Bernard Girard
Chronique du  26/09/06
 Une guerre des générations?
 
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Bonjour,  
Oui. C’est un article publié il y a quelques semaines dans le Monde qui est à l’origine de cette chronique. Titré “nous ne rembourserons pas vos dettes” et signé Clément Pitton, il explique que la jeune génération n’a pas de raisons de payer nos dettes, c’est-à-dire les dépenses que nous faisons aujourd’hui.
Cela sent un peu la guerre de génération…
C’est tout à fait cela, puisque l’on peut résumer tout l’argument d’une phrase : “Nous sommes jeunes et nous allons devoir passer notre vie à rembourser vos dettes, à payer vos retraites. C’est tout à fait injuste.
Mais qui est l’auteur de ce texte?
C’est un jeune homme qui préside un groupe de réflexion, Impulsion Concorde, qui a lancé une pétition dont le titre est justement : “Nous ne paierons pas vos dettes.
Quand on regarde un peu plus dans le détail, on découvre que ce groupe de réflexion est lié à un think tank très proche de l’UMP, la Fondation Concorde. Son président Michel Rousseau, qui enseigne à Dauphine d’où viennent plusieurs des membres d’Impulsion Concorde, publie un blog dont la lecture montre qu’il vraiment est vraiment très à droite. Si je vous en parle ce matin, c’est que cet article met en évidence l’émergence d’un nouvel argument dans le débat politique : celui de la guerre des générations…
D’autres que ces jeunes gens l’utilisent?
On retrouve ce thème dans plusieurs publications récentes. Je pense notamment à deux livres qui viennent tout juste de sortir, le premier de Patrick Artus, un économiste qui travaille à la Caisse des Dépôts et Marie-Paule Virard, Comment nous avons ruiné nos enfants, et le second de Denis Jeambar et Jacqueline Rémy, Nos enfants nous haïront.
Les titres se ressemblent…
Tout comme les propos qui sont des variations autour de la vieille thématique du déclin. La quatrième de couverture du livre de Jeambar et Rémy dit : “Des retraites à payer, une nation paresseuse, une planète abîmée... Un jour, nos enfants auront 20 ans, 30 ans, 40 ans. Alors, pleins d'espoir et affamés d'avenir, ils comprendront que nous, les baby-boomers, leur avons laissé une société usée et mitée.
Ce jour-là, ils nous haïront. Et ils auront raison. Nous avons eu tous les atouts en main, nous avons grandi dans une société en pleine croissance. Pourtant, nous sommes la première génération qui laissera moins à la suivante que ce qu'elle a reçu de la précédente. Et c'est le pire qu'on puisse faire à ses enfants leur léguer des dettes. Il ne s'agit pas de peindre le futur en noir. Mais de jeter un regard lucide sur ce que nous avons fait et de lancer les chantiers de l'avenir. Avant qu'il ne soit trop tard.
Celle du livre d’Artus et Virard est voisin : “Le mouvement social qui a marqué le début de 2006 est révélateur d'une crise profonde : les nouvelles générations sont plongées dans un grand désarroi et leur soutien au système se délite progressivement. Les jeunes de banlieues constatent qu'ils n'ont rien à en attendre, les étudiants que leurs diplômes ne leur garantissent pas l'emploi, les trentenaires que l'ascenseur social est en panne.
Tout se passe comme si la France avait sacrifié sa jeunesse pour préserver coûte que coûte son «modèle social », lequel profite essentiellement aux baby-boomers. Comment en est-on arrivé là ? C'est à cette question qu'entendent répondre, sans préjugés ni tabous, Patrick Artus et Marie-Paule Virard dans ce livre incisif.
La thématique du déclin n’est pas nouvelle…
Non. c’est, comme vous le savez, une des figures classiques de la pensée réactionnaire. Mais en général, ceux qui la développent opposent le présent au passé, en disant, “tout fout le camp, c’était mieux hier.” Les auteurs de ces textes opposent le présent au futur. Ce n’est pas le présent qui est catastrophique, c’est le futur qui promet de l’être. Et pour éviter qu’il le soit trop, il faut changer le présent.
Ce n’est pas un discours de vieux barbons qui regrettent leur jeunesse, mais un discours de jeunes qui ne veulent pas partager, qui ne veulent payer leurs dettes à l’égard de ceux qui ont financé leur formation…
Il est vrai que la situation des jeunes est plus difficile qu’elle n’était…
La situation de beaucoup de jeunes est certainement difficile. Est-elle plus difficile que celle des générations précédentes? Ce serait à vérifier. Après tout, la crise a commencé en 1974 et le chômage de masse n’est pas une découverte de l’année dernière. Mais s’il est vrai que l’on a le sentiment que la situation s’est dégradée pour beaucoup de jeunes, il faut aussi dire que beaucoup s’en tirent mieux que ceux de la génération précédente.
Lorsqu’on analyse plus dans le détail la situation des générations plus jeunes, on observe simultanément plusieurs phénomènes :
- le chômage massif des jeunes peu qualifiés, ces jeunes de banlieue dont parlent Artus et Virard,
- la plus grande instabilité professionnelle, liée pour beaucoup à la difficulté d’entrer sur le marché du travail, les entreprises abusant des stages, des CDD… pour réduire le coût du travail,
- la montée forte de l’inégalité entre ceux  qui, dans ces générations, s’en tirent bien, très bien, souvent mieux que leurs parents à niveau de qualification équivalent, et ceux qui ne s’en tirent pas.
Ceux qui aujourd’hui parlent de conflit de génération ne sont pas ceux qui s’en tirent le plus mal, qui n’ont pas d’emploi, ce sont ceux qui en ont un, qui sont du bon coté des inégalités, qui ont de bons, que dis-je d’excellents salaires et ne veulent pas payer pour les autres, pour les plus âgés, mais aussi pour les non-qualifiés qui n’ont pas de travail.
Vous nous dites, en somme, que les jeunes privilégiés s’appuient sur les difficultés de ceux qui n’ont pas d’emploi pour demander qu’on réduise leur participation aux dépenses collectives…
C’est exactement cela. C’est un peu comme lorsque les syndicats de médecins ou d’agriculteurs mettent en avant la situation difficile de certains de leurs collègues pour demander des avantages dont les plus riches seront les premiers à profiter.
Il faut, je crois, distinguer deux choses :
- la structure très particulière de l’économie française qui favorise la montée des inégalités entre les plus qualifiés et les autres,
- et le phénomène démographique, le vieillissement de la population qui n’est pas propre à la France.
Je croyais que nous étions dans un pays qui résistait mieux que d’autres à la montée des inégalités…
Nous résistons mieux que d’autres, mais nous n’y échappons pas. Quand on regarde l’économie française, on est frappé par une sorte de contradiction :
- d’un coté, nous avons un taux de chômage élevé,
- de l’autre, nous avons des multinationales extrêmement performantes, très dynamiques, qui se battent sur tous les marchés mondiaux et qui réussissent extrêmement bien.
Nos multinationales réussissent très bien parce qu’elles ont des taux de productivité parmi les plus élevés au monde. Or, qui dit taux de productivité élevés dit salaires importants.  Et, comme par ailleurs, nous avons un taux de chômage élevé et que nous essayons collectivement de freiner la montée des inégalités, on exerce une pression vigoureuse sur ceux qui ont un bon emploi. Ce qui explique peut-être les protestations que j’évoquais tout à l’heure.
Il y a un rapport entre ce taux de productivité élevé et le chômage?
C’est très probable. Nos entreprises ne sont si efficaces que parce qu’elles sélectionnent systématiquement les plus efficaces, ceux qui ont la meilleure productivité. Elles laissent sur la bas coté, les plus jeunes qui n’ont pas d’expérience professionnelle et les plus âgés dont les compétences sont obsolètes, dépassées. C’est ce que l’on exprime depuis longtemps lorsque l’on dit que les entreprises ne recrutent pas les moins de 28 ans et refusent d’embaucher les plus de 45 ans.
Reste qu’il y a le vieillissement de la population…  
Sans doute. Mais parler de l’égoïsme des baby-boomers qui partent en retraite est pour le moins surprenant. Nous avons eu ces dernières années plusieurs réformes du système des retraites qui ont dégradé la situation de ceux qui partent aujourd’hui en retraite sans que les baby-boomers ne protestent.
Vous oubliez les manifestations de 1995.
Elles concernaient les salariés du secteur public qui sont soumis à des régimes spéciaux et qui ne sont qu’une minorité. Le système de retraite des salariés du privé a été fortement modifié. On a augmenté les durées de cotisation, on a annoncé un allongement de la période de travail, ce qui s’est fait chez certains de nos voisins, et qui se fera sans doute, un jour ou l’autre, chez nous. En d’autres mots, on a modifié le contrat qu’avaient signé les baby-boomers, on a réduit leurs pensions, leurs revenus pendant leurs retraites. Ils sont eux aussi victimes de la crise et on pourrait également parler à leur propos de génération sacrifiée.  Ils ont payé toute leur carrière les retraites de la génération précédente et ils auront une situation moins avantageuse que leurs prédécesseurs.
Mais pouvait-on faire autrement?
Il y a deux aspects. Il y a la dimension démographique qui pénalise lourdement cette génération, mais plutôt moins en France qu’ailleurs…
Vous pensez à l’Allemagne…
À l’Allemagne, à l’Italie, mais également à la Chine Du fait de la politique de l’enfant unique ce pays est menacé d’un vieillissement accéléré de sa population qui ne sera pas sans incidence sur ses performances économiques à moyen terme.
Mais le problème majeur est, en France, celui du rapport entre les actifs et les inactifs, entre ceux qui ont un emploi, qui donc cotisent pour les différentes prestations sociales, et ceux qui n’en ont pas alors même qu’ils sont en âge de travailler…
Parce qu’ils sont chômeurs…
Parce qu’ils sont chômeurs, mais aussi parce qu’ils poursuivent des études qu’ils ne mèneront pas à leur terme, parce qu’ils sont en pré-retraite. La société française est malade de son incapacité à utiliser pleinement ses ressources. On s’en aperçoit bien lorsque l’on regarde des comparaisons internationales.
Je pense, par exemple, à celle que vient de réaliser un think tank européen, le Lincoln council. Il s’agit d’une étude sur l’utilisation du capital humain dans les économies européennes. Cette enquête  a ceci d’intéressant qu’elle ne se contente pas de comptabiliser les années de formation, les investissements dans l’éducation, elle prend aussi en compte, l’utilisation des compétences acquises, et donc le taux de chômage et la productivité. Or, le classement que fait cet organisme distingue plusieurs types de pays :
- ceux qui ont beaucoup investi dans le capital humain et qui l’utilisent pleinement, comme la Suède ou le Danemark,
- ceux qui ont beaucoup investi dans le capital humain mais l’utilisent mal comme la France ou l’Allemagne, la France parce qu’elle peu d’actifs, l’Allemagne parce qu’elle a une population qui vieillit vite et qui donc utilise mal le capital de compétences dont elle dispose,
- ceux qui ont peu investi dans le capital mais qui utilisent bien celui dont ils disposent, c’est le cas du Portugal
- et ceux, enfin, ont peu investi dans le capital humain et utilisent mal celui dont ils disposent, comme l’Italie.
Ces travaux mériteraient sans doute d’être précisés, approfondis, mais ils mettent en évidence ce que je disais à l’instant : notre principale difficulté est notre incapacité à utiliser pleinement nos ressources humaines. Plutôt que de parler d’une improbable et absurde guerre des générations, on devrait s’inquiéter de cette faiblesse. La résoudre, trouver du travail pour ceux qui n’en ont pas, qu’ils soient trop jeunes ou trop âgés, serait certainement la meilleure manière de réduire la pression sur ceux qui en ont un. Mais c’est évidemment plus exigeant et plus difficile que la démagogie.
En somme, l’ennemi c’est le chômage…
Mais bien sûr. Je sais bien que ce n’est pas nouveau, mais cela n’a jamais été plus vrai.
 
 
 
 
 
 
 
 
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