Chronique du  26/05/09

L’étrange démocratie indienne


Bonjour, vous rentrez d’Inde. Il y avait là-bas des élections…

Oui, et cela m’a donné l’occasion de voir fonctionner une démocratie hors-normes, tant par sa taille que par son fonctionnement. 

C’est la plus grande démocratie par le nombre d’électeurs…

D’électeurs et d’élus. Il y a plus de 700 millions d’électeurs, 714 millions, et un million d’élus. Mais ce n’est pas la seule originalité de cette démocratie qu’il est intéressant de regarder de près parce qu’elle est assez exceptionnelle : l’Inde est le seul pays du Tiers-Monde qui ait été une démocratie dès son indépendance et qui le soit resté. Mais la taille est, bien sûr, sa première caractéristique. Elle explique, d’ailleurs, une première originalité : l’élection dure un mois et pendant toute cette période, la presse ne parle que de cela et, dans la rue même, on aurait du mal à l’oublier puisque les gens qui ont voté portent sur le doigts une tache noire…

Une tache noire? Et pourquoi?

Parce qu’on les marque. Lorsque vous allez voter, on dépose sur votre index un produit chimique indélébile. 

Et pourquoi faire?

Pour reconnaître ceux qui ont voté et éviter qu’un électeur ne vote plusieurs fois, ce qui pourrait se produire dans un pays dans lequel l’état-civil n’est pas au point. On remarque, d’ailleurs, à cette occasion, que la démocratie et l’état-civil, l’inscription des individus sur les listes électorales, le contrôle de la population sont liés. C’est une chose à laquelle nous pensons rarement ici, mais pour qu’une démocratie fonctionne, il faut que ceux qui organisent l’élection aient une liste de tous les citoyens sans doublons, sans trous, ce qui suppose un appareil administratif puissant et efficace. Il n’y a pas de démocratie sans état civil.

Et ce n’est pas le cas en Inde?

Non, l’administration est hyperprésente, très tatillonne, mais aussi très inefficace. Les élections sont d’ailleurs l’objet d’une multitude de contestations, de conflits, de bagarres qui peuvent aller jusqu’à mort d’homme. Certaines de ces bagarres ont des causes classiques, batailles entre partisans de candidats, d’autres sont plus insolites, comme ces bagarres entre les partisans d’un candidat et des familles que l’on veut empêcher de voter.

Et pourquoi?

Mais parce qu’on sait pour qui elles vont voter. Beaucoup d’électeurs se décident encore en fonction de leur appartenance à une caste, à une religion et votent pour les candidats de leur caste, de leur confession. Et comme on sait à quelle caste chacun appartient, il est assez facile de deviner pour qui tel ou tel va voter. Et pour peu que le scrutin soit tendu il est tentant d’empêcher ses adversaires d’aller déposer un bulletin dans l’urne qui est souvent, d’ailleurs électronique on utilise, comme aux Etats-Unis, des machines à voter.

Vous parlez des castes. Elle sont toujours aussi présentes…

Elles se sont transformées, elles ont évolué, mais elles n’ont certainement pas disparu. On en parle constamment en Inde, on sent en permanence leur présence. L’un des grands sujets de cette élection était la possibilité que soit élue premier ministre une dalit, c’est-à-dire une intouchable. On en a, d’ailleurs, parlé dans la presse internationale, notamment dans la presse anglo-saxonne qui en a tracé un portrait peu aimable.

Parce qu’elle avait un programme de gauche?

Sans doute pour partie, mais pas seulement. On lui a surtout reproché d’être corrompue. Ce qu’elle est sans doute, mais l’est-elle plus que les autres politiques indiens? Ce n’est pas certain. La politique est en Inde une manière de faire fortune. Pendant que j’y étais, un journal économique a eu la curiosité de comparer le patrimoine de quelques élus avant et après leur élection. 

J’imagine que ces patrimoines avaient augmenté?

Oui, mais pour certains dans des proportions hallucinantes. Jusqu’à 1000%, c’est-à-dire 10 fois. Les politiques ne sont d’ailleurs pas les seuls. La corruption est omniprésente en Inde. On la rencontre tous les jours. Les journaux sont remplis d’articles qui la dénoncent, mais en réalité tout le monde s’en accommode. A commencer par les électeurs qui réélisent régulièrement des hommes ou des femmes qui ont été poursuivis en justice. Je dis poursuivis et non pas condamnés parce que tous ces procès aboutissent en général à un non-lieu. 

Et les électeurs l’acceptent?

C’est un mélange : on entend beaucoup de remarques méprisantes sur les politiques, mais les électeurs s’en accommodent d’autant mieux, qu’ils en profitent. À la veille des élections, les politiques en place multiplient les dons à la population. Je lisais dans la presse indienne une interview du gouverneur d’un Etat qui a fait distribuer des postes de télévision dans des villages pauvres, quelques jours avant le vote, et qui expliquait, benoîtement, que la télévision est un formidable outil culturel. Dans une autre région, le gouvernement a annoncé, à quelques jours du scrutin, une baisse du prix des transports publics pour s’attirer les bonnes grâces des électeurs. Dans le Tamil Nadu, la grande région du sud, on a vu se multiplier les terrains de badminton, les motocyclettes neuves dans les semaines précédant l’élection.

Et malgré cela les gens votent…

Le taux d’abstention est élevé. Il dépasse les 40%. Cette abstention est renforcée par un système complexe avec deux grands partis nationaux, à l’image de la Grande-Bretagne dont le système a servi de modèle, et une multitude de partis locaux, régionaux, de castes qui vendent leur soutien au plus offrant… Pendant toute cette élection, qui dure, je le rappelle, un mois, les dirigeants des grands partis négocient avec ces petits partis pour former une coalition au lendemain de l’élection. C’est à qui s’attirera les bonnes grâces de tel ou tel leader. On ne parle pas de programme, on parle de manoeuvres d’appareil. Ce qui désole tous les éditorialistes, mais c’est le quotidien de la vie politique en Inde. 

Et malgré tout cela fonctionne…

Cela fonctionne mal, mais cela fonctionne. Et ceci probablement parce que la démocratie joue un rôle de soupape dans une société formidablement inégalitaire. Je vous disais tout à l’heure que les castes n’ont pas disparu. On les devine toujours dans la vie quotidienne. Dans les comportements les plus banals, notamment dans les stratégies conjugales. On se marie toujours au sein de sa caste, les petites annonces dans les journaux sont remplies de demandes de rencontre avec des gens dont on précise la caste. Ce système millénaire se maintient grâce à l’endogamie : sauf exceptions, on ne se marie qu’entre membres de la même caste, et comme ce sont les familles qui organisent les mariages, les exceptions sont rares.

Le système des castes se maintient également grâce au système administratif. Tous les recrutements de fonctionnaires sont basés sur des quotas de postes pour les membres de telle ou telle caste, pour les dalits, les intouchables… 

Chacun y trouve son compte…

Exactement. Ce qui ne veut pas dire que la société dans son ensemble en bénéficie. Bien au contraire. Le système éducatif est une bonne illustration de la perversion du système. Les hautes castes qui avaient traditionnellement le monopole de l’éducation ont tout fait que l’Etat investisse dans l’enseignement supérieur, ce qu’il a fait au dépens de l’éducation primaire et secondaire. Ce qui explique que l’Inde puisse tout à la fois accueillir des entreprises internationales pour la qualité de ses ingénieurs et avoir des taux d’analphabétisme très élevés.

Dans ce système très inégalitaire, la démocratie joue ce que j’appelais à l’instant un rôle de soupape de sécurité…

Et comment?

De plusieurs manières. La démocratie donne, d’abord, aux plus ambitieux d’où qu’ils viennent la possibilité de faire carrière. On a envisagé sans scandale qu’une intouchable devienne premier ministre. Et elle n’aurait pas été la première intouchable à faire une belle carrière politique. Chaque communauté a sa place dans le système politique, ce qui réduit les tensions et permet à chacun de se féliciter, de dire : nous sommes une société inégalitaire, c’est vrai, mais des musulmans, des intouchables, des sikhs ont occupé ou occupent des postes de tout premier plan.

La démocratie donne, ensuite, aux critiques la possibilité de s’exprimer. La presse indienne est pleine d’éditoriaux qui dénoncent, souvent avec finesse, les maux du pays.

Mais c’est sans effet…

Ce n’est pas tout à fait sans effets. Le système ne se réforme pas, la corruption est toujours aussi présente, mais lorsqu’un drame se produit, les politiques sont forcés d’agir. Ce qu’ils font d’ailleurs de deux façons :

ils sanctionnent les fonctionnaires. Régulièrement la presse annonce des révocations de hauts-fonctionnaires qui n’ont pas rempli correctement leur fonction,

 Ils réparent. Chaque fois qu’il y a un drame, et il y en a souvent, les politiques promettent, proposent des réparations. On donne de l’argent aux familles des victimes.

La démocratie donne enfin aux politiques la possibilité de distribuer des avantages à leurs électeurs, à ceux qu’ils représentent, sous forme, par exemple, de ces quotas de postes dans l’administration dont je parlais tout à l’heure ou de réparations lorsqu’il y a une catastrophe. 

C’est du clientélisme!

C’est exactement cela. Et ce que j’ai décrit, ce n’est pas le fruit d’une analyse, c’est ce que l’on voit au quotidien. Il y a quinze jours, j’étais à Hyderabad, dans cette ville qui s’est spécialisée dans l’informatique et que l’on appelle parfois Cyberabad. Au moment même où je vous parlais par téléphone, se déroulaient des émeutes à l’autre bout de la ville. Les gens protestaient contre le réseau d’eau qui est tellement pourri dans cette ville que 7 personnes étaient mortes la veille de gastro-entérite, dont un enfant de quatre ans. La police a chargé assez violemment dans la rue, mais aussi à l’hôpital où les familles étaient exaspérées par les coupures permanentes de courant, mais aussitôt les politiques ont réagi en licenciant le responsable de la compagnie des eaux et en proposant des indemnités aux familles des disparus…

Et en proposant également de remédier aux défauts du système de distribution des eaux?

Oui, bien sûr, mais à peine, sans vraiment prendre d’engagement. Ce qui n’est pas très surprenant : si le réseau de distribution est dans cet état déplorable, c’est pour beaucoup parce que l’Etat n’a pas les moyens de financer sa rénovation et il ne les a pas parce que personne ne paie d’impôts. Les riches n’en paient pas ou pas autant qu’ils pourraient parce qu’ils s’arrangent pour transférer leur argent à l’étranger. Nous parlons beaucoup des paradis fiscaux, mais nous ne réalisons pas que nous en sommes un pour les riches de ces pays.   Les plus pauvres ne paient pas non plus d’impôts parce qu’ils ne sont pas imposables. Quant aux autres, à la petite bourgeoisie, aux commerçants, comment pairaient-ils des impôts alors qu’ils tiennent à peine une comptabilité? Qu’ils travaillent pour beaucoup aux marges de l’économie informelle. Restent les grandes entreprises, mais ce n’est pas mieux : la moitiés des 150 premières entreprises indiennes ne paient pas d’impôts.

C’est pour tout cela que je parlais de soupape de sécurité. La démocratie, telle qu’elle fonctionne en Inde, permet à cette société si complexe, si hiérarchique, de tenir, de résister.

Mais vous croyez que cela peut suffire? Ce pays est soumis à de multiples tensions, régionales, ethniques, religieuses, politiques… qui devraient conduire à des conflits, éventuellement à un éclatement…

Ce serait sans doute le pronostic qu’il faudrait faire partout ailleurs. Mais peut-être pas en Inde. Ce pays continent est, comme vous le dites, traversé par une multitude de tensions, de source de conflit. Au nord, au sud, à l’est. Et lorsqu’on lit la presse indienne, on en a tous les jours ou presque confirmation. Pendant que j’y étais, des rebelles ont attaqué des trains, il y a eu des attentats… et cependant, je n’ai pas le sentiment que cela puisse vraiment exploser.

Et pourquoi?

Parce que les dirigeants savent partager leur pouvoir et que des institutions démocratiques leur donnent la possibilité de le faire. Dans un régime autocratique, ce serait beaucoup plus difficile, mais dans une démocratie on peut beaucoup plus facilement faire une place à chacun. 

Dès que des tensions un peu fortes arrivent, on donne un peu de pouvoir aux dirigeants des mouvements contestataires, on les achète en somme, et le conflit se calme ou, du moins, ne s’étend pas. 

Il y a pourtant tout le temps des conflits…

Oui, mais quand on regarde dans le détail, on s’aperçoit que la plupart s’éteignent d’eux-mêmes de la manière que je viens de vous décrire. Et lorsque les conflits durent, s’enveniment, comme c’est le cas avec les naxalistes, c’est parce que les autorités locales n’ont pas su leur faire une place. 

Les Indiens sont passés maîtres dans l’art de gérer les conflits.  Ils ont su utiliser les facilités que donne la démocratie pour gérer une société brutale, violente. Cela vient de ce que c’est une démocratie mais aussi, paradoxalement, de ce que le système des castes qui a enseigné aux Indiens à accepter sans broncher beaucoup d’humiliations, à vivre avec, à les tolérer, à s’en accommoder.

Célestin Bouglé, un sociologue contemporain de Durkheim qui a écrit en 1908 ce qui est sans doute le meilleur livre sur les castes, indiquait qu’elles reposaient, non pas sur l’exploitation ou la domination comme nos systèmes hiérarchiques mais sur la répulsion. Un membre des basses castes ne pouvait pas toucher un brahmane, ne pouvait pas partager la même nourriture, ne pouvait même pas  faire cuire sa nourriture dans les mêmes ustensiles, ne pouvait pas boire de l’eau à la même source… Dans une société qui a fonctionné pendant des millénaires sur ce régime, qui s’en souvient encore, chacun a développé des attitudes, des comportements qui permettent de vivre ensemble dans un contexte d’hostilité forte. 

Vous êtes en train de nous dire que la démocratie indienne a permis le maintien du système de castes…

Elle lui a donné la possibilité d’évoluer, de se transformer mais également, vous avez raison, de se maintenir. Ce qui fait de l’Inde un cas un peu à part. Ailleurs, dans le monde, les systèmes hiérarchiques traditionnels se sont effondrés, ont été, comme en Chine, effacés par des années de révolution égalitariste, c’était cela le projet maoïste. Il ne s’est rien passé de tel en Inde. Nous vivons dans des sociétés qui ont fait de l’égalité leur premier principe. Et même lorsqu’elles laissent se développer des inégalités, ce qui est le cas, on tente de les corriger. C’est tout le contraire en Inde qui les accepte et les laisse prospérer, ce qui en fait le véritable contre-modèle de notre modernité.  


Note de lecture


Comme chaque semaine, vous voulez nous faire part d’une de vos lectures. Vous allez encore nous parler de l’Inde?

Je pourrai, toujours à propos de la démocratie indienne, vous parler d’Amartya Sen, un économiste, qui a reçu il y a quelques années le prix Nobel, et qui est notamment connu pour avoir donné l’une des défenses contemporaines les plus fortes de la démocratie. Défense d’autant plus intéressante puisque vous savez que les économistes se sont interrogés et s’interrogent toujours sur les relations entre démocratie et développement économique (pour un exemple récent de ces réflexions, voir ce papier de Aghion & alii, Democracy, technology and growth). Dans un papier publié il y a quelques années (Quand les économistes veulent enchaîner la démocratie), j’avais montré comment un certain nombre d’économistes, dont certains réputés comme Milton Friedman, se méfiaient de la démocratie.

Et cet économiste indien allait à l’encontre de ces thèses?

Oui. Et avec un argument très fort : la démocratie permet à l’information de mieux circuler. Dans une autocratie, disait-il en substance, le pouvoir n’est pas ou mal informé de ce qui se passe, l’information ne remonte pas jusqu’au sommet. Dans une démocratie, c’est le contraire. Et pour le prouver, il prenait l’exemple des famines qu’il avait pu observer dans son enfance en Inde. Il y avait du blé dans les silos, mais les gens mourraient quand même de famine. Pourquoi? Parce que ceux qui avaient la haute main sur la distribution de nourriture, ne savaient pas, ne mettaient pas en distribution les grains disponibles. L’information sur la famine ne remontaient pas jusqu’à eux. Leur entourage le leur cachait, sans doute de crainte de se faire sanctionner…

Mais ce que vous venez de nous dire de l’Inde montre que ce n’est pas aussi simple…

On retrouve bien cela dans la démocratie indienne : lorsqu’il y a un problème grave, les autorités sont informées, la presse en parle, les gens manifestent, mais cela ne veut pas dire qu’elles réagissent et interviennent comme il convient. Pendant que j’étais en Inde, des journalistes ont découvert que des enfants travaillaient sur des chantiers de réparation de canalisation en pleine ville. Ils ont pris des photos, publié des articles et interpellé l’administration. Et on a alors assisté à un véritable jeu de mistigri, chacun se repassant la patate chaude : ce n’est pas à moi de m’occuper de ces questions dit le responsable de l’ordre public c’est à la voierie qui renvoie le problème au service des égoûts qui se défausse sur l’entrepreneur qui explique que les responsables sont les parents qui laissent leurs enfants jouer dans la rue…

Personne n’est donc responsable…

Exactement. Tout le monde est informé, mais personne n’est responsable. Les enfants peuvent donc continuer de nettoyer les canalisations et les journaux dénoncer ces pratiques. 

Amartya Sen n’avait donc pas complètement raison…

Peut-être faudrait-il ajouter un codicille à sa théorie…


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