Demain, l'enseignement
Bonjour, vous allez nous parler d'enseignement et de prospective
Oui, vous savez que l'on reproche souvent aux politiques d'attendre le dernier moment pour prendre des décisions. C'est une critique que l'on a souvent faite aux ministres de l'Education Nationale. On leur disait : on ne comprend pas, on manque de classes et de professeurs, alors que l'on savait depuis que l'on en aurait besoin. Ce n'est pas très compliqué : il suffit de regarder le nombre de naissances et d'appliquer, pour chaque année future des ratios. 100% des enfants de 3 ans vont à l'école maternelle, 70% de ceux qui ont 17 ans sont au lycée, etc
Or, nous risquons de nous trouver dans les années qui viennent dans une situation voisine avec les enseignants.
Vous voulez dire qu'on risque d'en manquer?
Et oui. Et pour des motifs nouveaux liés au marché du travail. Le signal d'alarme a été tiré la même semaine en France par le Comité National d'Evaluation de l'Education Nationale et aux Etats-Unis par un article du Wall Street Journal. Et ces deux institutions qui ne se ressemblent guère nous disent la même chose : attention! Nous allons manquer de professeurs parce que les jeunes gens qui seraient susceptibles de faire ce métier font autre chose.
Le Wall Street Journal insiste sur le manque d'économistes. le CNE parle plutôt des enseignements scientifiques, mais tous les deux pointent sur les évolutions du marché du travail.
Les étudiants qui pourraient devenir professeur trouvent mieux ailleurs?
C'est exactement cela. On peut expliquer le phénomène de plusieurs manières :
Si le CNE tire la sonnette d'alarme, il doit également proposer des solutions
Oui. Le CNE suggère au gouvernement de lancer une grande campagne de communication pour redorer l'image des enseignants.
Cela ne peut pas faire de mal
Vous croyez que cela peut faire du bien?
Le CNE propose également de diversifier les sources de recrutement.
C'est plus astucieux
Oui. Le CNE pense surtout aux enseignants techniques. Pourquoi ne pas autoriser des professionnels à devenir profs? Cela se fait déjà. Est-ce une solution susceptible de résoudre tous les problèmes? J'en doute.
Et pourquoi donc?
Le métier de professeur est très particulier, très différent de celui d'ingénieur, par exemple. On est en permanence en face d'élèves qu'il faut convaincre de vous écouter et dont il faut mesurer la compréhension. Un bon professeur possède des compétences que l'on n'apprend pas dans une entreprise. A contrario, chaque fois qu'on a tenté de recaser des enseignants dans le monde de l'entreprise on est allé à l'échec. Les relations sociales sont toutes différentes.
Mais alors que faire?
On peut imagine d'autres solutions. On pourrait faire appel à l'immigration, ce qu'on fait d'ailleurs déjà en pratique dans certains cas et demander à des étudiants étrangers ayant fait leurs études en France de devenir enseignants chez nous.
Ce n'est peut-être pas une mauvaise idée
C'est pour nous une très bonne idée, mais est-ce une bonne idée pour les pays qui ont financé la formation de ces étudiants et qui les voient partir dés qu'ils ont un diplôme? Je n'en suis pas certain.
On pourrait également augmenter les salaires des enseignants pour les rendre compétitifs.
Mais vous nous disiez il y a un mois qu'augmenter les fonctionnaires coûterait une fortune à la collectivité
C'est une objection qui rend cette solution irréaliste. D'autant que le système français est tel qu'on ne peut pas augmenter les professeurs sans augmenter également toutes les autres catégories de fonctionnaires.
Mais on peut concevoir d'autres solutions. On pourrait, par exemple, augmenter la durée de travail des enseignants
Vous croyez cela possible?
Ce serait probablement un peu comme d'agiter un chiffon rouge devant les enseignants. Mais c'est ce qui s'est passé dans certaines écoles américaines.
Et cela s'est fait sans protestations?
Il y a eu beaucoup de protestations, naturellement. Dont beaucoup, d'ailleurs étaient justifiées. Faire cour est une activité fatigante qu'on ne peut pas comparer à n'importe quel autre travail. Un cadre dans son bureau peut révasser, flâner lorsqu'il est fatigué. S'il n'est pas trop coutumier du fait personne ne le remarquera, personne même ne s'en offusquera.
Les élèves sont beaucoup moins compréhensifs. Ils exercent sur les enseignants un contrôle de tous les instants, infiniment plus impitoyable que celui du plus tatillon des chefs. Les enseignants ne s'en rendent pas compte parce qu'ils exercent un vrai pouvoir sur les élèves, mais ils sont en permanence sous leur contrôle. C'est ce qui explique des réactions que les parents jugent souvent excessives : il est normal que des enfants bavardent, chahutent, mais ce bavardage, ce chahut sont un peu comme l'équivalent d'une sanction pour le professeur. Le bavard lui dit implicitement : "tu n'es pas très bon puisque tu ne me donnes pas l'envie de t'écouter."
L'augmentation du nombre d'heures de cours se ferait probablement aux dépens de la qualité de l'enseignement. Ce n'est donc pas souhaitable.
C'est donc une idée à abandonner
Sous cette forme, certainement. Mais on pourrait augmenter le nombre d'heures d'enseignement sans augmenter le nombre d'heures de présence en classe. C'est ce que font tous les professeurs qui donnent des cours particuliers. Ils travaillent beaucoup plus, mais dans des conditions différentes, moins fatigantes. Cela supposerait de modifier les techniques d'enseignement. Tous les spécialistes des nouvelles technologies ont là dessus des idées. On parle beaucoup dans le monde de l'informatique de l'e-learning qui permet de faire classe avec internet. On pourrait imaginer des solutions mixtes où le professeur voit ses élèves en classe un peu moins longtemps et complète son enseignement par l'utilisation d'internet. Pour les devoirs, par exemple
Vous y croyez?
Les premières expériences d'e-learning sont plutôt décevantes. Mais internet se développe tellement vite, il y a tant d'enfants qui en sont aujourd'hui équipés que l'on va très vite découvrir qu'ici ou là des professeurs et des élèves l'utilisent dans leur enseignement de manière intelligente, astucieuse Je vois ma fille de 13 ans utiliser internet pour préparer ses devoirs de français et d'histoire.
Vous l'avez incité?
Non, pas vraiment. Elle le fait spontanément. Et cette pratique pourrait modifier assez profondément l'enseignement, surtout l'enseignement supérieur. L'étudiant ayant à sa disposition une immense bibliothèque virtuelle sera amené à enrichir ses lectures et plutôt que de faire un cours magistral à l'ancienne, le professeur conduit à l'aider à l'orienter dans la masse de littérature, à faire des exercices, à étudier des cas
Ce serait plutôt bien
Cela, c'est plutôt un scénario rose, mais on peut imaginer que l'on décide tout simplement de réduire le nombre d'heures de cours que suivent les élèves. Si les professeurs continuent d'enseigner autant, on peut y voir une manière de résoudre le problème. J'entends déjà vos protestations, mais on pourrait le faire discrètement en remplaçant des heures de cours magistral par des heures de travaux pratiques confiés à des gens moins qualifiés
On pourrait encore augmenter le nombre d'élèves dans les classes ou réduire le nombre d'options qui rendent la gestion des effectifs beaucoup plus difficiles : plus il y a d'options plus les classes sont petites et plus il faut donc d'enseignants.
On pourrait également introduire de la flexibilité dans les compétences. On a aujourd'hui beaucoup de professeurs d'allemand qui manquent de travail, pourquoi ne pas les former à l'enseignement du français, de l'histoire? Ce devrait être possible, mais là encore j'imagine les protestations des enseignants.
Et celles des parents Ces solutions vous séduisent, vous?
Non, mais c'est vers des solutions de ce type que l'on risque de s'orienter si le monde enseignant n'invente pas des moyens de résoudre le problème qui risque de se poser dans les années qui viennent. Pendant des années, on a dit : il faut augmenter les effectifs, il faut réduire le nombre d'élèves dans les classes. Et on pouvait le faire puisqu'il y avait des candidats pour devenir professeur. Si demain il y en a moins comme peuvent le faire craindre les prévisions du CNE, on ne pourra plus ternir ce discours. Il faudra inventer de nouvelles méthodes qui permettent de faire plus avec des effectifs moins importants. Et les mieux placés pour inventer ces méthodes, ce sont les enseignants.
Et vous croyez que c'est possible?
Bien sûr. Les méthodes pédagogiques que nous utilisons aujourd'hui ne sont pas fixées dans le marbre. Elles ont une histoire. On travaille autrement dans d'autres pays qui forment aussi bien leurs jeunes gens. On peut probablement trouver des méthodes plus économes en enseignants et plus efficaces que celles que l'on utilise aujourd'hui. Encore faut-il chercher dans cette direction. La contrainte du marché du travail devrait nous y inciter. Et parler des difficultés de recrutement à long terme de l'Education nationale est une bonne chose. Cela peut inciter les enseignants à réfléchir à la question et à inventer des solutions.