Sur l'exclusion

Bonjour, vous voulez nous parler aujourd'hui d'exclusion…

Oui, vous savez qu'Aligre.FM organise toute une semaine sur ce sujet et j'ai voulu m'y associer en y consacrant cette rubrique.

Vous allez donc nous dire comment les économistes analysent ce phénomène social?

Je vais essayer, mais ce n'est pas facile, l'exclusion n'est pas un concept qu'utilisent beaucoup les économistes. Et pour cause : ils s'intéressent au fonctionnement des marchés, or l'exclusion peut être définie comme une mise à l'écart du marché. Les exclus sont ceux qui sont au bord du marché, sur ses marges, qui n'y participent pas vraiment ou seulement très peu. Les exclus, ce sont ceux qui sortent du marché du travail parce qu'ils ne trouvent pas de travail, ce sont ceux qui ne participent pas ou seulement très peu aux échanges marchands, soit parce qu'ils n'en ont pas les moyens, ils n'ont pas d'argent, soit, mais cela va souvent ensemble parce qu'ils ont trouvé d'autres moyens de survivre.

Vous voulez dire que les économistes ne s'intéressent qu'aux riches?

Ce serait certainement très injuste de dire cela, injuste et faux, même si on trouve sans doute dans les revues savantes plus d'articles sur les stock-options que sur la grande pauvreté. D'où, d'ailleurs, la surprise des spécialistes lorsqu'ils découvrent que le monde ne ressemble pas tout à fait aux modèles qu'ils élaborent et discutent dans le calme des universités.

On en a eu un exemple tout récemment avec la Grande-Bretagne. On nous présente souvent ce pays comme un modèle, on vante la politique de Tony Blair, les baisses d'impôts, la déréglementations, les marchés libres… On voit des entreprises françaises s'installer à Londres pour recruter leurs cadres dirigeants, des jeunes diplômés s'y précipiter pour faire carrière. Et l'on apprend, par un dépêche de presse que plus de cinq millions de Britanniques se trouvent dans un état de pauvreté absolue, et que quelque deux millions d'entre eux ne mangent pas toujours à leur faim. Deux millions, soit 4% des britanniques, ont déclaré avoir, soit eux-mêmes, soit leur partenaire, souffert de la faim au cours de l'année passée. David Gordon, l'un des auteurs de cette étude a déclaré :"nous ne sommes pas rendus compte à quel degré de pauvreté les gens qui ne bénéficient pas des prestations de l'Etat-providence en étaient arrivés"

Est-ce que c'est propre à la Grande-Bretagne? On voit aussi beaucoup de pauvres en France…

Bien sûr, mais pas dans ces proportions. Cette étude concernait plusieurs pays européens et ses auteurs ont clairement dit que la Grande-Bretagne est un cas particulier en Europe du fait de la diminution extrêmement forte des prestations sociales.

Mais je voudrais en venir aux mécanismes qui produisent cette exclusion. Les économistes s'y sont intéressés indirectement lorsqu'ils ont voulu comprendre la montée du chômage et celle des inégalités.

Le chômage de longue durée est souvent le premier pas vers l'exclusion…

Bien sûr. Pour comprendre la montée du chômage et des inégalités, les économistes ont proposé plusieurs hypothèses que je voudrais rapidement vous présenter. Elles sont intéressantes parce qu'elles nourrissent la réflexion des politiques, et au delà, notre réflexion quotidienne.

Une première thèse, assez ancienne, dit que le chômage massif tient au coût trop élevé du travail, notamment du travail non qualifié. C'est le salaire minimum, nous disent ces économistes, qui serait responsable de la montée du chômage. Le raisonnement est classique. Le travail est, pour ces auteurs, une marchandise comme les autres : s'il est vendu trop cher, les consommateurs s'en détournent. Vous n'achetez pas beaucoup de cerises lorsqu'on les vend 45F le kilo. C'est, nous disent-ils la même chose avec le travail.

Ce n'est pas un argument qu'on entend très souvent…

Détrompez-vous, c'est un argument très courant qui n'a été vraiment contesté que tout récemment par des auteurs qui ont montré que l'augmentation du salaire minimum dans une région des Etats-Unis n'avait pas entraîné d'augmentation du nombre de chômeurs. J'ajouterai que leurs travaux ont fait l'objet de nombreuses critiques. Si on n'entend pas plus ce discours en France c'est que l'homme politique qui remettrait en cause le SMIC se retrouverait vite au chômage. Souvenez-vous des difficultés de Balladur avec son Smic-jeunes qui n'était qu'une manière de faire sauter ce verrou.

Une autre hypothèse très en vogue chez les économistes est ce que l'on appelle le "skill-biaised technological change", ce qui veut que le changement technique valorise les compétences et pénalise durement les travailleurs non qualifiés. Les salaires des premiers augmentent, tandis que les rémunérations des seconds diminuent. Elles diminuent d'autant plus que du fait de la globalisation, ils sont mis en concurrence avec des travailleurs du Tiers-Monde beaucoup moins exigeants.

C'est assez proche de ce que l'on observe…

On reconnaît là la matrice sur laquelle ont été construites toutes les thèses sur l'employabilité, dont on parle beaucoup. C'est un raisonnement populaire, au moins auprès de ceux qui peuvent prétendre à des salaires élevés. Il permet de se regarder dans le miroir sans honte : "je n'ai pas à rougir de mon salaire, c'est la technologie qui veut cela… Elle demande des compétences que peu de gens possèdent, je peux donc augmenter mes revenus sans rien retirer à personne. Naturellement, cela crée des inégalités, mais ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Quand tout le monde possédera ces compétences aujourd'hui rares, les choses retourneront à la normale." On le voit, c'est un argument qui a tout pour être populaire.

Vous ne défendez pas cet argument avec beaucoup d'énergie…

Non, parce que je le crois insuffisant. Il est vrai que les nouvelles technologies favorisent le développement de micro marchés du travail extrêmement actifs, sur lesquels la concurrence peut entraîner des augmentations de prix importantes. On l'a observé il n'y a pas si longtemps avec les technologies de l'internet, mais ce n'est pas vraiment nouveau et cela ne concerne que très peu de gens. Trop peu pour que l'on puisse lui attribuer la montée en puissance des inégalités dont on parle. J'ajouterai que ces analyses laissent de coté un phénomène majeur qui est le renversement des politiques économiques au début des années 80. Les gouvernements, de gauche comme de droite, ont décidé à ce moment là de privilégier la lutte contre l'inflation et du coup ont abandonné l'objectif du plein emploi.

Je sais bien qu'on le dit souvent, mais comment passe-t-on de l'un à l'autre? comment la lutte contre l'inflation détruit-elle des emplois?

On peut décrire ce qui s'est passé dans les années 80 de la manière suivante : pour lutter contre l'inflation, on a augmenté les taux d'intérêt. Les entreprises qui étaient très endettées, notamment en France, se sont retrouvées prises à la gorge : leurs frais financiers ont fortement augmenté. Celles qui n'ont pas résisté ont fait faillite, créant du chômage, quant aux autres, elles ont fait des économies et rationalisé leurs méthodes de travail. Elles ont essayé de réduire leurs besoins d'argent frais, ce qui les amenées à ces politiques de flux tendu qui diminuent les besoins de financement mais également les effectifs permanents.

Comment cela?

Imaginez que vous soyez constructeur automobile. Vous achetez le moteur, les sièges, les accessoires à des industriels spécialisés. Vous devez naturellement financer tout cela et vous demandez à votre banquier qu'il vous prête de l'argent. Si vous conservez des stocks importants dans l'attente de clients, vous devez financer tous ces achats tant que vous n'avez pas vendu vos voitures. Si, à l'inverse, vous n'achetez vos pièces détachées, votre moteur, vos sièges que lorsque vous avez une commande, vos besoins en financement, vos frais financiers sont beaucoup plus faibles.

Cette politique de flux tendus vous permet donc de réduire vos coûts, mais elle augmente l'incertitude chez vos fournisseurs : ils ne savent pas ce que vous leur commanderez demain. Et, du coup, ils ne sont pas sûrs de pouvoir donner du travail à leurs salariés. Ils évitent donc de recruter avec des contrats à durée indéterminée. S'ils ont besoin de quelqu'un ils l'embauchent, mais avec un contrat précaire, un contrat à durée déterminée, un contrat d'intérim…

La montée des taux d'intérêt a conduit les entreprises à utiliser massivement les contrats de travail flexibles, les CDD, l'intérim, le temps partiel qui fabriquent, presque par construction, des chômeurs et des inégalités :

J'ajouterai que la montée des taux d'intérêt a conduit les entreprises à externaliser beaucoup de choses, à confier à la sous-traitance des tas d'activité qui n'étaient pas au cœur de leur métier. Pourquoi, par exemple, faire du transport soi-même quand on peut le confier à des spécialistes qui vous coûteront moins cher puisqu'ils paient moins cher leurs salariés. C'est comme cela que l'on a vu se développer des tas de sociétés de service qui donnent des salaires médiocres dans le nettoyage, le gardiennage, le bâtiment ou l'imprimerie…

A vos yeux, donc, la montée de l'exclusion est liée à la lutte contre l'inflation?

La lutte contre l'inflation a favorisé le développement des inégalités et du chômage. L'exclusion proprement dite en est une conséquence. Ce n'est pas parce que l'on est chômeur que l'on est exclu, mais c'est parce que l'on est depuis très longtemps au chômage que l'on s'engage dans cette spirale descendante qui conduit à l'exclusion. Ceci dit, il faut distinguer les pays dans lesquels, et c'est le cas de la France, les gouvernements ont maintenu voire amélioré le filet social qui évite une dégringolade trop rapide, et ceux, comme la Grande-Bretagne qui ont supprimé ce filet partant de l'hypothèse, souvent faite par les économistes, selon laquelle il n'y a de chômage que parce que les travailleurs refuseraient les baisses de salaires qui permettraient de les recruter.

A-t-on une chance de sortir de ce mécanisme?

On a commencé de le faire. La réduction du temps de travail a été une manière de concilier ce qui paraissait hier encore inconciliable : des contrats de travail à durée indéterminée et la flexibilité, grâce à la modulation, à l'annualisation… Mais ce n'est qu'un début.


  • Retour la page d'accueil