Bernard Girard

Chronique du  15/09/09

À propos d’une taxe carbone européenne


Bonjour. Vous souhaitez nous parler ce matin de la taxe carbone mais non pas de celle dont on a tant parlé ces dernières semaines, mais d’une taxe carbone européenne…

Je ne pense pas avoir beaucoup de choses à ajouter à tout ce qui a été dit sur la taxe carbone. Je crois que Cécile Duflot a parlé de fumisterie. C’est exactement cela…

Parce que 17 centimes, c’est trop peu?

17 centimes la tonne de C02, cela ne servira évidemment à rien, mais à 32 centimes non plus. Et pas même à 100. Nous avons vu ces dernières années les prix des produits pétroliers exploser la consommation a-t-elle diminué? Utilisez-vous moins votre voiture? Non. Et pour un motif tout simple : la plupart des consommateurs ne peuvent pas s’en passer. La fiscalité n’est tout simplement pas le meilleur outil pour modifier nos comportements de consommateurs. Mais revenons à cette taxe carbone européenne dont a parlé il y a quelques jours Nicolas Sarkozy…

La presse en a fait peu état…

Nicolas Sarkozy en a parlé dans le discours qu’il a prononcé dans une usine de Faurencia. Il a demandé que l’Europe mette en place une taxe carbone aux frontières. On en a effectivement peu parlé parce que ce discours a été brouillé par l’affaire des salariés choisis de petite taille pour ne pas faire d’ombre au Président de la République et par la polémique sur le montant de cette taxe carbone. 

S’il s’agissait, comme l’a suggéré le Financial Times, d’un contre-feu pour rendre plus populaire en France l’idée de taxe carbone, c’est raté…

Une erreur de communication?

Toute cette affaire a été un formidable raté de communication. Mais si cette idée n’a pas fait la une des journaux, elle a immédiatement suscité des réactions vives et contrastées dans les milieux économiques selon des lignes tout à fait classiques avec, d’un coté, ceux qui sont toujours favorables à des mesures protectionnistes, et créer une taxe aux frontières est exactement cela, et ceux qui sont, par principe, hostiles à tout protectionnisme. 

Dans le premier camp, on trouve le Medef, Laurence Parisot s’était prononcée en sa faveur la veille même sur TF1, et les industriels qui souffrent de la concurrence internationale, mais aussi, ce qui est plus surprenant, Paul Krugman. Je ne sais pas si le nom vous dit quelque chose, mais c’est le dernier prix Nobel d’économie, un économiste qui réagit très régulièrement sur l’actualité dans le blog qu’il tient sur le New-York Times et dont l’opinion compte. Il est très lu et très respecté. Surtout à gauche. C’est l’une des figures majeures de la gauche américaine, une sorte d’intellectuel à la française. 

J’imagine que l’on trouve parmi les opposants à cette taxe européenne les partisans traditionnels du libre-échange…

Exactement. À commencer par la commission européenne. Interrogé sur cette question, Barroso a, par exemple, dit  sur RTL : “Je trouve que c'est prématuré maintenant sur le plan européen d'en discuter car notre but maintenant c'est de convaincre les autres, les Américains mais aussi les Chinois à venir avec nous dans le même type de mesures." Autrement dit : renvoyez moi tout ça à la saint glin-gin. Une opinion que partagent la plupart de nos voisins, à part, peut-être, l’Italie de Berlusconi, et la majorité des économistes… Les réticences, réserves, opposition à tout ce qui ressemble à une mesure protectionniste sont très fortes.

L’idée de cette taxe européenne parait n’est pourtant pas nouvelle. Il me semble qu’on en parle depuis assez longtemps.

C’est effectivement une idée ancienne. Jacques Chirac en parlait déjà. Cette idée a été reprise dans le Grenelle de l’environnement et elle était dans le programme présidentiel de Nicolas Sarkozy. Ce n’est donc pas une surprise…

Mais vous nous disiez que tous les économistes n’y sont pas hostiles. Quel est l’argument de Paul Krugman dont vous nous parliez à l’instant?

Il est tout simple : il dit que ce serait plus efficace que le système des droits à polluer aujourd’hui en vigueur dans certains pays. Sa remarque n’est pas nouvelle. Elle participe d’une discussion ancienne chez les économistes, elle a plus de dix ans, sur la meilleure manière de lutter contre la pollution.  

Parce qu’on est bien d’accord, il faut lutter contre le réchauffement climatique et réduire les émissions de CO2.

Tout à fait et toute la question est de savoir comment faire. En fait, deux thèses s’opposent :

Il y a ceux, d’abord, qui disent, comme Paul Krugman, que le plus simple et le plus efficace, si l’on veut réduire la pollution, est de créer un impôt qui frappe les pollueurs. Pourquoi? Parce que l’impôt en augmentant le cout des produits énergétiques incitera les consommateurs à être plus économes ;

Et puis il y a ceux qui expliquent qu’il faut créer des droits à polluer. L’idée est la suivante : l’Etat fixe un plafond à la quantité de CO2 que chaque industrie, chaque entreprise peut émettre. Ce que l’on appelle des droits à polluer. Si l’entreprise en émet moins qu’autorisé, elle peut vendre ses droits à celles qui en émettent plus. En d’autres mots, on crée un marché des droits à polluer. Et comme les entreprises sont toujours à la recherche d’économies, elles vont tenter de réduire leurs émissions…

Tout le monde est donc bien d’accord sur le fait que l’Etat doit intervenir. La discussion porte sur les moyens : quels sont les plus efficaces?

Et quels sont les plus efficaces?  

C’est là que tout se complique. Aucune des deux solutions n’est vraiment satisfaisante. L’approche des droits à polluer a deux inconvénients. Elle ne concerne, d’abord, que les industriels et laisse de coté les consommateurs qui conduisent leur voiture et se chauffent l’hiver. Elle risque, ensuite, d’être victime des groupes de pression. Chaque industrie va vouloir obtenir le plus de droits à polluer, va jouer de son poids économique, des risques de chômage… Chacune se trouvera de bons motifs de polluer et si c’est le cas, l’ensemble du dispositif ne servira à rien. 

C’est un bon argument.

Exactement. Et c’est probablement ce qui se produit. Ajoutez à cela que faire des économies a un prix et que rien n’interdit aux consommateurs de remplacer les produits fabriqués localement par des entreprises soumises à ce régime par des produits fabriqués à l’étranger par des entreprises qui échappent à ces obligations et ont donc des coûts plus faibles.  

Problème que l’on n’aurait pas avec une éco-taxe européenne…

L’impôt a, effectivement, pour avantage de toucher ces produits fabriqués à l’étranger. Il permet également de toucher tout le monde et d’agir, donc, sur les consommateurs autant que sur les industriels. C’est l’argument qu’on a beaucoup entendu ces dernières semaines, tant de la part du gouvernement que des écologistes : si l’on augmente le coût des produits énergétiques et, notamment des produits pétroliers, leur consommation va diminuer. Ce qui est bon pour l’environnement.

Mais il y a d’autres inconvénients. On peut, d’abord, reprocher à cette approche sa dimension protectionniste… 

Tout le monde n’est pas d’accord là-dessus…

Le protectionnisme a aujourd’hui très mauvaise presse même s’il est vrai que l’on peut en discuter. Paul Krugman dit, par exemple, que l’on peut dans certains cas prendre des mesures protectionnistes pour de bonnes raisons. Il ajoute d’ailleurs que l’OMC ne pas s’y opposerait pas forcément. Ce qui serait à vérifier. 

Mais au delà de ce débat sur le protectionnisme, reste la question de l’efficacité. Est-ce que des taxes sur les produits importés qui ne respectent pas des normes environnementales seraient efficaces?

Vous croyez qu’on peut en douter?

Ces taxes n’ont de chance d’être efficaces que si l’écart de prix entre les produits fabriqués à l’étranger et ceux fabriqués localement est relativement faible. Si cet écart est très élevé, comme c’est le cas avec les produits chinois, il faudrait des taxes très importantes pour être vraiment incitatives or, dans un contexte de marché ouvert comme aujourd’hui, il est peu probable qu’un pays ou un région puisse les mettre en place. Et cette écotaxe européenne risque, du coup, n’être qu’un coup d’épée dans l’eau. Une mesure pour rien, un simple effet d’annonce.

Je dirai, de manière plus générale que l’arme fiscale n’est pas, en la matière, satisfaisante. Ce qui vient de se passer en France est un vrai cas d’école. Dès lors que l’on veut utiliser l’impôt pour toucher les comportements des consommateurs sur des produits que tout le monde utilise, on pénalise forcément les plus modestes. 

Le gouvernement a annoncé toute une série de mesures, de crédits d’impôts pour compenser…

Je sais bien : on commencer par baisser le taux de la taxe, ce qui la rend inefficace, puis on essaie de compenser en accordant des crédits d’impôts. Mais comme ce serait très compliqué d’individualiser ce crédit d’impôt, tout le monde va en profiter, celui qui utilise beaucoup sa voiture et celui qui l’utilise peu, celui qui ne peut s’en passer et celui qui pourrait vivre sans. Et du coup, on crée de nouvelles distorsions entre ceux qui doivent beaucoup consommer et ceux qui peuvent peu consommer. Où est l’effet d’incitation? A quoi est-ce que cela sert d’augmenter les impôts d’un coté, si on les réduit de l’autre.  

Vous n’êtes guère optimiste…

Je crains que la taxe carbone imaginée par l’équipe Sarkozy ne plombe pour longtemps l’idée d’une éco-taxe. Oh, elle augmentera régulièrement, mais elle sera impopulaire.

Que faudrait-il faire? Mettre au point ces marchés des droits à polluer dont vous nous disiez à l’instant qu’ils ont également des défauts?

Ils ne sont effectivement pas beaucoup plus satisfaisants.

D’où peut donc venir la solution?

Il me semble qu’il faut poser la question autrement, se demander comment inciter les grands pollueurs que sont les Etats-Unis mais aussi les pays émergents, la Chine, l’Inde, le Brésil à freiner leur production de CO2. Parce que c’est là qu’est le problème.

Plus que notre production? Nous sommes nous aussi de gros producteurs de CO2…

Bien sûr. Mais il s’agit de la planète, il faut agir globalement. Ce sont les comportements des consommateurs et des producteurs partout dans le monde et d’abord dans les pays les plus riches et dans ceux appelés à le devenir rapidement qu’il faut transformer. Et la meilleure manière de faire est de rendre obsolètes les produits les plus polluants, à commencer par l’automobile telle que nous la connaissons. Il faudrait que plus personne, ni en Europe, ni aux Etats-Unis ni en Chine ni en Inde n’ait envie d’acheter des voitures polluantes. Je ne dis pas : plus envie d’acheter des voitures, car on n’empêchera des Indiens ou des Chinois d’en désirer comme nous en avons collectivement désirées dans les années 50, mais qu’ils n’aient plus envie d’acheter des voitures polluantes, que celles-ci paraissent bientôt aussi démodées que le minitel, la photographie argentique ou la traction hippomobile. 

Mais comment faire? est-ce possible?

Il faut, je crois, prendre exemple, sur ce qui s’est passé dans d’autres domaines. Combien de temps a-t-il fallu pour que la photographie numérique remplace la photographie argentique? Une dizaine d’années? Pas beaucoup plus. Et cela s’est fait pour la plus grande satisfaction de tout le monde sans taxes ni tarifs douaniers par la seule force de l’innovation technologique qui a permis de baisser les prix et d’offrir aux consommateurs de nouveaux produits.  

Et vous croyez que l’on peut faire la même chose avec l’automobile?

Ce devrait être notre objectif. Tous nos efforts devraient être dirigés vers ce but. Faire en sorte que l’automobile polluante d’aujourd’hui disparaisse au profit de véhicules qui ne produisent plus de CO2 ou infiniment moins. Avec quelles technologies, je ne sais pas, peut-être la voiture électrique, peut-être autre chose… peut-être des systèmes mixtes qui associent transports en commun et transports personnels, peut-être des systèmes de location des véhicules qui modifie profondément l’usage qu’on en a… 

On parle beaucoup de modifier les comportements. On nous dit constamment qu’il faudrait changer de mode de consommation. 

Ce serait effectivement la solution!

Oui, mais personne ne nous explique comment faire. 

Il est vrai que ce n’est pas facile…

Mais non. Nous le faisons régulièrement, spontanément, facilement, rapidement chaque fois qu’émerge une nouvelle technologie. 

Et lorsque c’est le cas, ce changement concerne tout le monde. Les Français mais aussi les Chinois ou les Indiens. Avec nos ecotaxes et nos droits à polluer nous pourrons peut-être réduire nos consommations mais nous ne réduirons pas celles de tous ceux qui vivent dans des pays dans lesquels ces taxes ou ces marchés n’existent pas. Or, la lutte contre le réchauffement climatique exige que tous, collectivement, nous changions de comportements. Le drame serait que nous réduisions d’un tout petit peu notre production de CO2 tandis que l’Inde ou la Chine augmenteraient la leur en laissant se développer un parc automobile polluant. Or, c’est ce qui nous menace, c’est ce contre quoi il faut se battre. 

Dit autrement, c’est du coté de l’innovation dans les produits beaucoup plus que dans les taxes ou la norme qu’est la solution. Je parle de l’automobile, mais la même chose vaut pour le chauffage et pour bien d’autres domaines.  

Mais vous croyez vraiment qu’on peut compter sur l’innovation et le marché pour résoudre ces problèmes? 

Sur l’innovation, le marché et l’Etat. 

L’innovation est là à portée de main. Renault annonçait hier, au salon de Francfort, la sortie en 2011 d’une voiture électrique et, plus important peut-être, sa volonté de se réinventer autour de ce nouveau produit qui ira avec une réinvention de ce qu’est l’automobile si l’on juge par les accords de toutes que le constructeur a signé avec des villes, avec des spécialistes de la location de véhicules comme Europcar.

Mais l’Etat doit également évidemment intervenir pour financer la recherche, l’orienter. C’est comme cela que cela s’est presque toujours produit. L’Etat doit financer des travaux de recherche dans ces domaines, il doit inciter les laboratoires, l’université à travailler sur ces sujets, ils doit inciter les entreprises à faire de même. Et il en a les moyens. 

Vous savez que le gouvernement a mis en place au début de l’année un dispositif de prime à la casse pour relancer l’industrie automobile. C’est une mesure qui contribuera probablement à la réduction de nos émissions de CO2 puisqu’elle modernise le parc automobile et permet de remplacer des véhicules polluants par d’autres qui le sont moins. Mais il aurait fallu aller plus loin.

Si le gouvernement avait réservé cette mesure aux véhicule hybrides ou électriques, il aurait accéléré l’assainissement de notre parc automobile et favorisé l’émergence de technologies plus économes. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit : utiliser l’innovation dans les produits et les services pour modifier nos comportements et remplacer l’automobile telle que nous la connaissons par des produits moins polluants.  

C’est un travail de longue haleine…

Oui, mais c’est, je crois, la seule manière d’obtenir que tous, Chinois, Indiens, Américains, Européens nous modifions profondément nos comportements. Sinon il se trouvera toujours quelques pays pour ne pas appliquer ces règles. 







Note de lecture

Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part d’une de vos lectures…

Je voudrai aujourd’hui vous dire un mot d’un papier publié jeudi dernier dans le Financial Times  dont le titre est explicite : les banquiers disent que Sarkozy est à la recherche d’un bouc émissaire…

C’est un papier qui se présente comme une sorte de reportage sur ce que les banquiers disent en privé de la politique du gouvernement qu’ils assurent soutenir publiquement.

Et ils s’en plaignent?

Oui et assez amèrement. Ils reprochent au gouvernement et notamment à Nicolas Sarkozy de se comporter en populiste, de taper sur les banquiers pour faire oublier ses propres erreurs et la montée du chômage. C’est d’autant plus injuste, disent-ils, que les grandes banques françaises ont bien fait leur travail, se sont bien sorties de la crise, mieux que leurs concurrentes anglo-saxonnes. Mais, ajoutent-ils, il ne peut se le permettre que parce que Paris est une petite place financière. Les Anglais ou les Américains ne pourraient pas. Reste, concluent-il, qu’il ne faudrait pas que cela dure trop longtemps parce que cela peut finir par porter tort aux entreprises.

Vous attendiez autre chose des banquiers?

Non, bien sûr que non. Mais cet article ne tombe pas du ciel. Il est publié dans la bible des financiers et des milieux économiques et il sonne comme une sorte d’avertissement au gouvernement : n’allez pas trop loin, leur dit-il en substance, parce que nous pourrions développer ces arguments ailleurs et sur une plus grande échelle.

Vous croyez vraiment à une menace?

Pas une menace, cela n’aurait pas de sens et on ne voit pas bien qui menacerait qui, juste un avertissement de la communauté financière à la veille du G20 où Nicolas Sarkozy va notamment essayer de mettre sur la table la question des bonus et des rémunérations des banquiers. Cela montre que tout le monde n’a pas compris la leçon. Que beaucoup, notamment chez les banquiers, aimeraient bien que tout continue comme avant.

Et c’est ce qui va se produire?

Ce serait surprenant. Comme je le disais la semaine dernière beaucoup de gens ont quand même perdu beaucoup d’argent et ne l’ont pas oublié, mais on peut craindre que les changements ne soient pas à la hauteur de ce qu’il faudrait.


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