Bernard Girard
Chronique du  10/10/07
 Universités : une réforme beaucoup trop timide!
 
Pour écouter cette chronique
 
Bonjour,  nous allons ce matin parler de l’université et de cette réforme que le gouvernement va présenter au Parlement dans quelques jours. Une réforme que vous trouvez trop timide…
Beaucoup trop timide… Cette réforme, telle qu’elle a été présentée dans le programme de Nicolas Sarkozy et négociée avec les syndicats donne aux universités plus d’autonomie dans leur gestion et modifie leur système de gouvernance en renforçant le pouvoir de leur Président. Un accord a été trouvé sur le premier point. Il n’y a que le second qui suscite encore quelques réticence. Ce sont des réformes qu’il fallait faire, mais je crois qu’il aurait fallu aller plus loin, beaucoup plus loin.
Je regrette qu’on ait laissé de coté les dossiers majeurs de la sélection, du financement, de la professionnalisation, du recrutement des enseignants.
Cela fait beaucoup de choses. Mais commençons par la sélection. En parler, c’est agiter un chiffon rouge devant les étudiants…
Je sais bien. Et c’est pour cela qu’on n’en parle pas. Alors même que notre système est sans doute l’un des plus sélectifs qui soit. La population étudiante est, en gros, divisé en deux. De 30 à 40%, font leurs études dans des établissements, écoles ou universités, qui pratiquent une sélection souvent impitoyable, et le reste poursuit ses études dans des établissements qui prennent quiconque s’inscrit. Et c’est une catastrophe.
Vous dites 40% des étudiants dans des filières sélectives, cela parait beaucoup…
Si vous additionnez les élèves qui passent un concours d’entrée dans une école d’ingénieur, de commerce, ceux qui sont dans les classes préparatoires aux grandes écoles, dans les écoles auxquelles on accède sur concours, ceux qui poursuivent leurs études dans les IUT, dans les établissements qui forment des techniciens supérieurs, les STS, ceux qui font des études de médecine, on arrive à cela. Or, cette sélection qui se fait sans se dire n’a que des défauts. Elle crée un enseignement à plusieurs vitesses. Elle conduit à un tri, avec la concentration dans les filières traditionnelles de l’universités de tous ceux qui ne trouvent pas leur place ailleurs. Ce qui ne peut que conduire à la dégradation de la qualité de l’enseignement, des diplômes, et à la multiplication des échecs et des études qui n’aboutissent pas…
Vous êtes sévère…
Mais c’est ce qui se passe. On assiste depuis quelques années à une véritable fuite devant l’université. Tous ceux qui le peuvent vont ailleurs. Année après année, les effectifs des classes préparatoires augmentent. Ce n’est pas un hasard. Or, cette sélection qui ne dit pas son nom est une catastrophe : elle dégrade la qualité de l’enseignement supérieur…
Et comment?
Mais tout simplement en concentrant dans les universités les étudiants qui ont été refusés ailleurs : ils sont là par défaut. Ils ne suivent pas des études d’histoire ou de biologie parce qu’ils ont envie de devenir historiens ou biologistes mais parce qu’ils n’ont pas pu entrer à Sciences-Po ou en deuxième année de médecine.
Du coup, on se retrouve avec des étudiants mal orientés qui flottent, vont d’une discipline à l’autre, commencent médecine, s’orientent vers la biologie et quand ça ne va pas choisissent une autre discipline. C’est au mieux deux ou trois ans de perdu. Et pendant ce temps là, ils encombrent les classes, suivent plus ou moins leurs cours, découragent leurs professeurs qui s’enferment dans une espèce d’indifférence à l’égard des étudiants et retardent ceux qui ont vraiment choisi cette discipline parce qu’elle les intéresse.
Par ailleurs, et c’est la deuxième dimension, ce système favorise une sélection à plusieurs vitesses, de plus en plus dure.
Que voulez vous dire par là?
Mais tout simplement que la sélection pour entrer dans les bonnes classes préparatoires et dans les écoles d’excellence est devenue bien plus difficile aujourd’hui qu’hier.
Vous êtes sûr?
C’est ce que disent à peu près tous les enseignants qui travaillent dans ces écoles et ont passé il y a une vingtaine ou une trentaine d’années les mêmes concours. La sélection est devenue beaucoup plus difficile. Ce qui explique, d’ailleurs, que malgré la déconfiture de l’université, notre système continue de produire des ingénieurs, des médecins… de qualité. Mais à quel prix!
Mais pourquoi cette difficulté accrue?
Tout simplement parce que les élèves les meilleurs, et les plus déterminés à réussir, recherchent les écoles les plus prestigieuses. Plus l’image de l’université se dégrade, plus le nombre de candidats aux grandes écoles augmente. Cela se mesure tout simplement aux carrières universitaires des bacheliers qui ont eu une mention bien ou très bien. Hier, une partie non négligeable choisissait l’université. Aujourd’hui ils visent tous les classes préparatoires et les grandes écoles.
La compétition est du coup plus vive, ce qui rend les concours plus difficiles, fait des déçus et crée un système en cascade. Les meilleurs vont dans les écoles les plus réputées, les suivants, dans les écoles de deuxième rang et les moins bons à l’université.
Ce système est d’autant plus pervers que la sélection se fait, en réalité, sur trois critères :
- la motivation : si l’on choisit une de ces filières c’est qu’on a sinon un projet du moins la volonté de suivre des études qui vous permettent d’entrer rapidement sur le marché du travail,
- les capacités, les compétences, les résultat scolaires  puisque c’est là-dessus que se fait la sélection, que celle-ci passe par un concours ou l’analyse d’un dossier,
- et, enfin, les ressources financières. Parce qu’il n’est pas question lorsque l’on entre dans une de ces écoles d’excellence de travailler pour financer ses études. À l’inverse de ce qui se passe à l’université où l’on voit beaucoup d’étudiants travailler en même temps qu’ils poursuivent leurs études.  
Notre système est donc formidablement inégalitaire et pervers.
Et que faudrait-il faire? Introduire la sélection à l’entrée de l’université malgré l’opposition des étudiants?
Je crois. Cela redonnerait aux formations universitaires un peu du lustre qu’elles ont perdu, cela ramènerait à l’université les étudiants qui ont des compétences et l’envie de préparer leur futur. Et cela réduirait la concurrence devant les grandes écoles, les établissements les plus prestigieux. Généraliser la sélection à l’entrée de l’université serait probablement la meilleure manière de limiter la sélection impitoyable qui existe au sommet de notre système universitaire.
Mais les étudiants n’en veulent pas!
Les 40% d’étudiants qui ont franchi les obstacles de la sélection et tous ceux qui ont tenté l’aventure acceptent en réalité cette sélection. Ce sont les autres qui refusent. Mais ils ont tort, comme j’espère, je crois, l’avoir montré.
Une manière de contourner l’obstacle serait de donner aux étudiants la possibilité de poursuivre leurs études sans travailler. Il y a aujourd’hui à peu près 200 000 étudiants qui mènent de front études et vie professionnelle. C’est la pire des solutions. On ne peut pas faire correctement les deux à la fois. On ne peut pas faire de bonnes études, suivre tous ses cours, tous ses TD, faire ses devoirs et travailler en même temps. On ne peut pas non plus investir dans sa vie professionnelle en même temps que l’on étudie. Résultat : on prolonge ses études et on retarde son entrée dans une vraie carrière.
Vous pensez à un salaire étudiant, un peu dans l’esprit de ce que demande l’UNEF?
C’est une des pistes qui avait été, d’ailleurs, évoquée par Lionel Jospin. Il s’agirait de donner aux étudiants la possibilité de poursuivre leurs études sans devoir travailler. Naturellement, cela suppose  qu’il y ait, en échange, un engagement à suivre les cours, à travailler et à avoir des résultats. Mais ce serait certainement une bonne façon de lutter contre l’échec des étudiants.
Vous citiez au début de notre entretien plusieurs dossiers. Nous avons longuement parlé de la sélection, le financement des universités mériterait aussi d’être revu?…
Mais oui… et je trouve la réforme annoncée bien trop discrète. On sait que les universités manquent cruellement d’argent. La question de leur financement se pose donc, mais comment faire?
On a parlé ces dernières semaines de l’augmentation des frais d’inscription.
C’est une piste, mais qui pose problème, sauf à trouver le moyen de rendre ces coûts moins douloureux pour ceux qui ne peuvent pas payer. Ce n’est probablement pas impossible. Un député de la majorité, aujourd’hui porte-parole du gouvernement, Laurent Wauquiez a, il y a quelques mois, proposé un prêt à taux zéro pour les étudiants. Mais est il souhaitable de commencer sa vie avec des dettes. On ne peut exclure que le gouvernement la reprenne à son compte si les droits d’inscriptions progressent trop vite.
On a également beaucoup parlé aussi de financement des entreprises et des risques que cela comportait…
C’est une piste qui mériterait d’être examinée de manière plus approfondie qu’elle n’est aujourd’hui. Il y a des risques, c’est vrai, mais ce financement peut se faire de plusieurs manières qui ne sont pas toutes mauvaises. L’exemple américain montre que des particuliers fortunés peuvent financer une chaire, un enseignement, un laboratoire sans que ceux-ci soient aussitôt soupçonné d’être pieds et poings liés à leur financeur. Il suffirait par exemple que les entreprises ou les capitalistes les plus riches financent sur le long terme au travers d’une fondation pour que les soupçons tombent. Il y a de ce coté des réflexions à mener.
On craint que les entreprises ne dictent leurs programmes aux universités…
Je sais bien, mais il faut être cohérent. D’un coté, on dit pis que pendre des entreprises, on craint qu’elles limitent la liberté des universités, mais de l’autre, on multiplie dans le désordre les formations à vocation professionnelle, formations de journaliste, de spécialiste de la communication, du marketing de luxe, des relations humaines… qui ont du succès parce qu’elles promettent de trouver facilement un emploi en sortie.  Ce qui n’est d’ailleurs pas toujours le cas. Tout simplement parce que cela se fait en dépit du bon sens.
On multiplie aujourd’hui les formations dans des métiers que les étudiants jugent prestigieux ou séduisants et on néglige ceux qui les attirent moins. C’est leur demande qui guide la construction de ces cursus. Pour ne prendre qu’un exemple, il y a aujourd’hui une quinzaine de formations au journalisme, à Paris, Lille, Strasbourg, Toulouse, Tours, Bordeaux… dans des IUT, des établissements privés, à Sciences-Po…
Mais faut-il, dans c es formations professionnelles, partir de la demande des étudiants ou de celle des entreprises?
On a peu de statistiques fiables sur l’insertion professionnelle des gens qui sortent de ces formations (pour une première approche, voir ici), mais il est probable qu’on forme aujourd’hui plus de journalistes que vraiment nécessaire, ce qui veut dire plus de concurrents pour les postes proposés et, donc baisse des salaires et augmentation de la précarité…
Et vous croyez que le financement par les entreprises changerait les choses?
Une contribution des organisations professionnelles au financement de ces formations permettrait d’assainir le marché. Tout simplement parce qu’elles refuseraient de financer plus de formations que nécessaire. Elles donneraient des informations sur leurs besoins à moyen et long terme qui permettraient de mieux ajuster les places offertes aux postes créés.
Mais est-ce qu’on ne risque pas, à suivre cette voie, d’aller vers la privatisation des universités?
Mais il ne s’agit pas de privatiser l’enseignement supérieur, il s’agit, dans le cas des formations à vocation professionnelle de trouver le moyen d’éviter que les établissements créent des formations qui ont du succès parce qu’elles plaisent aux étudiants mais ne conduisent pas vraiment à des emplois.
Plutôt que de s’interdire de réfléchir à ces sujets, on devrait voir comment ces financements peuvent se faire sans gêner la liberté des universités. D’autres le font, ce n’est donc pas impossible.
Si je vous comprends bien la réforme aurait du aller beaucoup plus loin…
C’est effectivement mon opinion. Nous arrivons au terme de cette chronique, mais on aurait pu également parler du recrutement des professeurs et de la taille des universités. Beaucoup sont trop petites, trop spécialisées. L’indépendance est fonction de la taille et de la diversité. Une université qui a de nombreuses spécialités peut subventionner les “petites disciplines” en jouant sur les revenus qu’elle tire des “grandes” spécialités. Une petite ne peut pas.
Nous sommes sur tous ces sujets beaucoup trop timides. Et notre timidité, notre refus d’aborder de front ces questions conduit à faire, de manière discrète, masquée, sans le dire, exactement ce que l’on veut éviter :
- on s’oppose à la sélection, on descend dans la rue pour faire tomber les ministres qui la proposent et on se retrouve avec l’un des systèmes les plus sélectifs qui soit.
- on se méfie des entreprises qui pourraient imposer leurs vues aux universités et l’on crée des formations à vocation professionnelle qui ne mènent nulle part parce que les entreprises n’ont aucun moyen de faire connaître leurs besoins à venir en compétences.
- on refuse la concurrence entre universités mais on a laissé se développer la concurrence entre les grandes écoles et les universités.
Oui, nous sommes beaucoup trop timides sur ces sujets. Et, du coup, nous laissons se développer un système dual, système qui résiste parce qu’au fond, comme je le disais tout à l’heure, les étudiants formés dans le système hypersélectif répondent aux besoins de l’économie française. Mais à quel prix?
 
 
 
Pour retourner à la page d’accueil
To translate this text