Bernard Girard
Chronique du 19/12/06
Elections présidentielles : attention, idées dangereuses!
Bonjour, nous arrivons à la fin de l’année et vous aimeriez attirer notre attention sur quelques idées que vous estimez dangereuses…
Nous sommes au début d’une campagne présidentielle au cours de laquelle les candidats vont multiplier les projets. Et je voudrais ce matin dire quelques mots d’idées qui ont été avancées ces dernières semaines et qui me paraissent surtout de nature à créer des illusions. Je vais prendre deux exemples : le premier autour de cette tentation protectionniste…
Dont vous nous avez déjà parlé la semaine dernière…
Oui. Et sur laquelle je veux revenir un instant ce matin, parce qu’elle parait appelée à occuper une place de plus en plus importante dans les propos de campagne, à droite comme à gauche. Pour ne citer qu’un exemple tout récent, Emmanuel Todd qui, on le sait, a influencé Jacques Chirac avec ses idées sur la fracture sociale, l’a reprise il y a quelques jours dans une intervention dans le colloque sur la vie chère qu’a organisé le premier ministre. Or, ces thèses sont dangereuses.
Il proposait, je crois, que l’on établisse des barrières douanières aux portes de l’Europe…
C’est effectivement ce qu’il propose pour lutter contre l’arrivée chez nous de produits chinois à des prix bien inférieurs à ce que nous pouvons produire. Et c’est l’exemple même de l’idée qui me parait d’autant plus dangereuse qu’elle est plus séduisante.
Il s’agit d’éviter des destructions d’emplois chez nous…
Encore faudrait-il que des mesures protectionnistes aboutissent à ce résultat. Or, c’est le contraire qui risque surtout de se produire.
Et pourquoi?
Mais pour plusieurs motifs. Le premier est que nous vivons depuis maintenant très longtemps en Europe, dans un espace économique commun. Les mesures protectionnistes ne pourraient avoir de sens qu’aux frontières de l’Europe. Or, nous ne maîtrisons pas, à nous seuls, les règles. Développer un argumentaire protectionniste dans ces conditions ne peut que mener à des déceptions.
Mais, dans l’hypothèse même où nous réussirions à imposer des barrières douanières aux portes de l’Europe, on n’obtiendrait rien de ce que l’on souhaite. Des droits de douane sur les produits importés en Europe frapperaient, d’abord, les produits fabriqués à l’étranger par des entreprises européennes qui ont délocalisé une partie de leur production pour résister à la concurrence des pays à main d’oeuvre bon marché…
Mais bien des gens pensent que ce serait une sanction méritée…
Mais qu’est-ce que cela veut dire? Pourquoi sanctionner des entreprises qui ont adapté leur outil de production aux conditions du marché. Ce n’est pas par vice que les entreprises délocalisent, c’est parce qu’elles jugent, à tort ou à raison, que c’est la meilleure manière de rester compétitives face à des concurrents qui disposent d’une main d’oeuvre meilleur marché.
Imaginez que l’on mette des droits de douane sur les produits importés de l’extérieur de l’Europe. Les entreprises qui importent des produits qu’elles fabriquent dans leurs usines étrangères devront payer elles aussi ces droits de douane. Elles seront pénalisées au même titre que les entreprises chinoises. Et qui en sera victime? Les personnels de ces entreprises en France dont les salaires sont payés avec les marges réalisées sur les produits fabriqués à l’extérieur. On risque donc de perdre un peu plus d’emplois…
Mais si on en gagne d’autres ailleurs?
Encore faudrait-il que ce soit le cas! Les activités délocalisées ne vont pas revenir d’un coup de baguette magique parce que l’on aura mis des barrières douanières. Pour qu’elles reviennent, il faudrait que ces droits de douanes soient tellement élevés que le capital investi dans ces activités apporte des taux de retour compétitifs. Cela parait peu probable.
Mais cela peut éviter que d’autres entreprises délocalisent. On entend régulièrement parler d’entreprises qui ferment des usines en France pour aller s’installer à l’étranger… Avec des barrières douanières, ce sera moins vrai.
Peut-être, mais il faut mettre en parallèle les effets négatifs des droits de douane, à commencer par les mesures de rétorsion des pays pénalisés. Nous aurons plus de mal à vendre nos produits là où nous sommes compétitifs et ce sont des emplois dans des secteurs où nous sommes meilleurs que nous détruirions pour protéger des emplois là où nous ne sommes pas bons. L’exemple allemand que l’on devrait plus méditer montre que l’on peut parfaitement être compétitif pour peu que l’on se spécialise dans des activités haut de gamme ou avec un fort niveau d’innovation. On peut se protéger en mettant des barrières douanières mais aussi en fabriquant des produits protégés par des brevets que l’on ne peut pas copier.
Autre inconvénient : des droits de douane augmenteraient les prix des produits venus de Chine. Et qui en souffrirait? Les consommateurs, et d’abord les plus modestes, ceux qui peuvent aujourd’hui accéder à des produits électroniques bon marché parce que fabriqués en Asie, ce qu’ils ne pourraient pas faire s’ils étaient fabriqués en Europe. Nous sommes en période de cadeaux de Noël. Beaucoup de parents vont acheter à leurs enfants des jeux vidéo, des iPod… ils vont les acheter parce qu’ils sont bon marché. Si l’on mettait des droits de douane sur ces produits, beaucoup de parents ne pourraient tout simplement pas les acheter.
Ces droits de douane créeront de l’inflation?
Certainement. Et d’au moins deux manières. Le transfert d’une partie de la production industrielle mondiale vers de nouveaux pays, vers la Chine notamment, nous a amené à nous spécialiser dans les services peu consommateurs de pétrole. C’est une chose que l’on dit peu, mais la transformation de nos économies nous a évité un retour de l’inflation lors des hausses récentes des prix du pétrole.
Ce transfert a, par ailleurs, baissé les prix de nombreux produits qui entrent dans la composition des indices des prix. Si demain nous mettions des barrières douanières, l’inflation reprendrait, la banque centrale européenne augmenterait ses taux d’intérêt pour lutter contre. Et nous serions tous pénalisés, ceux qui achètent des produits venus de Chine comme ceux qui n’en achètent pas. Ceux qui veulent offrir à leurs enfants des produits électroniques comme ceux qui veulent emprunter pour s’acheter un appartement.
J’ajouterai que le protectionnisme risque tout simplement de nous mettre en retard dans la compétition internationale…
Et comment?
Les deux pays qui seraient visés, la Chine et l’Inde ne se contentent pas de fabriquer des produits bon marché, ils investissent aussi massivement dans la recherche. Ils seront demain producteurs de nouveautés. Et si nous mettons des barrières douanières, nous ne pourrons pas y accéder dans de bonnes conditions, nous ne pourrons pas intégrer ces innovations dans nos propres fabrications et prendrons du retard sur ceux qui, échappant à ces barrières, pourront le faire.
Vous croyez vraiment que c’est un risque?
Mais bien sûr. Nous en avons déjà fait l’expérience. À la fin des années 70, on a mis en place des barrières pour empêcher l’introduction des télécopieurs japonais en France. L’objectif de France Telecom qui était à l’origine de ces mesures protectionnistes était de favoriser le développement d’une industrie nationale du télécopieur. Tout le monde disait alors que c’était un produit stratégique, qu’il n’était pas question de laisser sa production entre les mains d’un pays asiatique. Résultat : les entreprises françaises se sont équipées de télécopieurs cinq ans plus tard que les autres.
Une fabrication française a été mise en place?
Oui, bien sûr. Et on a créé quelques centaines d’emplois. Mais est-ce que le jeu en valait la chandelle alors même que les entreprises françaises, je pense surtout aux PME, ne pouvaient pas s’équiper de ces outils alors indispensables au commerce international parce qu’ils étaient trop cher? Si les économistes sont tous hostiles au protectionnisme, ce n’est pas un hasard. Plusieurs sont d’ailleurs montés au front pour lutter contre cette fausse bonne idée1 et ils ont raison.
J’ajouterai, pour conclure sur ce sujet, que les menaces de protectionnisme nous jouent dores et déjà de mauvais tours. Vous le savez peut-être, les Chinois viennent passer commande de quatre réacteurs nucléaires à l’américain Westinghouse. Si Areva, le leader mondial du secteur n’a pas été retenu, c’est notamment parce que les Chinois ont voulu envoyer aux Américains un signal fort au moment même où le Congrès parle de protectionniste. Signer avec Westinghouse, c’est dire aux Américains : ne fermez pas vos frontières, nous vous achetons nous aussi des produits.
Vous parliez, au début de cette chronique, de deux exemples d’erreurs commises par les politiques dans cette campagne. Quel est le second?
Le second tient à la protection de l’environnement. On a vu Nicolas Hulot pousser de manière très habile les candidats à enrichir le volet protection de l’environnement de leur programme.
Ce qui est une bonne chose…
Ce qui est une bonne chose à condition que les mesures proposées ne soient pas contre-productives. Or, c’est souvent le cas. Ségolène Royal a annoncé que si elle était élue en mai, tous les permis de construire seraient conditionnés au respect de normes environnementales, et notamment à la prise en compte dans les constructions des énergies renouvelables. “Si je suis élue, a-t-elle dit lors d'une conférence de presse, à l'issue d'une rencontre avec Nicolas Hulot, tous les permis de construire devront obligatoirement intégrer les installations en énergie renouvelable.” “Dans le permis qui est déposé, toute construction devra, a-t-elle ajouté, intégrer ou l'énergie solaire, ou l'énergie éolienne, ou la géothermie, ou l'énergie bois et l'utilisation des écomatériaux.”
Mais c’est plutôt sympathique…
C’est très sympathique, c’est populaire, c’est dans l’air du temps, mais a-t-elle réfléchi aux conséquences pratiques de ces mesures? Je n’en suis pas certain. Ces mesures, très sympathiques, je le répète, ne peuvent conduire qu’à une augmentation du coût de la construction. Or, on sait bien, on en parlé il y a quelques semaines, que les coûts trop élevés des terrains à bâtir et de la construction expliquent les difficultés que rencontrent tant de gens pour se loger. Pour réduire les coûts, ils sont amenés à se loger de plus en plus loin des centre-ville, de leur travail. D’où des déplacements plus longs qui coûtent cher et polluent. Ce que l’on gagnerait d’un coté, en améliorant la qualité des constructions, on le perdrait d’un autre en augmentant la circulation automobile.
J’ajouterai que ce qui est vrai des déplacements pour aller travailler l’est également des déplacements pour faire ses courses, des déplacements que l’on néglige souvent et qui pèsent cependant très lourd dans les dépenses énergétiques. Les britanniques ont calculé que la moitié des consommation de carburants liées à la nourriture est liée aux transports des consommateurs qui reviennent de leur grande surface avec leur coffre plein de produits alimentaires.
Vous voulez par là dire que ce n’est pas en développant des méthodes de construction plus écologiques qu’on luttera efficacement contre la dégradation de l’environnement?
Je dis simplement qu’avant de prendre une décision lourde de conséquences, il faut faire des bilans énergétiques complets. Les solutions trop simples, trop évidentes sont souvent trompeuses. C’est pour cela que les mesures à l’emporte-pièce sont dangereuses. Je ne conteste pas une seconde l’intérêt de politiques qui visent à réduire nos consommations de produits pétroliers, je dis seulement qu’il faut se méfier, en période électorale, de mesures qui paraissent séduisantes mais qui peuvent se révéler contre-productives.
C’est plus une question de méthode que de fond.
Que voulez-vous dire par question de méthode?
Reprenons la proposition de Ségolène Royal. Je ne sais pas d’où elle vient, peut-être du programme de Nicolas Hulot, peut-être de son expérience au Ministère de l’environnement au début des années 90 ou de son expérience en Poitou-Charente. Mais peu importe, on peut supposer que Ségolène Royal l’a retenue parce qu’elle lui paraissait de nature à marquer tout à la fois sa volonté de lutter pour l’environnement et de marquer sa différence. Ce qui est très bien. Mais plus elle s’avance dans le détail de mesures de ce type, plus elle se met en situation :
- soit de se dédire si elle découvre, une fois élue, qu’elle est contre-productive,
- soit de mettre en oeuvre une mesure dont nous paierons pendant des années le coût.
C’est comme si elle se mettait dans un piège…
Je le crains. Et c’est d’autant plus maladroit que les périodes électorales sont favorables aux surenchères, aux courses à l’échalote : c’est à celui qui propose plus, mieux… Nicolas Sarkozy qui a pris du retard sur ces questions devrait lui aussi faire des propositions dans ce domaine. Et c’est ainsi que partant d’objectifs que tout le monde partage on peut en arriver à des propositions peu satisfaisantes.
Ségolène Royal a fait de l’environnement un de ses axes de campagne. À juste titre, je crois. Mais j’aurais préféré qu’elle parle de bilans énergétiques globaux qui tiennent également compte des consommations de produits pétroliers dans le chauffage et dans le transport plutôt que de modifications des règles du permis de construire. Pour dire les choses autrement, je préférerais que nos politiques laissent aux experts le soin de construire les solutions et qu’ils se contentent de définir des objectifs et des méthodes pour évaluer et sélectionner les solutions conçues par les spécialistes.