Bernard Girard
Chronique du  20/03/07
 Les économistes dans la campagne présidentielle
 
Pour écouter cette chronique
 
Bonjour,  vous avez choisi de revenir sur la campagne présidentielle, mais sous un autre angle, celui de l’intervention des économistes…
Oui. C’est un billet d’Olivier Blanchard sur Telos, un de ces blogs dont je vous parlais la semaine dernière, qui m’a donné envie de traiter ce matin de ce sujet. Blanchard est un économiste réputé qui travaille depuis de longues années aux Etats-Unis mais qui intervient régulièrement sur des questions qui nous intéressent plus directement.
Ce n’est pas quelqu’un de très connu en dehors des milieux spécialisés…
Il n’est certainement pas connu du grand public, mais il est très apprécié des spécialistes. C’est l’un des trois ou quatre économistes français les plus réputés. Il enseigne au MIT et a beaucoup publié sur le chômage, la dette, les marchés financiers, il a publié il y a quelques mois un livre qui a eu un certain succès sur le futur économique de l’Europe dans lequel il fait preuve d’optimisme…
C’est donc un économiste réputé. Que dit-il dans son billet?
Il y indique qu’il va voter Nicolas Sarkozy alors qu’il a jusqu’à présent toujours voté à gauche et il explique pourquoi. Et c’est cette explication qui a retenu mon attention.
Vous croyez que cette annonce peut changer les choses?
Non, mais cela donne l’occasion de réfléchir à la place des économistes dans cette campagne présidentielle. Je ne sais si vous l’avez remarqué, mais on les retrouve à tous les coins de rue.
Ils interviennent sur le chiffrage…
Pas seulement, mais c’est effectivement l’un de leurs modes d’intervention dans la campagne qui ne va pas d’ailleurs sans susciter des batailles puisque vous savez que certains économistes expliquent que ces chiffrages n’ont pas beaucoup de sens. D’autant que certains de ces calculs paraissent biaisés. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont inutiles s’ils forcent les candidats à préciser leurs intentions. Lorsqu’ils chiffrent les programmes, les économistes sont dans le rôle d’experts, mais ils interviennent également comme conseillers, c’est le rôle que joue Thomas Piketty auprès de Ségolène Royal. Ils apportent leurs analyses.
Ils peuvent également intervenir comme soutien. Ce qu’ont fait les économistes qui se sont réunis il y a quelques jours rue d’Ulm, à l’Ecole Normale Supérieure pour apporter leur soutien  Ségolène Royal.
On n’en a pas beaucoup parlé…
Il y a eu un papier dans Libération. C’est à peu près tout et c’est un peu dommage parce que cette réunion montre que la profession économique s’engage dans la bataille et pas seulement du coté de la droite.
Il y a également des économistes pour Sarkozy.
Bien sûr. J’ai cité Olivier Blanchard, mais il y a également ceux qui travaillent pour Rexecode, un organisme proche des milieux patronaux. Il y en a certainement d’autres. Il serait d’ailleurs intéressant de comparer les profils des soutiens des différents candidats. La plupart des participants à la réunion de soutien à Ségolène Royal étaient jeunes, beaucoup ont à peine ou tout juste 40 ans, plusieurs sont également des spécialistes reconnus dans leur domaine. Philippe Aghion et Thomas Philippon qui ont participé à ces débats enseignent aux Etats-Unis, d’autres dans les meilleures institutions françaises. On a affaire à des gens qui travaillent et publient dans les meilleures revues internationales. Il n’y a donc pas d’un coté, des gens sérieux et de l’autre des gens qui ne le seraient pas. Il y a des gens sérieux dans les deux camps.
C’est nouveau?
Il y a de tous temps eu des économistes qui soutenaient les candidats. Mais autrefois, on accusait assez facilement les soutiens de l’adversaire de ne pas être très sérieux. Si vous parlez de Bernard Maris ou de Jean-Marc Sylvestre, que l’on entend souvent sur les ondes, à des économistes, il leur arrive de sourire. Piketty, Philippon, Aghion, Askenazy qui étaient à cette réunion ne font pas sourire leurs collègues. Ce sont des gens dont tout le monde reconnaît la valeur scientifique.
La nouveauté est la place que prennent ces chercheurs dans la campagne. La presse se demande parfois ce que sont devenus les intellectuels. Ils n’ont pas disparu, ils ont changé de métier1. C’étaient hier des philosophes ou des essayistes, ce sont aujourd’hui plutôt des économistes ou des sociologues. Ce qui n’est d’ailleurs pas plus mal, ils sont souvent plus rigoureux, au moins lorsqu’ils parlent de ce qu’ils connaissent.    
Ces spécialistes dont vous nous parlez soutiennent le programme économique de Ségolène Royal?
Ce ne sont pas des militants. Ils ne disent pas “tout est bon chez Ségolène”, pas plus d’ailleurs que Blanchard ne dit “tout est bon chez Sarkozy”, mais ils nourrissent le débat et montrent que les directions que veut emprunter leur candidate ne sont pas absurdes. Ils montrent, a contrario, les limites des projets concurrents. On trouve sur une internet une vidéo où Thomas Piketty explique pourquoi il ne faut pas voter Sarkozy, il critique notamment, et de manière très vive, les mesures qu’il prévoit en matière de droits de succession dont nous avons parlé il y a une quinzaine de jours.
C’est du reste une posture plus facile que celle retenue par Olivier Blanchard qui a tenté, de manière rationnelle, d’évaluer les différents programmes et de choisir le meilleur.
Ce n’est pas ce que nous devrions tous faire?
Ce n’est certainement pas ce que nous faisons. Mais son billet montre, en creux, pourquoi nous ne procédons pas de cette manière. Et pourquoi nous avons raison de ne pas le faire. Il commence son billet par un diagnostic de la situation française. La France souffre, dit-il, d’un défaut de dialogue social, la protection sociale est coûteuse et inefficace, le système universitaire est, enfin, profondément malade. Partant de ce diagnostic sur lequel on peut, je crois, se mettre assez facilement d’accord, il propose quelques grandes pistes de réforme…
Pistes qui rejoignent les propositions de Nicolas Sarkozy?
Sans doute, mais qui rejoigne également celles de Ségolène Royal! Olivier Blanchard insiste, par exemple, beaucoup sur le renouveau du dialogue social. Il faut, je le cite, “améliorer le dialogue social, à tous les niveaux. En rendant les syndicats plus représentatifs. En créant des structures de discussion, d'échange, et éventuellement de négociation, entre partenaires sociaux.” J’ai l’impression que Ségolène Royal ne dit pas autre chose lorsqu’elle souligne l’importance du dialogue social.
À propos de l’université, il écrit, je le cite toujours, qu’il faut : “Rendre le système universitaire plus compétitif. S'il y a un domaine où les Etats-Unis ont réussi, c'est celui-là. Et les clés de leur succès sont bien identifiées : une plus grande autonomie des universités, à la fois dans le choix de leurs enseignants, de leurs chercheurs, et de leurs étudiants ; des frais de scolarité plus élevés, à la fois pour inciter les étudiants à ne pas s'engager dans des filières sans débouchés, et pour augmenter les revenus des universités. Avec, en échange, un système de bourses plus généreuses, permettant à tout étudiant compétent et motivé de faire des études supérieures utiles.” Il me semble avoir entendu Ségolène Royal dire des choses très voisines sur France 2, il y a quelques jours…
Elle n’est pas favorable à l’augmentation des droits d’inscription…
Non, elle a émis des doutes très sérieux sur l’intérêt de cette augmentation mais elle a dit qu’elle accepterait qu’on en discute. Elle a surtout parlé de donnant-donnant, ce qui est une autre manière d’exprimer l’idée que développe Olivier Blanchard. Et elle a insisté sur l’autonomie des universités, ce qui n’est pas forcément une idée classique à gauche.
Vous voulez dire que le programme de Nicolas Sarkozy et celui de Ségolène Royal sont voisins?
Non, certainement pas, mais la comparaison des programmes telle que la pratique Olivier Blanchard est trompeuse. Pour plusieurs motifs.
Il met, d’abord, l’accent sur les propositions économiques, mais il n’y a pas que cela dans les programmes. Faut-il parce qu’on est économiste se décider en fonction des seules considérations économiques? C’est discutable. Ce l’est d’autant plus que des décisions prises dans d’autres domaines peuvent avoir un impact sur les performances économiques d’un pays.
Il fait ensuite une confiance qui me parait démesurée dans les programmes.
Vous voulez dire qu’il ne faut pas croire les programmes?
C’est, vous le savez, le sentiment de beaucoup de Français puisque d’après un récent sondage, ils sont près de 50% à ne pas croire les promesses des candidats…
C’est un élément de cette crise du politique dont on parle tant…
C’est ce que l’on dit, mais je n’en suis pas sûr. J’y vois plutôt le signe d’une certaine maturité de l’opinion et de l’électorat qui a compris que les programmes sont moins un catalogue de mesures qui seront appliquées au lendemain de l’élection qu’une manière de nous signaler les priorités des candidats, les forces sur lesquelles ils veulent s’appuyer, les clientèles qu’ils veulent séduire… Les mesures qui peuvent être directement transformées en textes législatifs sont en définitive assez rares. Et c’est une bonne chose, puisque le monde bouge autour de nous.
Il faut interpréter les programmes pour ce qu’ils sont et surtout pas les prendre pour une feuille de route dont le candidat, une fois élu, s’interdirait de dévier. Les candidats le savent d’ailleurs très bien. Ils insistent en général dans leurs discours sur le diagnostic beaucoup plus que sur les solutions et les remèdes. Ségolène Royal a, d’ailleurs, été très explicite lorsqu’interrogée sur les questions fiscales, elle a renvoyé à son futur ministre de l’économie et des finances. Et elle a, je crois, bien fait.  Ce n’est pas le rôle d’un Président de la République que d’entrer dans le détail des mesures.
On le lui a reproché. On aurait aimé qu’elle nous dise ce que serait sa politique fiscale…
Elle nous a indiqué ce que seraient les consignes qu’elle donnerait à son ministre de finances, ses grandes orientations. Et c’était bien suffisant. Imaginez qu’elle soit entrée plus dans le détail. Elle aurait été obligée de faire des promesses contradictoires pour plaire à tous. Et comment faire autrement? Un candidat est dans la position du vendeur qui dit amen à tout ce que lui demandent les clients qu’il veut séduire. D’où ces propositions contradictoires que l’on trouve dans tous les programmes. Pensez à Nicolas Sarkozy qui insiste en permanence sur la valeur travail et qui, dans les mêmes discours, parle de supprimer les droits de succession, ce qui va exactement le contraire.
Ces promesses multiples, contradictoires contribuent à augmenter le coût des programmes, coût qui, d’ailleurs, s’alourdit à mesure que l’on avance dans la campagne. Ce n’est pas un hasard si les différentes tentatives de chiffrer les programmes des candidats ont montré que celui de Bayrou était le moins cher des trois : c’est le moins développé. Comme il ne fait pas beaucoup de propositions, il ne coûte pas très cher. Mais on peut parier que son coût augmentera quand il entrera un peu plus dans le détail.
La comparaison détaillée des programmes est d’autant plus difficile, qu’il faut faire le tri entre les propositions sérieuses, que le candidat a vraiment l’intention de mettre en oeuvre, et celles qu’il abandonnera…
À quoi pensez-vous?
Je doute que Nicolas Sarkozy, s’il est élu, mette vraiment en place ce ministère de l’immigration et de l’identité nationale qu’il a annoncé. Il a voulu en l’annonçant séduire les électeurs du Front National, ce qui est un objectif de premier tour. Au deuxième tour, il mettra probablement beaucoup d’eau dans son vin pour séduire l’électorat centriste que ses propos trop droitiers auront choqué…
Dans un registre différent, je serais bien surpris que Ségolène Royal mette en place ses 35 heures pour les enseignants. Et si elle le fait, elle intégrera dans les horaires des enseignants tant d’éléments (correction des devoirs, préparation des cours…) que ceux-ci n’auront en vérité pas à s’en plaindre. Elle a, d’ailleurs, suggéré que les cours particuliers donnés aux élèves qui en ont besoin pourraient être rémunérés en plus…
Mais si, comme vous le dites, la comparaison des programmes ne permet pas de trancher, sur quoi peut-on se décider?
Les programmes nous donnent des indications sur les priorités des candidats, sur les clientèles qu’ils veulent séduire. Et c’est, bien sûr, très important. Ils nous donnent également des indications sur les rapports de force au sein de chaque camp, sur la capacité du candidat à résister aux groupes de pression, sur la cohérence de son projet. Et c’est aussi très important. Ils nous donnent encore des indications sur la maturité de sa réflexion, sur ses zones de compétence. Il y a, dans chaque programme, des mesures qui ont été manifestement été pensées, travaillées, nourries d’une réflexion et d’autres qui paraissent plus légères.
Et qu’est-ce qui vous parait le plus léger dans le programme des principaux candidats?
Il ne vous aura pas échappé que l’un et l’autre ont encore besoin de travailler leurs propositions en matière de défense nationale, je ne connais pas grand chose à ces questions, mais je n’ai pas l’impression que les principaux candidats soient très bons sur le sujet. Leurs propositions sur l’Europe mériteraient, je crois, également d’être approfondies.
Mais, au delà de ces faiblesses que les électeurs sentent, devinent, nous savons tous reconnaître la langue de bois lorsqu’elle cache le vide des idées, il faut aussi tenir compte de l’évolution des programmes qui nous donne des informations précieuses sur la capacité à écouter la société mais aussi à résister aux tourbillons de l’opinion.
Les programmes ne sont donc pas inutiles…
Les programmes sont indispensables, mais ils n’ont de sens que si on les prend pour ce qu’ils sont, des signaux de ce que pourrait être la politique suivie par le candidat élu bien plus qu’une feuille de route. Et, c’est ce qui me fait penser qu’Olivier Blanchard s’est trompé. Il a pris le mauvais thermomètre pour évaluer les deux candidats.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Pour retourner à la page d’accueil
To translate this text
 
1 Le phénomène se construit de longue date. Voir su ce sujet, Bernard Girard,Quand les économistes veulent enchaîner la démocratie, Les Temps Moderne,s janvier-février 1998