Bernard Girard
Chronique du 13/10/09
La faute des économistes
On voit, depuis quelques mois, se multiplier dans la presse des articles s’interrogeant sur la responsabilité des économistes dans la crise. On leur reproche notamment de ne pas avoir su l’anticiper, la prévoir…
C’est une question qui revient effectivement dans de nombreux papiers dans la presse française et internationale. Il y en a eu dans Alternatives économiques, dans le Monde, dans Libération mais aussi dans le Financial Times, dans The Economist, le New-York Times qui a publié un excellent article de Paul Krugman : How did economists get it so wrong?
La plupart de ces papiers reprochent aux économistes de ne pas avoir su prévoir cette crise.
Ce qui est vrai!
Non. Quand on fait quelques recherches, on découvre que de nombreux économistes, un peu partout, avaient lancé des mises en garde. Je me souviens notamment de papiers publiés dans The Economist qui s’inquiétaient de la bulle immobilière et de nombreux spécialistes de ces marchés ont très tôt, bien avant que cette bulle n’explose, dit leur inquiétude. Et ce qui est vrai de l’immobilier, l’est également des marchés boursiers. De nombreux spécialistes avaient mis en garde contre les produits dérivés. Je pense, notamment, à Warren Buffet, l’un des Américains les plus riches et les plus écoutés de la place financière qui, dés 2002 comparait, dans un rapport annuel de sa société, les produits dérivés à une bombe à retardement tant, je le cite, pour ceux qui en font usage que pour le système économique.
Son texte qu’il faut lire est une anticipation presque clinique de ce qui s’est produit sur ces marchés. On ne peut donc pas dire que les économistes n’ont pas prédit ce qui s’est produit.
Mais ils n’ont pas été entendus…
Ils n’étaient pas pris au sérieux. En 2005, un économiste de Chicago, Rahuram Rajan a, dans une réunion de professionnels de haut niveau indiqué que le niveau de risques pris par l’économie était extrêmement dangereux. Tout le monde s’est moqué de lui.
Des économistes ont donc bien prévu ce qui allait se produire, mais la profession n’y a pas cru, convaincue que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et, du coup, aucune mesure n’a été prise pour éviter cette catastrophe.
Alors qu’on aurait pu…
On aurait certainement pu prendre des mesures qui la rendent moins douloureuse. Et, de ce point de vue, on peut dire que la profession a péché par arrogance même si certains de ses membres ont été clairvoyants. Mais on peut se poser une autre question : les économistes portent-ils une part de responsabilité dans ce qui s’est produit?
Et votre réponse?
Ils ont une part de responsabilité dans cette crise!
Par les conseils qu’ils ont donné aux décideurs politiques?
Bien sûr, mais aussi et peut-être surtout par leurs concepts et théories. On sait que les produits dérivés qui ont contribué à la catastrophe sont issus de travaux universitaires. Travaux qui ont d’ailleurs valu à leurs auteurs, Merton et Scholes, le prix Nobel en 1997.
Dans son article Paul Krugman critique très sévèrement les théoriciens de ce qu’on a appelé les marchés efficients, pour lesquels les marchés ont toujours raison. Cette idée née dans les laboratoires universitaires est devenue dans les années 90 le principe qui a guidé les autorités monétaires, notamment aux Etats-Unis, et a conduit à la dérégulation dans un peu tous les domaines.
Mais on peut aller plus loin. Il me semble que la théorie économique a une formidable responsabilité dans la manière dont les grandes entreprises fonctionnent aujourd’hui. Je pense notamment aux politiques salariales.
Aux bonus qui ont tant fait parler d’eux?
Oui. Ils sont directement issus des travaux des économistes sur ce que l’on appelle la théorie de l’agence et la théorie des incitations…
Peut-être faudrait-il nous expliquer…
Vous savez que les économistes ont toujours eu des difficultés à expliquer l’émergence d’organisations hiérarchisées comme les entreprises. Leur univers, c’est celui du marché où des acteurs indépendants, autonomes réalisent des transactions. Or, la réalité est un peu différente. Nous vivons, nous travaillons dans des organisations hiérarchiques où certains ont plus de pouvoir que d’autres. Les économistes ont donc conçu un modèle pour décrire la relation hiérarchique qui met en relation ou, si vous préférez, oppose, un supérieur, que les économistes appellent principal et un collaborateur qu’ils appellent agent. D’où ce nom : théorie de l’agence.
On est en plein dans les réflexions sur l’autorité, le pouvoir…
Exactement, mais à la différence de la plupart des sociologues qui se sont intéressés à ces questions, et vous savez qu’ils sont nombreux, les économistes partent de l’hypothèse que nous sommes tous opportunistes.
Vous voulez dire égoïstes?
C’est cela même. Nous nous préoccupons de nous-mêmes, de nos propres intérêts avant toute chose. Partant de cette hypothèse, les économistes se sont dit : mais ces deux acteurs ne disposent pas des mêmes informations. L’agent peut cacher au principal beaucoup de choses, il peut notamment lui cacher la qualité du produit qu’il lui vend. Et c’est vrai : un vendeur peut toujours tromper son client, lui dire : il me faut deux heures pour faire ce travail quand 40 minutes suffiraient. C’est d’expérience quotidienne…
C’est ce que l’on rencontre lorsque l’on fait appel à un artisan pour n’importe quel travail…
Exactement. En fait, les économistes se sont d’abord intéressés à cette asymétrie de l’information. Ils ont montré qu’elle pouvait des conséquences tout à fait inattendues. L’un des papiers les plus célèbres traite du marché des voitures d’occasion (The Market for Lemons: Quality Uncertainty and the Market Mechanism). Son auteur, George Akerloff, qui a d’ailleurs reçu pour ses travaux sur le sujet, le Nobel, qu’il a partagé avec Joseph Stiglitz…
Qu’on connaît mieux…
Oui, et qui lui aussi travaillé sur ces sujets. Akerloff est parti d’une remarque toute simple : les bonnes voitures d’occasion ne se vendent pas au prix qu’elles valent vraiment. Pourquoi? Parce que le vendeur a plus d’informations sur la qualité de ses voitures que l’acheteur.
Il peut lui faire prendre une voiture pourrie pour une bonne affaire?
Exactement. Et comme l’acheteur le sait, comme il craint de se faire rouler, il se méfie et refuse de payer une bonne voiture d’occasion à son prix. Et comme tous les acheteurs se comportent de la même manière, les bonnes voitures d’occasion se vendent au prix de voitures médiocres. C’est ce que les économistes appellent la sélection adverse.
Cette même réflexion sur les asymétries d’information les a amenés à réfléchir à ce qu’on appelle l’aléas moral, mot un peu savant pour dire que l’on ne se comporte pas de la même manière lorsque l’on est à l’abri du risque. C’est un concept qui vient du monde des assurances (pour une critique de ce concept, voir ce papier de Lawrence Summers : Beware the moral hazard fundamentalists).
On prend moins de précautions lorsque l’on est assuré?
C’est bien l’idée. Si j’ai une assurance maladie, je vais plus souvent chez le médecin… Partant de ces deux concepts, les économistes ont recherché comment on pouvait inciter l’agent, le vendeur, l’assuré à ne pas tirer profit de sa situation pour faire du tort au principal. Ce qui les amenés à développer toute une théorie des incitations conçues pour amener l’agent à révéler ce qu’il préférerait garder pour lui.
Qui a, si je vous suis bien abouti à ces bonus dont on a tant parlé…
Vous ne me suivez pas, vous me précédez. Si l’on veut inciter un salarié, un agent à révéler sa capacité de travail, il faut aligner son intérêt sur celui du principal. Il faut, pour dire les choses simplement, qu’il ait intérêt à en faire le plus possible. Et là, une piste a été proposée qui a consisté à compléter la vieille technique du salaire selon les performances : plus je travaille, plus je suis payés, par la création de rémunérations en actions qui lient les rémunérations du salarié et l’enrichissement de l’actionnaire.
Les bonus dont on parle ne sont rien d’autre qu’une technique qui aligne l’intérêt des agents, les salariés, à ceux du principal, c’est-à-dire l’actionnaire.
Ces théories sont anciennes?
Non, elles ont été développées dans les années 70 et se sont très vite diffusées dans le monde économique. Le problème est que ce modèle de l’agence qui décrit bien les relations qui se construisent sur le marché, relations éphémères entre un vendeur et un acheteur qui ne se connaissent pas, c’est le cas du marché des voitures d’occasion qu’a analysé Ackerloff, n’est pas adapté au monde de l’entreprise dans lequel les relations sont durables et hiérarchiques.
L’entreprise n’est pas un marché…
Non et c’est ce qui fait toute la différence. Les relations entre un vendeur et un acheteur sont brèves, elles ne concernent qu’une transaction et s’il y a asymétrie dans les informations dont chacun dispose, il n’y a pas de relation hiérarchique. Or, on a appliqué ce modèle aux entreprises, on a utilisé un modèle pertinent sur le marché pour analyser les relations dans des organisations hiérarchiques où l’agent est dépendant du principal, sous sa coupe.
Et c’est la, à vos yeux, la faute des économistes…
Oui. Les auteurs qui ont mis en évidence les asymétries d’information dont je vous parlais tout à l’heure s’intéressaient essentiellement aux dysfonctionnements des marchés, c’étaient au fond des critiques de la théorie néo-classique. Du reste, plusieurs d’entre eux sont plutôt, comme Stiglitz, classés à gauche.
Leurs thèses ont été reprises par d’autres économistes qui s’intéressaient au fonctionnement des entreprises, comme Jensen et Meckling, qui ont confondu le principal avec l’actionnaire et l’agent avec les salariés.
On est passé à ce qui n’était qu’une transaction entre deux personnes sur un marché libre à une délégation de pouvoir de décision dans des organisations dont les membres sont contraints, prisonniers. Ce qui était renverser complètement les rôles. Si l’on applique la théorie de l’agence à l’entreprise, l’opportuniste, celui dont il faut se méfier, celui qui possède des informations et qui les cache, c’est le salarié. C’est lui qui peut cacher sa capacité de travail, dire qu’il lui faut deux heures pour faire un travail qui ne demande qu’une vingtaine de minutes… Ce n’est plus, dans ce contexte, le patron qui exploite l’ouvrier, mais l’ouvrier qui exploite le patron.
Ce qui est le monde à l’envers…
C’est un renversement idéologique majeur passé à peu près inaperçu mais dont l’impact a été considérable.
Toute cette folie autour des bonus est née de là?
Ce sont ces théories de l’agence et des incitations qui ont conduit aux bonus. Et ceux-ci sont arrivés dans un milieu convaincu de cette efficience des marchés dont nous parlions tout à l’heure.
Et vous voyez comment les choses s’enclenchent :
Si vous croyez que les marchés ont toujours raison, il est assez facile d’en conclure que le mieux pour un patron, c’est de tout faire pour que le cours de l’action de l’entreprise qu’il dirige monte. Plus les cours montent, dans un univers de marchés efficients, mieux l’économie se porte.
Si vous alignez les revenus des dirigeants sur les cours de la bourse, ils vont tout faire pour s’enrichir et faire monter les cours de la bourse, même si cela doit être aux dépens des autres parties prenantes de l’entreprise : salariés, clients, société… mais peu importe : leur enrichissement est un signe de bonne santé économique.
Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes…
Jusqu’à ce que tout explose!
Vous nous parlez d’économistes, d’universitaires, de gens qui écrivent des articles savants avec de nombreuses formules mathématiques publiés dans des revues confidentielles. On imagine mal des chefs d’entreprise, des banquiers lire cela…
Ces idées ont effectivement été développées dans le milieu universitaire. Et les papiers qui les avancent sont techniques, remplis de mathématiques. Paul Krugman reproche d’ailleurs à ses collègues d’avoir préféré la beauté du raisonnement mathématique à l’analyse des imperfections des marchés. Mais ces idées ont circulé. Elles ont pénétré le monde de l’entreprise de deux manières :
D’abord, par l’enseignement, elles ont nourri les cours d’économie donnés aux gestionnaires, aux diplômés des écoles de commerce, des MBA qui occupent les places d’encadrement, de direction dans les entreprises,
Ensuite par le biais de ce que l’on a appelé la théorie de la gouvernance…
Un mot qui s’est imposé récemment…
C’est effectivement un concept récent mais qui s’est nourri des travaux des économiques et qui a servi de relais à leurs thèses dans les milieux du management. Tous les textes sur la gouvernance, qu’ils soient d’origine anglo-saxonne ou français y font explicitement ou implicitement référence. Il serait, d’ailleurs, intéressant de voir comment ces travaux universitaires ont circulé, se sont progressivement imposé dans le discours managérial. On découvrirait probablement qu’ils ont emprunté de multiples canaux, que la presse économique, les consultants ont également joué un rôle.
Mais est-ce que la crise peut faire changer les choses?
La crise que nous vivons est certainement assez profonde pour amener l’université à retravailler ses modèles, à revoir d’un oeil critique les travaux de ces trente dernières années, à regarder notre monde avec des yeux nouveaux. La théorie des marchés efficients a certainement pris un coup dans l’aile. La théorie de l’agence est aujourd’hui encore peu critiquée. Mais j’imagine que cela viendra, que des économistes essaieront de développer des modèles plus réalistes qui tiennent compte de ce qui se passe dans les organisations.
Mais tout cela risque de prendre du temps…
On peut le craindre.
Note de lecture
Comme chaque semaine, vous voulez nous faire part d’une de vos lectures…
Oui, et je voudrais vous dire aujourd’hui un mot d’un petit livre publié en 1839 et qui vient d’être réédité dans une collection qui s’attache à rééditer les textes des révolutionnaires de l’époque romantique : De l’esclavage moderne de Lammenais…
Il était prêtre, je crois?
C’était effectivement un prêtre qui a eu des démêlés avec l’Eglise officielle. Le petit livre dont je vous parle a fait l’objet d’une condamnation par encyclique du Vatican. Condamnation que l’on comprend lorsqu’on lit certains de ces passages qui sont des condamnations très fortes, très précoces aussi (Marx a à peine 20 ans quand ce pamphlet est publié), du capitalisme.
Il compare le capitalisme à l’esclavage?
Il compare les prolétaires à des esclaves et il le fait dans des termes qui sonnent toujours très justes : “L’essence de l’esclavage est la destruction de la personnalité humaine, c’est-à-dire de la liberté ou de la souveraineté naturelle de l’homme, qui fait de lui un être moral, responsable de ses actes, capable de vertu.” “Qu’est aujourd’hui le prolétaire à l’égard du capitaliste? Un instrument de travail. Affranchi par le droit actuel, également libre de sa personne, il n’est point, il est vrai, la propriété vendable, achetable de celui qui l’emploie; Mais cette liberté n’est que fictive. Le corps n’est point esclave mais la volonté l’est.” On pourrait tenir, en pensant à France Telecom, des propos voisins.
C’est effectivement très dur…
Mais cela n’en fait pas pour autant un révolutionnaire. Lammenais a une très belle phrase qui éclaire le projet réformiste : “aucune violence ne parviendra à hâter d’une seconde la croissance d’un brin d’herbe ; pas davantage ne peut-elle hâter la croissance de la société.” Pas question, donc, de faire la révolution. La solution, dit-il, passe par une réforme des institutions qu’il aimerait plus démocratiques. Lorsqu’il écrit, il n’y a que 200 000 électeurs. Tous les autres sont exclus du jeu politique.
Il milite donc pour le suffrage universel…
Exactement. Et c’est un beau combat, mais ce qui frappe à sa lecture, c’est que la solution qu’il propose ne résoudra le problème du capitalisme qu’il dénonce. C’est exactement ce que la gauche radicale reproche au PS ou au modem. Ils ne critiquent pas leur diagnostic de la situation mais les remèdes qu’ils proposent. Lamennais apparaît à la lecture de ce petit livre comme l’un des pères du réformisme, de la démocratie chrétienne, de tous ces mouvements politiques qui portent un regard très critique sur la société mais qui se méfient des changements trop radicaux.
Un livre à lire, donc.
Oui, d’autant que c’est un livre court.