Discrimination sexuelle dans l'entreprise
(Chronique du 25/4/00)
Vous avez choisi de parler de discrimination sexiste aujourd'hui. Pourquoi ?
Pour deux motifs. D'abord parce que la Fondation Jean-Jaurés organise un colloque sur ce thème dans quelques jours. Ensuite, et surtout, parce que c'est un vrai sujet.
Cette discrimination sexiste vraiment une réalité ?
Oui, et un peu partout dans le monde, aussi bien dans les pays développés que dans les pays non développés. On l'ignore souvent, mais les écarts de salaires entre hommes et femmes sont plus importants à Singapour au Japon qu'au Sri Lanka, en Grande-Bretagne qu'en Turquie
Si vous prenez l'exemple de la France,, le salaire mensuel des femmes est, en moyenne et tous emplois confondus dun quart inférieur à celui des hommes.
A emploi équivalent, le salaire des femmes est, toujours en moyenne, de 7 % inférieur à celui des hommes.
Il y a dans cette discrimination des aspects sociologiques et culturels. Comment les économistes expliquent-ils le phénomène ? .
Ils l'expliquent mal. Il faut dire qu'il y a dans la discrimination quelque chose d'absurde. Elle réduit les salaires des travailleurs qui en sont victimes. Les employeurs à la recherche d'économies devraient donc faire plus souvent appel à ces salariés qui sont moins bien payés. Or, ce n'est pas le cas, alors même que la discrimination a un coût pour les entreprises.
Dans les années 70, on a calculé que si on supprimait toute forme de discrimination dans les personnels non-managers chez AT&T, l'opérateur téléphonique pourrait réduire ses coûts et ses prix de 2,3%. S'il supprimait toute discrimination pour l'ensemble de son personnel, cette économie pourrait représenter 4 %. Ce n'est donc pas négligeable. (Orley Ashenfelter, John Pencavel, dans un article de décembre 1993).
Comment justement expliquer ces comportements absurdes ?
On a proposé plusieurs explications qui ne sont jamais très convaincantes.
La moindre qualification
Cette thèse est souvent avancée pour expliquer des salaires plus faibles. Elle est tout simplement fausse : les femmes sont, au moins en France, plus qualifiées que les hommes.
La moindre productivité
Rien dans l'expérience quotidienne ne permet de l'affirmer.
La préférence pour la discrimination
C'est la thèse aujourd'hui dominante chez les économistes néo-classiques. Introduite par Gary Becker, reprise par Kenneth Arrow, elle suppose une préférence pour la discrimination chez certains agents économiques, les employeurs, mais aussi, éventuellement, les salariés, qui accepteraient de payer plus cher une main d'uvre masculine et blanche.
Cette thèse a l'inconvénient de ressembler à la vertu dormitive de l'opium des scolastiques. Elle a le défaut d'aller contre ce que la vérité : il y a des entreprises qui n'ont aucune préférence pour la discrimination, qui l'affichent et qui, cependant, pratiquent certaines formes de discrimination : écarts de salaires entre hommes et femmes, réservation des postes de direction à des hommes
Est-ce que cela veut dire que les économistes n'ont rien à dire sur le sujet ?
Non. Mais il faut aller plus avant dans l'analyse et examiner ce qui se passe effectivement lorsque l'on recrute quelqu'un ou lorsqu'on gère des carrières. Et lorsque l'on fait ce travail, on découvre des explications plus satisfaisantes.
Sélection à l'embauche
On peut parler de sélection à l'embauche. Non pas de discrimination au sens où on pourrait en parler pour les jeunes gens issus de l'immigration : les femmes n'ont pas le sentiment d'être victimes de discrimination à l'embauche (7% seulement d'après un récent sondage d'Ipsos), mais il y a bien sélection : il y a des emplois réservés aux femmes et d'autres qui leur sont en pratique interdits. Il n'y a pas de femmes dans les garages, dans les ateliers. On pourrait de la même manière dire qu'il y a des emplois qui sont réservés aux femmes : un baby sitter garçon surprend. Le monde du travail est organisé sexuellement. Dans les entreprises, les directions informatiques, financières et commerciales sont confiées à des hommes, les directions des ressources humaines à des femmes.
Cette partition sexuelle de l'emploi repose sur des stéréotypes qui ne sont pas forcément ceux de l'employeur qui recrute. S'il n'y a pas plus de femmes dans les garages, c'est que les écoles qui forment les apprentis garagistes déconseillent aux filles d'emprunter ces filières. On leur dit : vous aurez du mal à trouver du travail. et elles auront d'autant plus de mal à en trouver qu'elles seront moins nombreuses. Il y a quelque chose qui relève de la prédiction auto-réalisatrice.
Les femmes le sachant s'orientent vers les métiers qui leur sont réservés : métiers dans la fonction publique, travail à temps partiel
Spécialisation sexuelle et bas salaires
Cette spécialisation sexuelle des emplois pourrait expliquer au moins en partie les écarts de salaires : pour peu que les secteurs qui acceptent les femmes soient traditionnellement ceux qui offrent les salaires les plus faibles, les femmes seraient naturellement moins bien rémunérées. C'est le cas de l'enseignement ou de la fonction publique. C'est bien évidemment celui des services où l'on trouve beaucoup plus de femmes que dans l'industrie. C'est bien évidemment le cas du temps partiel.
Mais cela ne suffit pas. Si les femmes sont moins bien rémunérées, c'est aussi parce qu'elles font de moins belles carrières, là où elles sont en concurrence avec les hommes.
Il n'y a pas que la discrimination par les salaires. Il y a également la discrimination dans les carrières. On rencontre rarement des femmes au sommet des entreprises.
On peut naturellement évoquer les réticences des dirigeants qui ne voudraient pas voir de femmes au comité de direction ou celles des hommes qui ne voudraient pas obéir à une femme. Ces phénomènes existent, mais ils n'expliquent pas qu'il y ait si peu de femmes dans les postes de direction. Il faut chercher d'autres explications.
J'en vois deux :
La plus grande disponibilité masculine
La principale différence entre les hommes et les femmes est la plus grande implication de ces dernières dans la vie domestique, dans cette petite entreprise qu'est la famille. Les femmes ont une double vie : au bureau et à la maison.
La concurrence que la famille fait au travail les rend moins disponibles. Elles ne peuvent pas rester aussi longtemps cela ne veut pas dire qu'elles sont moins efficaces, loin s'en faut. Mais cela les pénalise dans tous les métiers dans lesquels, faute de pouvoir mesurer la productivité ou l'efficacité d'un salarié, on juge ses performances en fonction de sa disponibilité.
Pour ne prendre qu'un exemple, on dit souvent que quelqu'un qui refuse de rester le soir après 18 heures n'est pas vraiment un cadre.
On observe, d'ailleurs, que les écarts de salaires entre hommes et femmes est beaucoup plus faible chez les femmes célibataires qui n'ont pas à mettre en concurrence vie professionnelle et vie privée.
Cette concurrence entre les deux vies explique qu'il y ait tant de femmes en temps partiel, or le temps partiel réduit les revenus.
La sélection très précoce des élites
On observe partout une sélection très précoce des élites. Ce sont les premiers emplois qui font les grandes carrières. Or, à diplôme équivalent, les hommes sont souvent dans des positions qui les mettent plus en situation d'avoir des "formations" aux postes d'élite. Les patrons ont, en effet, tendance, pour des motifs qui relèvent plus de la psychologie du pouvoir à préférer des jeunes gens qui ressemblent aux jeunes gens qu'ils ont été que des jeunes filles.
Vous disiez tout à l'heure que les femmes sont plus qualifiées que les hommes. Est-ce que cela ne devrait pas faciliter leur carrière ?
Il y a là, effectivement, un paradoxe. Tout se passe comme si dans certains cas au moins, leurs qualifications bloquaient leur carrière. C'est un peu paradoxal, mais imaginez deux jeunes gens qui sortent de la même école, par exemple Sciences Po. L'un entre tout de suite dans une entreprise, l'autre suit une formation professionnelle complémentaire. Il devient documentaliste.
Le premier n'ayant aucune compétence professionnelle a été recruté pour son potentiel. Il acquiert sa compétence dans l'entreprise qui va mesurer sa capacité à s'adapter, à apprendre et n'hésitera pas à le faire évoluer, à lui proposer des mobilités. Ce qu'il a appris, d'autres peuvent l'apprendre
Le second a été recruté pour des compétences professionnelles que l'entreprise ne maîtrise pas : elle ne peut le remplacer qu'en recrutant un autre spécialiste, ce qui n'a pas tellement de sens, elle aura donc tendance à maintenir ce salarié dans cet emploi.
Est-ce que l'on peut espérer la disparition de ces discriminations ?
Je ne suis pas sûr que l'optimisme soit vraiment de mise. Si les choses s'améliorent, c'est très lentement.
Les nouvelles formes de contrat de travail, comme le temps partiel, ont plutôt tendance à creuser les écarts dans des pays qui étaient plutôt moins sexistes que d'autres.
Des facteurs qui retardent l'évolution
Deux facteurs peuvent contribuer à expliquer cette évolution si lente :
Ce qui veut dire que l'on va longtemps encore entendre parler de féminisme?
Bien sûr. D'autant que plus il y a de mixité dans les entreprises, plus le sentiment de discrimination est fort.
C'est plutôt paradoxal
Oui. Mais prenez une entreprise qui emploie 90% d'hommes. Si 100% des dirigeants sont de sexe masculin, nul ne parle de discrimination.
Prenez maintenant une entreprise qui emploie 50% de femmes et qui a 70% d'hommes dans son équipe dirigeante. Il y aura eu plus un progrès réel et pourtant,, c'est dans celle-là que le sentiment de discrimination sera le plus fort.