Leuro arrive, le consommateur européen va-t-il suivre?
Bonjour, vous voulez ce matin nous parler de leuro?
Oui. Vous avez sans doute observé quil arrive. Un nombre croissant de commerçants éditent des facturettes en euros, les banques ne donnent plus de chéquiers en francs et les prix sont de plus en plus souvent affichés dans les deux monnaies voire, surtout, en euro.
Mais est-ce que cela veut dire que les choses vont bien se passer? On entend également des commerçants, des boulangers, des chauffeurs de taxi protester
Les commerçants qui manipulent beaucoup de monnaies se font effectivement du souci. Certains nhésitent dailleurs pas à augmenter leurs prix, regardez les cafés et restaurants, mais pour tous les autres, les choses se mettent en place : 83% des commerçants seraient équipés de terminaux qui permettent des transactions en euros mais, ce nest pas de cela dont je voudrais vous parler ce matin, mais de quelques interrogations des économistes sur les effets de leuro.
Les économistes se posent donc des questions?
Mais bien sûr. Et lune de celles-ci tourne autour de la politique des prix. Il y a, en économie, une loi très ancienne puisque inventée par un économiste anglais qui vivait au 19ème siècle, Jevons, qui indique que sur un marché ouvert les prix dun même produit ou de produits équivalents doivent se rapprocher. Pourquoi en effet accepterais-je de payer plus cher un produit que je peux trouver meilleur marché ailleurs? Cest une loi très simple mais elle est en Europe régulièrement violée. On parle depuis des années de marché commun et cependant les prix des produits industriels varient de manière très significative dun pays à lautre. Cest vrai des ordinateurs, des chaussures, des jeans, même des montres swatch. Une étude réalisée en 1998 faisait état dun écart de 74% sur ces montres. Mais il sagit de produits bon marché et nul nimagine faire le voyage jusquen Grèce pour acheter une montre. La question est toute différente pour les voitures qui coûtent beaucoup plus cher et sur lesquelles il peut être tentant daller voir ailleurs les prix pratiqués. Or, les écarts sont là aussi très importants puisquils sont en moyenne de 30%.
Vous exagérez
Non. Je peux vous donner quelques exemples. La même Golf était en mai 99 vendue 8600 euros en Finlande et 13250 euros en Grande-Bretagne. Si vous préférez, un peu plus de 54 000 francs dun coté, près de 87 000 de lautre, soit une différence de plus de 30 000 francs.
On est bien au delà des 30%
On est au delà des 50%, ce qui est un peu exceptionnel, les écarts sont en général plutôt de lordre de 30%. Mais ce qui est surprenant, cest la date : 1999. On pouvait penser que ces écarts qui existaient depuis longtemps se seraient réduits avec lintroduction du marché unique et la suppression des contrôles douaniers en 1993. Cétait dailleurs lun des objectifs de lopération. Or, ce nest pas ce qui sest produit comme le montre une étude réalisée il y quelques mois par deux chercheurs du CEPII, Guillaume Gaulier et Séverine Haller.
Et comment lexplique-t-on?
On peut donner plusieurs types dexplication :
Où faut-il donc acheter sa voiture?
Il ne faut certainement pas acheter sa voiture en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Autriche. Ce sont les pays dans lesquels les voitures sont actuellement les plus chères. Je dis actuellement parce que cela peut changer : la Grande-Bretagne a longtemps été un pays aux voitures relativement bon marché. Ce nest plus le cas. Les voitures sont vendues à des prix élevés dans ces pays pour des motifs différents :
Le consommateur français pourrait aller en Italie, en Belgique ou en Espagne. Mais les prix y sont général voisins. Se comporter en consommateur européen nest pas si facile. Il faut, dabord, sy retrouver dans des monnaies différentes, faire des conversions
Ce ne sera plus le cas avec leuro
Leuro changera probablement beaucoup de choses. Il facilitera linformation, on connaîtra plus facilement les prix. On peut aujourdhui faire des comparaisons. On trouve des choses sur internet, notamment sur le site internet de la Commission européenne, mais ce nest pas très commode (http://www.europa.eu.int/comm/competition/car_sector/).
Jajouterai que linformation sur les prix est dautant plus difficile à exploiter quils varient en permanence. Quand on regarde les listes de prix de la Commission, on voit que les écarts changent de manière très significative dun semestre à lautre. Pour ne prendre quun exemple, il ny avait en mai 2000 quun écart de 14% sur les Opel Corsa entre les pays qui la vendaient le plus cher et ceux qui la vendaient le moins cher. En novembre 2000, cet écart était passé à 27% et il était de près de 35% en mai dernier.
A quoi cela tient ?
Tout simplement aux politiques tarifaires des constructeurs qui peuvent varier dun pays à lautre en fonction du marché. Je vous disais quils avaient tendance à ajuster leurs prix en fonction de ceux de la concurrence. Il suffit quarrive sur le marché un produit nouveau pour quils réajustent à la hausse ou à la baisse leurs propres produits.
Mais sil ny avait que les prix hors-taxes, les choses resteraient relativement simples. Il faut également tenir compte des taxes. Je vous disais tout à lheure que les voitures étaient vendues plus cher dans les pays à taxes faibles. Or, ces taxes sont locales : quand un français achète une voiture en Allemagne, il paie la TVA en France. Lautomobiliste qui habite dans un pays à taxes élevées na donc pas intérêt à aller acheter sa voiture dans un pays à taxes faibles puisquelle lui coûtera in fine plus cher que sil lavait achetée chez lui.
A linverse, lautomobiliste qui habite dans un pays à taxes faibles aurait intérêt à acheter sa voiture dans un pays à taxes élevées
Et oui, puisquil la paierait hors taxes moins cher que chez lui Lallemand a, par exemple, intérêt à aller acheter sa voiture en Finlande ou au Danemark, deux pays aux taxes élevées où les autos sont vendues à des prix hors taxes relativement faibles. Mais vous voyez que cest assez compliqué et que cela demande des calculs sophistiqués. Surtout si lon y ajoute les frais daccès et de déplacement. Si vous voulez aller acheter votre voiture au Danemark, il faut la ramener et ce nest pas gratuit.
Si je vous entends bien, il risque de se passer encore un peu de temps avant que nous devenions tous des consommateurs européens ?
Comme je le disais à linstant, leuro va faciliter les comparaisons et les consommateurs les plus avertis, les journalistes spécialisés, les professionnels ne manqueront pas de les faire , doù des pressions pour que les écarts se réduisent. Si vous allez voir votre concessionnaire en lui disant : " je ne comprends pas, je viens de lire dans la presse que cette voiture est vendue 30% moins cher en Grèce ou en Finlande ", il lui sera difficile de ne pas faire un effort. Et comme lui même aura lu ces informations, il se retournera vers le constructeur et lui demandera à son tour des ajustements, surtout si apparaissent sur le marché des mandataires qui vont directement se fournir là où les prix sont les plus faibles.
Ces mandataires existent déjà
Oui, mais ils nont pas toujours très bonne réputation, ce qui pourrait changer. Mais vous avez raison, de là à ce que nous devenions de vrais consommateurs européens qui se fournissent à létranger, il y a un pas que nous ne franchirons pas de sitôt.
Mais les prix devraient baisser
On peut effectivement lespérer. Tous les gens qui ont regardé de près le problème pensent que les écarts vont se réduire, ils ont déjà commencé de le faire dans certains cas, comme entre la Belgique et le Luxembourg. Les constructeurs sont, en effet, coincés. Il leur est difficile daugmenter leurs prix dans les pays à taxes élevées sans perdre des clients. Or, cest dans ces pays que se fourniront les mandataires, ce sont les prix pratiqués dans ces pays que prendront en exemple les consommateurs les plus avertis. Pour limiter cette concurrence, ils seront donc amenés à réduire leurs marges là où elles sont les plus élevées, cest-à-dire dans les pays qui taxent le moins lautomobile. Si lon veut que lautomobiliste ou le mandataire allemand ne se fournisse pas en Finlande, il faut diminuer le prix des voitures hors taxes en Allemagne. Ce qui veut dire diminuer les marges. Et pour compenser cela, ils vont essayer dobtenir des pouvoirs publics quils réduisent leurs taxes dans les pays dans lesquels leurs marges sont le plus menacés, cest-à-dire dans les pays qui imposent le moins lautomobile. Et par un de ces paradoxes dont sont si friands les économistes, cest dans les pays aux taxes sur lautomobile les plus faibles que la pression pour leur réduction sera la plus forte.
Je retiens de ce que vous dites que des taxes élevées ne signifient pas forcément des prix plus élevés
Cest effectivement ce que lon observe sur le marché de lautomobile. Un paradoxe de plus