Bernard Girard

Chronique du 31/01/06

Les marchés découvrent les énergies renouvelables

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Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin des énergies renouvelables?

Vous savez qu’on en reparle alors que la France a choisi de relancer ses investissements dans le nucléaire et j’ai voulu savoir où en était l’industrie des énergies renouvelables. Parce que c’est une chose de dire que les énergie alternatives sont préférables aux énergies traditionnelles, qu’il s’agisse des énergies fossiles ou du nucléaire, c’en est une autre de transformer ce discours en réalité. Or, pour cela, il faut des industriels et des financiers qui leur apportent les moyens de développer leurs offres. J’ai donc voulu voir s’il y avait aujourd’hui des entreprises spécialisées dans ces énergies alternatives et si elles avaient les moyens de leur développement.

Et il y en a?

Oui. Et c’est, sans doute, ce qui distingue la période actuelle de ce qui s’était passé au lendemain de la première crise pétrolière dans les années 70. Il y a aujourd’hui des marchés pour ces énergies, surtout en Europe, et des sources de financement privé.

L’énergie éolienne est très développées dans le nord de l’Europe.

Le Danemark est très en pointe puisque 20% de son électricité est aujourd’hui d’origine éolienne, mais deux autres pays progressent très rapidement : l’Allemagne qui produit aujourd’hui plus d’électricité d’origine éolienne que le Danemark 1 et l’Espagne. La Grande-Bretagne a lancé un programme de fermes éolienne offshore. Derrière, viennent les Etats-Unis, surtout la Californie, et, bizarrement, les Indes, qui semblent s’intéresser à cette question. En France même, les capacités de production ont fortement progressé ces dernières années.

De manière plus globale, les capacités mondiales de production d’énergie éolienne progressent d’environ 30% par an depuis une dizaine d’années. Ce qui a naturellement favorisé le développement d’une industrie dans les trois pays leader. 90% des turbines utilisées dans les fermes d’éoliennes viennent du Danemark, d’Espagne et d’Allemagne. Trois pays dans lequel on trouve des entreprises dont c’est le métier. Il y a Vestas, au Danemark, qui est sans doute le leader dans cette activité, Gamesa en Espagne, WPD en Allemagne, Suzlon en Inde.

Mais est-ce que cette énergie est aujourd’hui compétitive?

Non, pas encore. Et surtout pas pour l’énergie éolienne offshore qui est sans doute l’avenir puisque vous savez que les riverains n’apprécient guère ces grandes turbines qui font du bruit et qui défigurent le paysage.

Les fermes éoliennes ne peuvent aujourd’hui se développer que dans un environnement réglementaire qui leur est favorable, ce qui est le cas dans de nombreux pays, au Danemark, en Allemagne…

Il faudrait que les coûts de production diminuent…

Ils ont déjà diminue. Ils ont été pratiquement divisés par 7 en 20 ans. Les experts pensent qu’ils continueront de diminuer et que l’on devrait arriver d’ici une dizaine d’années à des prix compétitifs avec l’électricité produite avec des énergies fossiles pour peu que l’on intègre dans le calcul du prix de celle-ci les coûts qu’elles entraînent, traitement du CO2… ce que les économistes appellent les externalités.

Et l’énergie solaire?

C’est un peu le même topo. Elle progresse également rapidement, en Allemagne et au Japon. Les coûts baissent, mais restent très supérieurs à ceux des énergies fossiles et de l’énergie éolienne. Mais là encore on voit émerger des entreprises spécialisées qui trouvent, comme pour l’énergie éolienne, des sources de financement sur le marché. Et si ces entreprises se développent, c’est qu’elles trouvent de l’argent sur les marchés. Ce qui est nouveau et bon signe.

Vous voulez dire que les marchés financiers s’intéressent aux énergies renouvelables?

Les entreprises spécialisées ont longtemps fonctionné grâce à des fonds ou à des marchés publics. Elles trouvent aujourd’hui des financements privés. Plusieurs sont en bourse. Il existe des fonds dédiés aux énergies alternatives, comme celui créé par le grand banquier américain Merrill Lynch , qui a levé en 2000 200 millions de £ sur les marchés financiers pour les investir dans une dizaine d’entreprises spécialisées. Ce fonds a mis de l’argent dans l’espagnol Gamesa, le danois Vestas et l’indien Suzlon que je citais à l’instant. Il a aussi investi dans Q-Cells, une entreprise allemande qui fabrique des cellules photovoltaïques et qui est, parait-il, le leader de ce marché, dans une entreprise américaine spécialisée dans l’énergie éolienne, Clipper , et dans une entreprise spécialisée dans la fabrication de moteurs de voiture propres : Azure Dynamics .

Autre signe de l’intérêt des marchés : ces entreprises commencent à trouve r de l’argent dans les sociétés de capital risque , ces financiers qui apportent de s fonds aux entreprises naissantes pour les aider à croître et qui gagnent leur vie en les mettant en bourse. Ces gens ne sont pas des philanthropes et ils n’investissent dans des entrep rises ou dans des secteurs dont ils pensent qu’ils sont amenés à se développer.

Ce sont ces mêmes sociétés qui financent les entreprises informatiques?

Exactement. Ce sont les m êmes qui commencent aujourd’hui à regarder du coté des énergies renouvelables et, notamment, du coté du photovoltaïque qui utilise des techniques à base de silicium qui rappellent un peu celles qu’on utilise en informatique. Je citerai parmi les quelques entreprises qui ont bénéficié de ces fonds une entreprise californienne, Nanosolar , qui a développé un procédé qui permet d’imprimer des cellules photovoltaïque, qui permet donc de réduire les coûts d’installation qui sont un des obstacles au développement de cette énergie. Cette entreprise a bénéficié de l’aide financière des fondateurs de Google qui ne manquent pas une occasion d’en dire le plus grand bien. L’arrivée du capital risque dans ce secteur est encore timide, mais c’est une excellent nouvelle, c’est sans doute la meilleure chose qui peut arriver aux énergies renouvelables.

Et pourquoi? Parce que ces sociétés apportent de l’argent?

Ces sociétés n’apportent pas que de l’argent. Elles forcent les entreprises dans lesquelles elles investissent à développer des stratégies de croissance, à s’internationaliser, à se spécialiser sur un métier, sur un créneau, à constituer une équipe managériale performante, efficace, compétente. Elles poussent ces entreprises à la croissance. Or, qui dit croissance de ces entreprises dit, naturellement, croissance de leur marché. Les pouvoirs publics ont aidé au démarrage de ce secteur avec des aides qui permettent de rendre compétitives des énergies qui ne le sont pas encore, ils ont créé un environnement favorable, les marchés financiers sont en train de prendre la relève et c’est la meilleure garantie de développement.

Vous citez des textes qui incitent au développement des énergies alternatives. Il y en a un en France?

Oui, depuis 2001. Le gouvernement français s’est engagé à ce que 21% de la consommation intérieure brute d’électricité au 31 décembre 2010 soit d’origine renouvelable, ce qui peut vouloir dire énergie solaire, énergie éolienne et, bien sûr, énergie hydraulique dont nous sommes, vous le savez peut-être, depuis longtemps les premiers producteurs en Europe.

Restons un instant en France. Vous n’avez pas cité de sociétés françaises…

Parce qu’il y en a moins qu’ailleurs. On peut cependant citer Vergnet , installé du coté d’Orléans qui fabrique du matériel pour éoliennes, EED à Lille, ou Theolia qui construit actuellement deux centrales éoliennes, l’une dans le Morbihan, l’autre dans la Somme et qui en a racheté trois en Allemagne.  

Ce sont des PME. Vergnet emploie 300 personnes, Théolia une cinquantaine, mais elle est entrée en bourse en 2002, elle est inscrite sur le marché libre d’euronext, ce qui lui a permis de lever des capitaux. Je voudrais également citer une entreprise qui a choisi un modèle économique assez original : Velcan Energy qui a investi dans la biomasse.

La biomasse?

Oui, elle produi t en Inde et bientôt au Brésil du méthane et de l’électricité à partir de déchets naturels, d’ordures.

Et c’est une activité rentable?

Probablement pas, mais Velcran ne se contente pas de vendre localement du méthane, ce qui évite que les villageois ne contribuent à l’effet de serre en brûlant du bois, ou de l’électricité, elle vend également depuis quelques semaines des crédits carbone.

Cela demande une explication…

C’est un mécanisme du protocole de Kyoto qui prévoit que les entreprises qui aident les pays en développement à réduire l’effet de serre peuvent revendre aux pays développés des droits à polluer , sous forme de crédits carbone. En les rachetant, les pollueurs évitent des sanctions financières pour production excessive de CO2. Ces droits à polluer font l’objet de transactions sur un marché, un peu comme ceux du pétrole ou du sucre. Et Velcran va se rémunérer sur l’écart entre ce que lui coûtent ses crédits de carbone et le prix auquel il va les vendre. Le cours du crédit carbone était à la fin de 2005 de l’ordre de 22 €. Il tourne aujourd’hui autour de 26€.

Beaucoup d’entreprises travaillent de cette manière?

On parle actuellement d’une cinquantaine de projets dont trois ou quatre pris en charge par des entreprises françaises : Rhodia qui a des projets en Corée du Sud, Lafarge qui a des projets éoliens au Maroc et, donc, Velcran qui donne l’impression, mais je me trompe peut-être, de s’être lancée dans ce projet pour en faire un véritable business. Je crois que Gaz de France s’intéresse également à ces questions. Il faudrait également ajouter à cette liste Peugeot qui a acheté au Brésil 10 000 hectares qu’il replante en arbres pour construire un piège à carbone. Mais Peugeot ne souhaite pas tirer bénéfice de cet investissement sous forme de droits à polluer. Sans doute pour éviter qu’on ne dise qu’il veut par là compenser l’effet des voitures qu’il vend sur l’effet de serre.

Mais revenons aux énergies renouvelables. Aucune des entreprises que vous avez citées n’est importante. Est-ce que cela veut dire que les grandes entreprises ne s’intéressent pas à ce marché?

Ce marché est aujourd’hui dominé par des entreprises spécialisées qui ont, souvent une implantation internationale. Mais les grandes entreprises ne sont pas absentes. Elles sont présentes de plusieurs manières :

- elles peuvent racheter des entreprises pour créer une activité dans le domaine, c’est ce qu’est semble-t-il en train de faire Siemens,

- elles peuvent investir dans des fermes éoliennes ou dans des installations de production d’énergie renouvelable. C’est ce que fait Electrabel, le leader belge de l’électricité, ce que fait également en France, EDF,

- elles peuvent, enfin, investir dans la recherche et le développement comme l’Air Liquide qui travaille sur l’hydrogène que l’on présente souvent comme l’énergie de l’avenir mais qui présente aujourd’hui un inconvénient : sa fabrication génère beaucoup de CO2. Air Liquide vient d’installer à Singapour une pompe à hydrogène pour les véhicules automobiles qui semble échapper à cet inconvénient.

Si j’en juge par ce tour d’horizon, les marchés sont en train de prendre les choses en main…

Ils sont en train de s’organiser pour répondre aux préoccupations de tous ceux qui veulent lutter contre l’effet de serre. Ils s’appuient sur les aides que les pouvoirs publics ont mis en place en Europe, en Europe seulement, pour faciliter le démarrage des énergies alternatives. Et c’est une bonne nouvelle pour plusieurs motifs :

- parce que cela annonce des progrès technologiques et, derrière, des investissements dans les énergies alternatives,

- parce que cela modifie le rapport de force. Les pétroliers et les industries polluantes ont réussi à bloquer les efforts des partisans de l’environnement aux Etats-Unis, comme le prouvent très régulièrement de nouvelles affaires 2 . Ils auront beaucoup plus de mal  à s’opposer aux marchés financiers si ceux-ci trouvent intérêt à développer les énergies alternatives.

Si j’avais de l’argent, je pourrais l’investir dans le secteur des énergies alternatives?

Je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur investissement que l’on puisse faire, mais si vous avez parmi vos amis des écologistes fortunés, vous pouvez leur conseiller de mettre leur argent là où vont leurs idées. C’est aujourd’hui possible. Les performances financières de ces entreprises, celles des fonds de placement spécialisés ne sont pas excellentes. Mais on a un dispositif qui doit permettre de trouver des financements pour résoudre les deux problèmes majeurs :

- le développement de technologies plus efficaces et plus économiques dans les trois secteurs que sont l’éolien, le solaire et l’hydrogène,

- la production d’énergie peu polluante dans les nouveaux pays industrialisés, et d’abord en Chine et aux Indes. Lutter contre l’effet de serre chez nous, c’est bien, mais l’important ce serait d’éviter que la croissance de ces pays n’entraîne une dégradation de l’environnement. Or, ces pays ne se laisseront convaincre que par des arguments économiques. C’est là que l’intervention des marchés est décisive. Ce sont eux, et eux seuls, qui convaincront chinois et indiens d’utiliser des énergies alternatives.

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1  Mais cette production représente moins de 4% de sa production d’énergie électrique

2  Tout récemment, un climatologue  qui travaille à la NASA s’est plaint des contrôles que l’on exerce sur lui depuis qu’il a dénoncé le refus du gouvernement américain de lutter contre le réchauffement de la planète.