Bernard Girard

Chronique du  8/12/09

Copenhague ou la dictature du futur


Vous avez choisi un drôle de titre pour votre chronique de ce matin : Copenhague ou la dictature du futur. Vous voulez dire que nous sommes sous la dictature du futur?

Peut-être pas tout à fait. Je voudrais seulement ce matin attirer l’attention sur un phénomène qui, s’il n’est pas tout à fait nouveau, prend de l’ampleur : l’intervention du futur, des générations futures dans le débat politique. Vous l’aurez peut-être remarqué, mais un nombre croissant de décisions politiques sont prises à l’ombre du futur, je veux dire en prenant en compte les attentes, les besoins, le bien-être des générations futures.

C’est une histoire ancienne, qui a commencé avec les protestations contre le nucléaire que l’on critiquait parce que les déchets des centrales pouvaient créer des risques pour les petits enfants de nos petits enfants. Cela a continué avec les retraites et cela se poursuit aujourd’hui avec la diversité biologique et le climat. On se préoccupe de ce qui se passera dans 50 ans, dans 100 ans. Nous ne serons plus là pour le voir, mais nous nous soucions de l’impact de nos décisions sur les générations à venir.

Nucléaire, climat, OGM… Ce sont donc les écologistes qui ont créé cette dictature du futur.  

C’est le mouvement écologiste qui a imposé cette problématique. Même si, on l’a vu à l’oeuvre dans le cas des retraites. Et c’est, bien au delà des mesures prises ici ou là pour assurer la conservation de la diversité biologique ou pour lutter contre le réchauffement climatique, leur première et principale victoire. Mais je ne suis pas sûr qu’on en mesure toutes les conséquences.

Mais est-ce que tout cela n’est pas un peu artificiel. On parle des générations futures mais on ne fait pas grand chose…

Détrompez-vous. Les générations futures sont devenues, ces dernières années, un acteur majeur de nos prises de décision dans plusieurs domaines. Elles interviennent dans un nombre croissant de décisions. De manière officielle, affichée dans ces pays qui ont créé des institutions chargées de prendre en compte leurs intérêts…

Cela existe?

Mais bien sûr. La Hongrie, Israel, la Finlande ont créé qui une commission parlementaire, qui une fonction administrative chargée des générations futures. Et d’autres envisagent de suivre. Il y a d’ores et déjà en Grande-Bretagne une institution indépendante dont c’est le travail.

Vous ne confondez pas avec des ONG?

Non, non. Il s’agit bien dans les pays que je viens de citer d’institutions officielles qui ont vocation à participer aux prises de décision. Il y a en Israel, à la Knesset, une commission parlementaire dont la mission est de proposer des textes de loi pour protéger les générations futures, d’intervenir sur les autres projets de loi. 

Par ailleurs, il y a bien sûr toutes ces ONG qui rappellent en permanence dans le débat public qu’il y a des générations futures et qu’il faut s’en préoccuper et qui agissent comme des groupes de pression, des lobbyes souvent virulents et efficace dans les débats parlementaires.

Comme Greenpeace l’autre jour à l’Assemblée nationale…

Exactement. Tout cela, c’est ce qui fait directement aux su et vu de tout le monde. Mais les générations futures sont également présentes dans la machine qui aide à prendre des décisions, dans les méthodes et modèles utilisés. Certains économistes ont développé ce qu’on appelle la comptabilité générationnelle. Et, de manière plus discrète encore, dans les modèles de macro-économie, dans ce qu’on appelle les modèles dynastiques dans lesquels les agents économiques se soucient du bien-être des générations futures, à l’inverse des modèles de cycle de vie dans lesquels ils se soucient de leur seul bien être.

C’est technique…

Oui, et je ne développerai pas plus. Je voulais simplement signaler que les générations futures sont devenues parties prenantes des décisions politiques. 

Ce qui est plutôt une bonne chose…

Ce qui soulève surtout plein de questions nouvelles. 

Et lesquelles?

Cela pose tout d’abord la question de leur représentation. Qui est autorisé à les représenter? Les ONG? Mais à quel titre et de quel droit? Des élus? Mais élus par qui? Certainement pas par les générations futures puisqu’elles ne sont pas encore nées. Et, si l’on veut vraiment prendre en compte leurs intérêts comment l’imposer? Regardez ce qui va se passer à Copenhague. Barack Obama a annoncé qu’il viendrait le 19 décembre et non plus le 8. Mais pour quoi faire? Sa présence sera exclusivement symbolique sachant que les décisions sur le climat seront prises au Sénat et à la Chambre des représentants et qu’il n’y trouvera pas de majorité pour faire passer un texte un peu contraignant. Tout simplement parce que les élus sensibles aux intérêts des pétroliers et ceux des Etats qui produisent du charbon bloqueront. Cela pourrait, paradoxalement, se révéler plus facile en Chine…

Pourquoi? Parce que c’est une dictature?

Mais oui. Les élus doivent se représenter devant leurs électeurs tous les cinq ans. Un dictateur a un horizon temporel beaucoup plus long, à dix, quinze, vingt ans. Il peut donc prendre des mesures sur le long terme. Il le peut d’autant plus facilement que la population n’a rien à dire. Il peut même prendre des mesures qui vont contre les intérêts immédiats de la population. Cela n’a pas d’importance puisqu’elle est sans voix.

Cela ne veut pas dire que les Chinois le feront.

Non, cela veut tout simplement dire qu’il leur serait plus facile de le faire. Tout comme il leur serait plus facile de mette en place des politiques de décroissance dont on parle aujourd’hui tant. On ne fait jamais le rapprochement, mais on ne trouve d’exemples de stagnation économique ou de décroissance que dans les dictatures. Pensez à la Corée du Nord, au bloc soviétique, aux dictatures des pays africains… Partout ailleurs, là où il y a démocratie, il y a croissance ou, du moins, recherche de la croissance.

Vous êtes en train de nous dire que croissance = démocratie et décroissance = dictature. 

La relation démocratie croissance me parait assez juste. Regardez les grands systèmes politiques. Chacun a un rapport particulier au temps :

- La royauté est inscrite dans une lignée, dans une histoire longue, qui peut remonter plusieurs siècles en arrière,

- La dictature a pour horizon la vie du dictateur,

- La démocratie a pour horizon les prochaines élections, c’est-à-dire trois, cinq ans… 

Et cela a un rapport avec l’économie? avec la croissance?

Il n’y a qu’en démocratie que les hommes politiques sont obligés de faire des promesses. Ils doivent promettre que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Et comme il leur faut repasser régulièrement devant les électeurs et se faire réélire, ils sont condamnés à tenir ces promesses. 

On les accuse pourtant de ne pas le faire…

Je sais bien, mais en réalité, ils les tiennent et développent avec plus ou moins d’habileté des politiques qui améliorent le bien être des citoyens, de tous les citoyens.   

À l’inverse, rois et dictateur n’ont aucune de ces obligations. La royauté s’accommode très bien de la stagnation puisqu’elle tire sa légitimité du passé. Il n’y a pas de raison de changer quoi que ce soit à l’existant. Quant au dictateur, il ne se soucie pas du bien-être de la population, seul l’intéresse le maintien de son régime. Et s’il choisit, comme ont fait les Chinois, la croissance économique, il peut le faire sans aucun souci de la montée des inégalités. 

Ce n’est pas un hasard si régime démocratique, développement économique, progrès technique et réduction des inégalités sont grosso modo allés de pair ces 150 dernières années. Alors que les dictatures ont coïncidé à des périodes de stagnation économique et de croissance des inégalités.

Admettons. Et qu’en concluez vous?

Que dans nos démocraties, le souci des générations futurs risque de se heurter à la volonté des citoyens d’améliorer leur bien-être. Et tout particulièrement aux Etats-Unis, là où les décisions sont prises par des élus. 

En Europe, la question est un peu différente puisqu’un nombre croissant de règles et de décisions concernant les sujets de ce type sont prises au niveau européen, c’est-à-dire loin des citoyens. Vous savez qu’on a beaucoup reproché à l’Europe de ne pas être démocratique. Et c’est un peu vrai. La manière dont ont été nommés ces dernières semaines le Président du Conseil européen et sa ministre des affaires étrangères n’est pas le meilleur exemple de démocratie participative. Mais parce que ces décisions sont prises loin des citoyens, que tout se fait un peu dans l’opacité, il est plus facile d’intégrer le souci des générations futures et prendre des mesures en leur faveur. 

Même si cela passe par la décroissance?

C’est une autre affaire. Ce sont les politiques, les ministres qui prennent en définitive les décisions à Bruxelles et ils savent bien qu’ils auraient peu de chance d’être réélus s’ils mettaient en place, même à Bruxelles, loin des yeux de tout le monde, des mesures conduisant à la décroissance. Je doute que la décroissance puisse être mise en place dans un régime démocratique. 

D’où votre équation décroissance = dictature…

Oui, parce que seule une dictature pourrait nous imposer une perte de pouvoir d’achat. Ou une guerre ou une catastrophe… J’imagine mal des citoyens ordinaires voter durablement pour un parti politique dont le programme serait : diminuez votre confort, consommez moins…  

Mais pourquoi ne pas le supposer?

Parce que c’est contradictoire. On peut se soucier des générations futures, mais je doute qu’on puisse le faire aux dépens de son propre intérêt, de son propre confort. Ce qui m’amène, d’ailleurs, à un second problème : celui de l’équité. 

Et pourquoi?

Mais parce que la prise en compte des générations futures change complètement le point de vue. Jusqu’à présent, on se disait : je vis mieux que mes parents, c’est formidable. Et on ne s’en préoccupait plus. Dès lors que l’on prend en compte les générations futures, on est amené à se demander : comment faire pour que les générations futures ne vivent pas plus mal que moi? 

C’est une question que l’on se pose pour ses enfants…

Oui, mais qu’on ne se posait pas pour les générations à venir, pour les petits-enfants de nos petits enfants. On se disait, au moins implicitement, cela ira mieux pour eux, ils seront plus riches, mieux nourris… Or, si l’on prend au sérieux le bien-être des générations futures, on rencontre des problèmes nouveaux. Jusqu’où doit on aller dans la transformation de nos comportements pour améliorer leur bien-être? Peut-on accepter une baisse radicale de notre pouvoir d’achat pour leur assurer une vie meilleure? Comment éviter que les efforts faits pour les générations futures n’aggravent les inégalités dans notre société? 

C’est un risque?

Mais oui. Regardez ce qui s’est passé avec les retraites. Un des dossiers sur lesquels la dictature du futur s’est le plus fait sentir. Au nom du bien-être de nos enfants et de nos petits-enfants on a pris des mesures qui vont réduire drastiquement nos revenus lorsque nous serons à la retraite. C’est déjà le cas pour ceux qui partis à la retraite ces dernières années. Et ce le sera plus encore demain si de nouvelles mesures allant dans le même sens sont prises. 

Et pourquoi?

On oublie trop que notre enrichissement collectif de ces cinquante dernières années est, pour beaucoup lié à un changement démographique dû au régime des retraites.

Comment?

Mais c’est tout simple. Lorsque l’on a mis en place un peu partout en Europe des systèmes de retraite de type répartition avantageux, les citoyens ont modifié leurs comportements. Hier, parce qu’ils craignaient de ne pas avoir de revenus suffisants dans leur retraite, ils faisaient beaucoup d’enfants se disant : il y en a bien un qui s’occupera de moi dans mon vieil âge. 

Du jour où des retraite correctes ont été assurées, les mêmes ont réduit leur natalité. Or, qui dit moins d’enfants, dit des enfants mieux éduqués, qui font des études plus longues, qui ont donc de meilleures situations…

Vous êtes sûr de cela?

C’est ce qui apparaît lorsque l’on regarde les statistiques sur le long terme. Or, et c’est là que je veux en venir, la dégradation des systèmes de retraite risque de modifier ces comportements, de ramener des comportements prudentiels basés sur une augmentation de la natalité, avec le risque que ces enfants plus nombreux soient moins bien éduqués.

Vous croyez que cela se passe comme cela?

C’est, semble-t-il, déjà le cas en Italie où des chercheurs ont rapproché la remontée de la natalité de baisse des pensions. Or, ce mécanisme ne fait que creuser les inégalités entre ceux qui ont les moyens de préparer un avenir satisfaisant et ceux qui ne l’ont pas. La dictature du futur aura dans ce cas appauvri une partie de la population et creusé les inégalités.

Mais cela n’a pas grand chose à voir avec le climat…

Je veux simplement dire qu’il faut dans ces questions être attentif aux effets de ces politiques qui tiennent compte des générations futures aux effets sur les générations actuelles. Qu’il ne serait pas juste que des politiques menées au nom de nos petits-enfants conduisent à une augmentation des inégalités dans les générations actuelles ou à une dégradation des conditions de vie des plus pauvres. Or, c’est un risque réel que les propositions d’Yves Cochet sur la réduction des allocations familiales aux familles qui ont trois enfants et plus, sur les réductions de nos consommations rendent plausibles. Un certain intégrisme écologiste est tout simplement inacceptable, il faut le dire.

Si je vous entends bien, on a intérêt à regarder de près la manière dont l’intérêt des générations futures est pris en compte…

C’est le sens de mes remarques. Et c’est pour cela que je crois bon que l’intérêt de ces générations fasse l’objet de discussions, un peu à l’image de ce qui se fait dans ces commissions parlementaires en Israël ou en Finlande. Que l’on puisse examiner des mesures prises en leur faveur sur les institutions, sur nos vies. Et, de ce point de vue, le fait que le mouvement écologique soit en France installé à gauche est une chance : cela l’amène à prendre en compte dans ses projets les questions d’égalité. Ce ne serait pas le cas d’une écologie marquée à droite.







Note de lecture

Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part d’une de vos lectures.

Oui, et je voudrais prolonger cette réflexion sur la prise en compte des générations futures par la lecture d’une opinion de Pierre Rosanvallon que le Monde a publiée hier, que l’on trouve encore dans les kiosques ce matin, et qui va un peu dans la même direction comme l’indique son titre : Sortir de la myopie des démocraties.

On connait bien sûr Pierre Rosanvallon, grand spécialiste de philosophie politique…

Et professeur au Collège de France. Dans ce texte, il fait le même constat que je faisais tout à l’heure et il se demande comment les démocraties vont pouvoir intégrer dans leurs préoccupations le souci des générations futures, c’est-à-dire sortir de cette dictature du court terme. Et il propose quatre pistes :

- L’introduction dans la Constitution des principes écologiques, ce qui est déjà un peu en cours avec la Charte de l’environnement,

- Le renforcement de l’Etat et des services publics qui ont des horizons temporels plus lointains que les entreprises privées et qui peuvent se soucier sinon des générations futures, du moins du long terme et du maintien d’un patrimoine, 

- La création d’une Académie du Futur qui prendrait en charge ces questions

- Et le développement de “forums de l’avenir” permettant, je le cite, aux citoyens de “s’approprier ces questions.”

On n’est pas très loin de ces commissions parlementaires dont vous nous parliez tout à l’heure…

On est effectivement dans le même type de problématique. Il est intéressant de voir que le débat prend cette tournure et l’on peut penser que dans les mois qui viennent, à l’occasion de la prochaine élection présidentielle ou peut-être avant, on retrouvera des préoccupations de ce type dans des programmes politiques. J’imagine bien Nicolas Sarkozy rentrant de Copenhague et décidant pour frapper l’opinion de créer un secrétariat d’Etat au futur.

Ca ferait un peu gadget…

Comme ont fait gadget les premiers secrétariats d’Etat à l’écologie et pourtant, on voit bien aujourd’hui le poids qu’a pris ce ministère. Mais je ne crois pas que ces solutions institutionnelles soient suffisantes. Il faut intégrer dans la réflexion l’impact des décisions prises en faveur des générations futures sur nos vies et notamment sur les équilibres difficilement construits dans nos sociétés. Je le répète, il ne faudrait pas que ce souci du futur nous amène à creuser les inégalités dans nos sociétés. Or, le risque est réel. Vous savez historiquement, quand on demande de se serrer la ceinture, ce sont toujours les plus pauvres, ceux qui ont le moins qui sont les premiers visés.

Ceci dit, il faut lire cet article. Il est tout à la fois très intéressant et j’imagine assez volontiers qu’il pourrait nourrir la réflexion de ceux qui veulent se présenter devant les électeurs dans quelques années. Il faut aussi lire, dans la même livraison du monde, une interview de l’économiste Daniel Cohen sur la décroissance qui est à peu près aussi sceptique que moi.


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