Elf est depuis plus de quarante ans en Afrique. De la même manière lorsque l'industrie de l'armement lance un programme d'équipement, elle sait que ses matériels vont durer des décennies. Une information m'a ces dernières semaines frappé : l'armée irakienne a opposé aux américaines des tanks du même modèle que ceux que l'armée russe avait envoyés à Prague en 1968. C'est dire la durée de vie des produits de cette industrie. Cela n'a rien à voir avec celle des produits de l'informatique ou de la téléphonie qui ne vivent au mieux que quelques mois avant d'être dépassés.

Ces tanks n'ont pas fait le poids face aux chars américains…

Non, mais ces matériels sont aujourd'hui encore en service dans de nombreuses armées du tiers-monde. Quelle entreprise utilise actuellement des ordinateurs conçus dans les années 70? Aucune, sans doute.

Lorsque vous dites que les compagnies pétrolières s'installent pour longtemps dans un pays, vous voulez dire qu'elles ne peuvent échapper à des relations étroites avec les gouvernements…

Exactement. Les relations avec les Etats et les gouvernements sont l'autre grande différence entre ces deux familles d'industrie :

Le procès d'Elf met actuellement en évidence ces relations un peu bizarres entre l'Etat et les compagnies pétrolières…

Il y a la corruption, il y a les services secrets, il y a la protection militaire et diplomatique, il y a des liens très étroits qui tiennent à la nature même de l'activité. Lorsque Mac Do ou IBM s'installent dans un pays, leur premier, leur seul souci est de séduire les clients, vous et moi. Ils n'ont pas de motifs d'entretenir des relations particulières avec les administrations locales. Pour les compagnies pétrolières, il en va tout autrement. Elles exploitent des biens, le pétrole, le gaz, qui n'appartiennent à personne ou, plutôt, à tout le monde. Ce sont des biens publics, au sens des économistes, dont la gestion relève des pouvoirs publics, des gouvernements. Les compagnies pétrolières sont forcément en relation avec les Etats qui seuls peuvent leur donner les droits d'explorer et d'exploiter des richesses qui, et c'est la seconde originalité de ces biens, n'existent que parce que ces compagnies les ont découverts. Le pétrole et le gaz appartiennent aux habitants des pays dans le sous-sol desquels on les a trouvés, mais ils ne sont exploitables, j'allais dire ils n'existent que parce que des compagnies pétrolières ont dépensé des sommes considérables pour découvrir et mettre en valeur les gisements. Il y a donc toujours une bagarre entre les compagnies et les Etats pour s'approprier ce que l'on appelle la rente pétrolière. Et les compagnies ont besoin, pour protéger leurs intérêts, de l'assistance, du soutien de leur pays d'origine. Elles risquent toujours d'être dépossédées de ce qu'elles considèrent comme leur propriété, elles l'ont d'ailleurs été dans les années 60 et 70 lorsque les Etats du Proche-Orien, l'Iran, l'Irak… ont nationalisé l'industrie pétrolière. Elles ont besoin de diplomates pour négocier avec les gouvernements, de militaires pour protéger leurs installations, leurs puits et pipelines… On a calculé que l'armée américaine dépensait chaque année 33 milliards de dollars pour protéger les intérêts des compagnies pétrolières américaines au Moyen-Orient.

Ces industries entretiennent donc des relations avec les Etats qui n'ont rien à voir avec celles que peuvent entretenir ce que j'appelais tout à l'heure les industries de l'immatériel.

Mais quelles conséquences cela peut-il avoir?

Si ces entreprises pétrolières et le secteur militaro-industriel redeviennent le cœur de la croissance des années qui viennent, c'est tout le mouvement de la mondialisation qui risque d'en être bouleversé.

Nous vivons depuis une trentaine d'années dans un monde dominé par des industriels dont l'objectif principal était la disparition des barrières douanières et des frontières. L'Europe, l'Alena, sur le continent nord-américain, l'OMC, l'Organisation Mondiale de la Santé visaient un seul et même objectif : éradiquer le protectionnisme, favoriser la circulation des biens et des données. Et tout cela, dans une atmosphère plutôt pacifique, sans guerre, sans armes. En 10 ans, du début à la fin des années 90, le budget militaire américain a diminué de 40%, ce qui est tout à fait considérable.

Si ce cycle arrive à son terme, si comme je le pense un nouveau cycle commence autour de l'industrie pétrolière et du secteur militaro-industriel, les budgets militaires devraient augmenter, ils ont d'ailleurs commencé de le faire tant aux Etats-Unis qu'en Europe, en même temps que l'on devrait assister à un retour du protectionnisme, du nationalisme, de l'impérialisme qui n'est jamais qu'un nationalisme à visée globale.

Impérialisme dont l'opération irakienne donne une première illustration… mais qu'est-ce qui permet de dire que nous changeons de cycle? Après tout ce ne pourrait être qu'un accident de parcours et la mondialisation pourrait reprendre son cours une fois terminée cette affaire irakienne…

Bien sûr, mais j'en doute. Le processus de mondialisation conduit par ces industries de l'immatériel a suscité tant de contradictions internes qu'il ne peut plus se développer. Ces contradictions sont nombreuses :

Et quelles conséquences est-ce que cela peut avoir dans nos vies?

Cela peut se traduire par un changement profond d'orientation politique. Les industries de l'immatériel se méfiaient, comme je le disais, de l'Etat et de ses interventions. Elles se sont naturellement retrouvées dans les politiques les plus libérales, dans les politiques de l'Etat minimal que Thatcher et Reagan ont défendues. Les industries du pétrole et de l'armement qui vivent de l'Etat ont besoin que celui-ci soit puissant, solide, autoritaire, capable de collecter des ressources importantes. L'ultra-libéralisme n'est pas leur tasse thé. Elles préfèrent les politiques de type keynésien qui s'accommodent de déficits et d'inflation. Je ne serai donc pas surpris de voir dans les années qui viennent une inflexion du discours économique, la fin des diatribes contre les impôts, l'émergence d'une critique de droite du libéralisme. La montée en puissance des mouvements chrétiens les plus réactionnaires s'inscrit sans doute dans cette logique. Ce n'est sans doute pas un hasard si le meilleur représentant des industries pétrolières et du complexe militaro-industriel, Bush junior, est aussi un adepte de ces mouvements chrétiens qui n'ont jamais accepté le libéralisme des mœurs qui est allé, au moins aux Etats-Unis, de pair avec le libéralisme économique. Ce qui explique d'ailleurs qu'il n'ait réuni autour de lui tout ce que l'Amérique compte de conservateurs et de libéraux. A l'inverse de ce que l'on croit en Europe, beaucoup de théoriciens de l'ultra-libéralisme sont hostiles à cette guerre parce qu'ils craignent justement qu'elle favorise ce retour de l'Etat tant détesté. D'où des alliances étranges, inattendues entre une gauche pacifistes et certains néo-conservateurs. Les cartes politiques et idéologiques sont en cours de redistribution, ce qui montre bien que s'amorce un nouveau cycle.


  • Retour la page d'accueil