Bernard Girard
chronique du  08/04/08
Inflation, euro fort… et bientôt des turbulences sociales?
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Bonjour, vous voulez nous parler ce matin de l’inflation, de l’euro fort mais aussi des réactions des agents économiques…
Oui.  Je voudrais tenter un exercice d’économie-fiction. Nous avons vécu, pendant des mois, dans l’incertitude quant à l’avenir de l’économie mondiale. Nous ne savions pas où elle allait. J’ai l’impression, ce n’est bien sûr qu’une impression, que cette période d’incertitude s’achève.
La plupart des experts sont aujourd’hui d’accord pour dire :
- que la crise financière n’est pas terminée, la semaine dernière, la grande banque suisse UBS et une banque allemande ont été à leur tour prises dans la tourmente, mais les banques centrales ont pris la mesure des risques et, jusqu’à présent au moins, réussi à éviter la catastrophe. On peut penser qu’elles sauront gérer la crise et obtenir des pouvoirs publics qu’ils mettent, si nécessaire, la main à la poche,
- que les Etats-Unis sont entrés ou vont entrer très prochainement en récession, que la Grande-Bretagne et, surtout, l’Espagne sont à la veille de jours difficiles du fait d’une crise immobilière qui n’est pas sans ressembler à celle qu’ont connue les Etats-Unis,
- que l’inflation est repartie partout, en Europe, en Asie, en Amérique latine, aux Etats-Unis, pour de nombreux motifs : augmentation de la consommation de produits pétroliers, spéculation sur les matières premières, croissance rapide des pays émergents, catastrophes naturelles, demandes des salariés,
- que le dollar est appelé à rester à un niveau faible, voire très faible pour de nombreuses années.
Rien de tout cela ne donne envie de sourire.
Non, mais de le savoir donne aux agents économiques, aux entreprises, aux salariés, aux consommateurs le moyen de se projeter dans l’avenir, de développer des stratégies adaptées à ce que sera le monde dans les années à venir. Ce sont ces stratégies que je voudrais explorer en mettant l’accent sur deux points : l’inflation et le dollar faible.
Le dollar faible a déjà eu des effets. On a vu des entreprises du secteur aéronautique annoncer qu’elles allaient s’installer en zone dollar pour échapper aux effets de change.
Exactement. Et elles ne sont pas les seules. Et ces entreprises ont choisi de se délocaliser en zone dollar parce qu’elles ont le sentiment que ce dollar faible est appelé à le rester longtemps.
Qui dit dollar faible veut donc dire destructions d’emplois chez nous et, lorsqu’il s’agit d’aéronautique, d’emplois très qualifiés…
Bien sûr. Avec ce que cela suppose de mouvements sociaux. Mais ce ne sera pas mécanique. Les entreprises ont à leur disposition plusieurs stratégies pour réagir et s’adapter à la nouvelle donne. Elles ne sont pas toutes condamnées à externaliser leur production. Elles peuvent essayer de réduire leurs coûts en se tournant vers des fournisseurs de la zone dollar dont les produits sont moins chers que ceux de la zone euro. Elles peuvent également décider de se recentrer sur les clients qui achètent en euro. Â
Et augmenter leurs marges si elles se fournissent en zone dollar… Â
Exactement. Cela peut aussi les inciter à s’installer aux Etats-Unis, à profiter de la récession et de la faiblesse de Wall Street qui diminue le prix des entreprises, de la crise des subprimes qui prend à la gorge les entreprises qui ont besoin d’emprunter pour se développer, et de l’euro fort pour faire des achats dans de bonnes conditions. Les entreprises européennes qui en ont les moyens sont plus que jamais à la recherche d’investissements aux Etats-Unis. Pour ne prendre que cet exemple, Schneider Electric a annoncé il y a quelques jours l’achat d’une société américaine qui fournit des services de maintenance électrique pour l'industrie. On ne connaît évidemment pas les détails de la transaction, mais on peut penser qu’elle s’est faite dans des conditions avantageuses. Et que ce sera le cas de beaucoup d’autres dans les mois qui viennent. La situation actuelle devrait accentuer l’internationalisation des entreprises européennes.
J’ajouterai, enfin, que les entreprises peuvent choisir de se spécialiser dans des produits haut gamme dont les consommateurs sont peu sensibles au prix. Ce qui suppose que l’accent soit mis sur l’innovation et sur l’originalité.
C’est la stratégie allemande…
Oui, et les résultats de l’économie allemande le montrent : c’est une stratégie efficace! Encore faut-il pouvoir se spécialiser dans des produits dont les prix peuvent augmenter sans que cela pose problème.
Les entreprises ne sont donc pas sans ressources, mais cela veut dire des changements majeurs, des fermetures de sites, l’abandon de certaines productions, la création de nouvelles…  avec tout ce que cela comporte de contraintes et dégâts pour les salariés concernés.
On peut donc s’attendre à de nombreux mouvements sociaux?
Oui, d’autant que l’inflation est de retour. Elle l’est partout, en Europe, où elle reste modérée, en Amérique du Nord et, surtout, en Asie où elle est plus élevée. Elle dépasse les 7% en Chine. Elle concerne d’abord deux grandes catégories de produits : les produits pétroliers et les produits alimentaires. C’est vrai chez nous, ce l’est plus encore en Asie. Ce qui veut dire qu’elle touche directement les consommateurs qui vont réagir en demandant des hausses de salaires.
Qui ont déjà commencé de le faire, comme les personnels de la grande distribution en France ou les ouvriers de Renault en Roumanie…
Oui et ce n’est probablement qu’un début. Nous entrons dans une nouvelle période qui devrait être marquée par :
- la multiplication des mouvements sociaux pour obtenir des augmentations de salaires,
- le retour du contrôle des prix notamment des prix alimentaires dans un certain nombre de pays, c’est déjà le cas en Chine,
- le retour des syndicats qui sont la meilleure arme des salariés dans ces situations de tension sur le pouvoir d’achat. Vous savez que les syndicats ont perdu, partout dans le monde, beaucoup de poids depuis une vingtaine d’années. C’est que dans des économies sans inflation il n’y a pas grand chose à négocier, il n’y a beaucoup de grain à moudre comme disait André Bergeron. Dès qu’il y a de l’inflation, il faut revoir régulièrement les rémunérations, ce qui suppose des négociateurs, des mouvements qui renforcent leur poids dans la négociation… Les banquiers centraux commencent d’ailleurs à s’en inquiéter. Ils ont protesté contre les augmentations de salaires des fonctionnaires allemands il y a quelques jours : + 8,9% en deux ans. Et ils mettent en garde contre la spirale inflation, augmentation des salaires.
Ceci dit, l’inflation ne touche pas que les salariés…
Elle touche également les plus pauvres. Et les pays qui connaissent des taux de chômage très élevés ou des inégalités très fortes sont dans une situation particulièrement délicate.  Vous citiez à l’instant le cas des salariés de Dacia, la filiale Renault en Roumanie. Leurs revendications radicales, ils demandent 150€ ont surpris, mais elles s’expliquent,  par un taux d’inflation très élevé qui règne en Roumanie : plus de 40% l’année dernière. Et comme cette inflation touche tout le monde, les salariés plutôt privilégiés de Renault comme les autres, on ne peut exclure des émeutes chez les plus pauvres, chez les chômeurs. Vous vous souvenez sans doute des mineurs descendant sur Bucarest. Des événements de ce type pourraient se reproduire en Roumanie… comme d’ailleurs, en Afrique, en Asie, en Chine, tous pays dans lesquels les tensions sur les produits alimentaires sont très fortes. D’autant plus fortes que pour nourrir leur population, les pays exportateurs de riz limitent leurs exportations, favorisant d’autant la montée des prix sur les marchés internationaux.
Le retour de l’inflation peut donc susciter deux types de mouvements sociaux :
- des mouvements de grève pour obtenir des augmentations de salaires,
- mais aussi des émeutes, là où règne un chômage très élevé.
Vous ne croyez pas que les salariés de Dacia veulent également profiter du succès de la Logan…
Je ne suis pas sûr que ce soir leur première préoccupation, mais c’est une demande de ce type qui a amené Wolkswagen à relever les salaires de Skoda en Tchéquie. L’inflation va sans doute aider les salariés des pays émergents à réduire l’écart entre leurs salaires et ceux des pays développés. Deux mécanismes peuvent jouer :
- des salariés mieux organisés, plus combatifs, peuvent plus facilement forcer les entreprises à augmenter les salaires, ce que celles-ci finiront par faire dans les pays émergents parce qu’elles ont des marges de manoeuvre,
- la récession aux Etats-Unis et la faiblesse de la croissance au Japon et en Europe peuvent inciter les gouvernements des pays émergents à mettre en place des politiques qui favorisent le développement d’une classe moyenne et permettent aux entreprises de se recentrer sur leurs marchés intérieurs.
L’inflation pourrait donc aider à réduire l’écart entre les salaires des pays développés et ceux des pays émergents…
Elle pourrait effectivement le faire en incitant les salariés des pays émergents à demander plus pour leur travail…
Encore faut-il, pour que cet écart se réduise, que les salaires n’augmentent pas chez nous.
Exactement. Sachant que deux facteur peuvent contribuer à l’augmentation des salaires : le retour de l’inflation et le recul du chômage. Ceci dit, ce retour de l’inflation pourrait avoir d’autres conséquences chez nous. Il pourrait notamment conduire à une réduction de la précarité et des temps partiels…
Et comment?
Les salariés qui ont aujourd’hui les salaires les plus faibles sont ceux qui ont des emplois précaires ou à temps partiel. Ont-ils intérêt à avoir un salaire horaire plus élevé mais avec peu d’heures ou à travailler dans de meilleures conditions avec un contrat de travail plus solide, un CDI et un horaire plein? On peut se poser la question. Les syndicats peuvent négocier cela aussi… et les partenaires sociaux trouver des compromis qui limitent l’augmentation de la masse salariale tout en amélioration les revenus des salariés. C’est l’une des pistes que pourrait emprunter ce gros consommateurs de temps partiel qu’est la grande distribution.
On serait dans ce cas là dans la logique du travailler plus pour gagner plus…
Je ne sais pas si c’est dans ce sens que l’entendait Nicolas Sarkozy, mais c’est bien ce que cela veut dire pour des gens qui sont à temps partiel contre leur gré.
Mais cela ne concerne que les salariés à temps partiel. Pour les autres, il faudra bien passer par des augmentations de salaires…
Oui, mais ces augmentations de salaires peuvent prendre différentes formes. Celles d’augmentation du salaire de base, de manière classique, mais pas seulement. Je pense, par exemple, à l’introduction de parties de salaires indexés sur les revenus de l’entreprise, dans le cadre des évolutions de la participation et de l’intéressement que prépare le gouvernement qui pourrait être une manière d’augmenter les revenus des salariés dans les entreprises en bonne santé sans cependant augmenter les salaires de base. Mais cela ne passera pas forcément comme une lettre à la poste.
Si je vous entends bien, nous sommes donc à la veille, de fortes turbulences sociales
Oui, et pas seulement en France, un peu partout dans le monde. Turbulences qui pourraient modifier assez profondément tant la mondialisation que les relations sociales chez nous. Mais, je vous le disais en introduction, il s’agit d’économie fiction. On verra bien dans deux ou trois ans, si je me suis un peu, beaucoup ou pas du tout trompé…
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