La réforme de l'éducation est-elle vraiment impossible?

Vous avez choisi de nous parler d'éducation

Vous parlez avec votre invité d'éducation, j'ai donc choisi de vous accompagner. Tout un pan de la littérature économique consacré à l'éducation, mais plutôt que de vous la présenter, je me suis demandé pourquoi il était si difficile de faire évoluer le système éducatif. Claude Allègre et avant lui Lionel Jospin et bien d'autres s'y son cassés les dents.

C'est peut-être affaire de personnalité. Jack Lang semble réussir…

Oui, mais, d'une part il fait des concessions et, d'autre part, il intervient après une crise majeure. Réformer l'Education Nationale est très difficile. Et le raisonnement économique peut nous aider à comprendre pourquoi. Les enseignants sont des gens qui ont investi fortement dans leur éducation. Ils ont beaucoup travaillé à un âge où d'autres s'amusent. Passer un Capes ou une agrégation n'est pas une partie de plaisir. Et ils souhaitent tout naturellement tirer parti de ces investissements. Les gens qui ont une brillante scolarité ont, en général, de bons salaires. Ce n'est pas le cas des enseignants pour de nombreux motifs et, notamment, parce qu'ils sont très nombreux. Pour compenser ce manque de rémunération, on leur a accordé des conditions de travail très avantageuses : des horaires allégés, de longues périodes de congé et une très grande autonomie puisque les enseignants échappent pratiquement à tout contrôle hiérarchique. De sorte que leur rémunération comporte deux éléments : un salaire et des conditions de travail et de vie exceptionnelles.

Il se trouve que toutes les réformes de fond auxquels on pense modifieraient cet équilibre. Our ne prendre qu'un exemple, demander aux enseignants de rester plus longtemps dans les lycées à la disposition des élèves serait de bon sens, mais reviendrait à réduire leur rémunération globale. Ce qui rend la chose pratiquement impossible.

Une réforme profonde de l'Education Nationale passerait donc par une augmentation massive des rémunérations des enseignants.

Cela ferait certainement tomber beaucoup de résistances, mais c'est comme on le sait peu envisageable, pour de multiples motifs.

Vous êtes sur qu'il n'y a pas d'autres pistes? Certains hommes politiques proposent d'introduire une dose de concurrence dans le système.

C'est, effectivement, une idée que l'on entend parfois. Et qui n'est pas a priori sotte puisque c'est ce qui s'est produit avec d'autres services publics. Si la Poste évolue aujourd'hui si rapidement, c'est bien parce qu'elle craint la concurrence d'autres opérateurs. Le cas de l'Education est cependant très particulier. On peut envisager une concurrence dans l'enseignement supérieur. Elle est d'ailleurs actuellement en train de se mettre en place, puisque l'on voit de grandes universités américaines se lancer dans la création de formations globales. Un étudiant peut éventuellement hésiter entre une école de commerce française et un MBA américain ou entre deux universités. Mais on imagine des parents envoyer leurs enfants suivre des cours du collège ou du lycée à l'autre bout du monde.

Il y a bien pourtant concurrence entre l'enseignement privé et l'enseignement public…

Vous croyez? Je n'en suis pas certain. Je ne crois pas qu'il y ait vraiment concurrence et je ne suis pas sûr que là où elle existe elle soit à l'avantage du privé.

Beaucoup de parents choisissent pourtant le privé pour donner une meilleure éducation à leurs enfants…

Mais qui vous dit qu'ils ont raison? Qu'ils ne sont pas victimes d'une illusion?

Vous ne pouvez pas dire que l'enseignement donné dans les établissements privés n'est pas parfois meilleur que celui donné dans l'enseignement public!

Il y a certainement d'excellents établissements privés. Ginette, l'école alsacienne ou l'école bilingue donnent certainement un meilleur enseignement que tel ou tel lycée de province ou de lointaine banlieue. Mais on ne peut en conclure que l'enseignement privé dans son ensemble soit de meilleure qualité que l'enseignement public ni même qu'il lui fait concurrence. Ce serait tout simplement faux.

Et pourquoi donc?

Mais parce que notre système scolaire est organisé de telle manière qu'il est difficile de parler de concurrence. Prenez les différents critères sur lesquels il pourrait y avoir concurrence :

Est-ce que les conditions de travail ne sont pas meilleures ? Avec moins d'élèves par classe?

C'est peu probable. Et tout bêtement parce qu'il faut des m2 pour faire classe et que cela a un prix. Cette question immobilière pose d'ailleurs un vrai problème au privé. Si l'on veut installer une école là où sont les élèves, il faut investir dans des locaux qui coûtent cher. On pourrait réduire ce coût en allant en périphérie des villes ou à la campagne, mais ce serait augmenter les temps de transport des élèves, ce que personne ne souhaite, ou les forcer à devenir pensionnaire, ce qui augmenterait les frais de scolarité. L'école qui s'installe en centre ville doit donc financer ses locaux. Ce qui met les gens qui investissent dans l'éducation devant une vraie difficulté.

S'ils sont dans une logique marchande, s'ils cherchent à maximiser leurs investissements, ils proposent des locaux médiocres. Certains même peuvent aller jusqu'à faire passer leur stratégie immobilière avant leur souci pédagogique. J'ai entendu parler d'une école qui avait cessé ses activités au milieu de l'année scolaire parce que ses propriétaires avaient vendu les appartements dans lesquels ils faisaient classe.

Ils ne proposeront des locaux de qualité que s'ils intègrent dans leur calcul économique d'autres éléments que la seule rentabilité financière à court terme. C'est le cas du public, dont les locaux appartiennent aux régions ou aux départements dont les décideurs tiennent leur pouvoir des électeurs, c'est-à-dire des parents d'élèves, c'est souvent celui de congrégations religieuses qui ont d'autres ambitions que la seule rentabilité financière. Souvent, mais pas toujours, comme le montre l'exemple de Stanislas, le lycée catholique qui possède 12 hectares à Montparnasse et pourrait bien être demain au cœur d'un vrai scandale immobilier où serait impliqué le groupe Bouygues.

Pour tous ces motifs, il est très difficile de parler de concurrence entre le privé et le public.

Mais pourquoi tant de parents choisissent-ils de mettre leur enfant dans le privé?

Mais c'est parce que l'enseignement public a des règles extrêmement strictes. Il y a cette orientation dont je parlais tout à l'heure, il y a la carte scolaire que l'administration tente de faire respecter. Qu'un établissement ait mauvaise réputation et les parents cherchent aussitôt à mettre leurs enfants ailleurs. Il y a également l'échec scolaire : lorsqu'un enfant a des difficultés, beaucoup de parents les attribuent contre tout bon sens aux enseignants plutôt qu'à l'élève. Je dis contre tout bon sens parce que l'expérience montre que les petits génies incompris, les enfants surdoués peu adaptés à l'enseignement scolaire sont plutôt rares, mais comment convaincre des parents que leur enfant est moins intelligent ou travailleur qu'ils l'imaginent?

Pour tous ces motifs, l'enseignement privé ne fait pas concurrence à l'enseignement public et on ne peut pas attendre de lui qu'il pousse le monde enseignant à la réforme.

Est-ce à dire que toute réforme est impossible?

Cela veut simplement dire que la réforme est très difficile. Mais il y a je crois deux facteurs plutôt prometteurs :

Mais il ne faut se leurrer, la réforme restera difficile. L'éducation nationale est comme ces grands navires pétroliers qui ne peuvent changer de cap qu'après avoir fait une longue volte. Tout cela prendra du temps et usera de nombreux ministres.


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