Bernard
Girard
La réélection
de Bush et le déficit américain
Bonjour. J’imagine
que vous allez nous parler ce matin de l’impact de la
réélection de Bush sur l’économie, sur celle des
Etats-Unis, sur celle du monde.
Bien sûr. et je vais, comme vous le devinez, vous parler des
déficits américains…
Qui sont
énormes…mais que la nouvelle administration Bush va
peut-être tenter de réduire…
Elle n’en prend en tout cas pas le chemin comme le montrent les
réactions des autorités américaines à la
plongée du dollar de ces derniers jours. Ces déficits
énormes, les Etats-Unis ont emprunté en 2003 530
milliards de dollars au reste du monde, sont directement liés
à la politique de l’administration Bush. Ils viennent de la
baisse des recettes du fait des réductions d’impôts et de
l’augmentation des dépenses liée, notamment, à la
guerre en Irak. Or, les mesures qu’a annoncées Bush devraient
contribuer à creuser ces déficits : il va continuer de
lutter contre le terrorisme, ce qui en pratique veut dire augmenter les
dépenses militaires, et il va réformer la
sécurité sociale et le système des retraites des
fonctionnaires. C’est un point de son programme dont on parle peu ici,
parce qu’il ne nous concerne pas directement, il s’agit vraiment de
politique intérieure américaine, mais qui pourrait avoir
un impact très important sur ces déficits.
Il veut privatiser
ces systèmes de retraite ?
Il veut les faire entièrement basculer du coté de la
capitalisation. Aujourd’hui, ces systèmes mêlent
capitalisation et répartition. Or, s’il mène à
bien ce projet, et c’est ce qu’il fera probablement, les pensions des
fonctionnaires américains en retraite ne seront plus
financées par les fonctionnaires en activité qui se
contenteront d’épargner pour leur propre retraite. Il faudra
donc bien que quelqu’un se substitue à eux. Et ce sera l’Etat
qui devra emprunter pour payer tout cela.
Mais on dit
souvent que le déficit est une bonne chose…
Il y a effectivement beaucoup de gens qui pensent qu’un peu de
déficit est une bonne chose. L’Etat injecte de l’argent dans
l’économie, ce qui favorise la croissance et rend
l’économie plus compétitive sur les marchés
internationaux. C’est un raisonnement keynésien qu’on a beaucoup
entendu et qui n’est pas forcément faux. Mais ce n’est pas ce
qui se produit dans le cas qui nous intéresse. Le déficit
américain est pour l’essentiel financé par les banques
étrangères, il l’est à hauteur de 83%, ce qui est
considérable.
Le reste est
financé par des entreprises ?
Oui, et c’est peu, très peu et indique la réelle
inquiétude des entreprises qui n’ont plus complètement
confiance dans l’économie américaine. Ce sont les banques
centrales et d’abord, et de très loin, les banques centrales
asiatiques, celle de Chine, de Taiwan, du Japon, de Singapour, de
l’Inde qui achètent des dollars et financent le déficit
américain. Elles le font pour maintenir le dollar à un
niveau suffisamment élevé pour que leurs produits restent
compétitifs.
Pour pouvoir
continuer de vendre aux Etats-Unis ?
Exactement. Et, de fait, les industriels asiatiques envahissent le
marché américain de produits bon marché qui
mettent en difficulté les entreprises industrielles
américaines concurrentes. L’un des effets pervers de ces
déficits est qu’ils accélèrent, aggravent les
mouvements de délocalisation, qu’ils contribuent à
appauvrir les ouvriers, à creuser les inégalités
entre ceux qui peuvent s’endetter pour acheter des produits
fabriqués en Asie et ceux qui perdent leur emploi.
Vous savez que l’on s’est beaucoup inquiété, à la
veille de l’élection américaine d’une croissance qui ne
créait pas d’emploi, pas autant qu’on pouvait l’espérer.
On tient la probablement l’explication : le déficit favorise la
croissance, mais dans la mesure où il est financé par des
gens qui inondent le marché de produits à faible
coût, il détruit des emplois en même temps qu’il en
crée.
Vous dites que les
banques centrales soutiennent le dollar, mais il n’a jamais
été plus faible face à l’euro.
C’est vrai, mais cela tient à ce que la banque centrale
européenne, à l’inverse par exemple de la banque centrale
chinoise, autorise notre monnaie à monter. Cela vient de son
statut très particulier qui la rend complètement
indépendante du pouvoir politique et qui ne lui donne que des
objectifs monétaires. Mais, du coup, cela pénalise nos
industries qui sont tout à la fois confrontées à
la concurrence des asiatiques et des américains et qui doivent
trouver les bons créneaux , ceux sur lesquels les prix ont peu
d’importance. Cela pourrait être les nouvelles technologies, mais
nous sommes là-dessus très en retard sur les
Américains…
Du point de vue
économique, la réélection de Bush et le maintien
d’une politique de déficits élevés n’est donc pas
pour nous une bonne nouvelle…
Non, ce n’est certainement pas une bonne nouvelle. Ceci dit, il ne faut
pas non plus tout voir en noir. S’il est vrai que les banques centrales
asiatiques freinent la chute du dollar, un euro élevé
réduit la facture des produits que nous achetons en dollars
à commencer par les produits pétroliers. Par ailleurs,
les Etats-Unis ne représentent que 11% des exportations de la
zone euro. Nous faisons l’essentiel de notre commerce avec nos voisins
et nous échangeons, dans ce cadre, en euro. Ce qui limite
l’impact de ces déficits sur nos économies.
Si elle n’est pas
une bonne nouvelle pour nous, cette réélection serait,
à vous entendre, plutôt une bonne nouvelle pour les
économies asiatiques…
Il y a certainement des aspects positifs pour ces économies.
J’en vois au moins trois :
- Le financement de ces déficits par leurs banques centrales les
rend, comme je l’ai dit, plus compétitives,
- le risque de voir le dollar s’effondrer incite, par ailleurs, les
industriels asiatiques à investir chez eux, à se
renforcer dans leur pays, dans leur zone d’origine, plutôt
qu’à aller investir aux Etats-Unis, ce qui soit dit en passant,
est doublement mauvais pour les américains : les déficits
réduisent les investissements chez eux et renforcent leurs
concurrents,
- ces industriels investissent d’autant plus volontiers chez eux que
l’augmentation des réserves des banques centrales conduit
à la baisse des taux d’intérêt : ils peuvent
emprunter à des tarifs avantageux pour financer leurs
investissements.
En somme, les
déficits américains ont incité les industriels
chinois ou coréens à investir chez eux plutôt
qu’aux Etats-Unis !
Exactement ! En ce sens, ils ont favorisé la montée en
puissance des pays asiatiques, ils ont accéléré,
ils continuent d’accélérer la redistribution des cartes.
C’est, vu du point de vue asiatique, le bon coté des choses.
Mais il y a aussi un coté plus sombre.
La politique que mènent les banques centrales asiatiques n’est
pas sans risques. Ces pays financent le déficit américain
avec l’épargne qu’ils n’investissent pas chez eux. Imaginez que
demain, la monnaie d’un de ces pays remonte fortement, la valeur de ses
avoirs en dollars diminuera d’autant. C’est un peu comme un touriste
qui a gardé d’un voyage aux Etats-Unis quelques centaines de
dollars, lorsque l’euro monte, la valeur de son petit pécule
diminue. Ces banques centrales peuvent donc subir des pertes en capital
très lourdes que les gouvernements locaux devront compenser en
augmentant les impôts ou en diminuant leurs dépenses. Ces
pays peuvent donc se trouver dans l’obligation de freiner leur
croissance pour des motifs purement monétaires.
Quand je dis que ces pertes en capital pourraient être lourdes,
je veux vraiment dire lourdes. Deux chercheurs de la Federal Reserve
Bank de New-York viennent de publier un article dans lequel ils
expliquent qu’une remontée de 10% du cours de la monnaie de
Taiwan entraînerait une perte de capital de l’ordre de 8% du
Produit Intérieur Brut. D’après les mêmes calculs,
les pertes seraient de l’ordre de 10% pour Singapour (1).
Mais qu’est-ce qui
pourrait amener ces monnaies à remonter, alors que les
gouvernements ont intérêt à ce qu’elles restent
stables par rapport au dollar ?
Il y a deux choses. Il y a, d’abord, l’inquiétude des
investisseurs qui explique que le dollar ait fortement reculé
depuis l’élection de Bush. Il y a ensuite, le risque que
l’administration américaine obtienne de ces pays qu’ils
réévaluent leur monnaie pour lutter contre les
délocalisations. C’est ce qu’elle a déjà
tenté de faire avec la Chine, et elle a trouvé dans ce
combat des alliés en Europe et, tout récemment, au FMI.
Lors des dernières réunions du G8, des pressions
vigoureuses ont été exercée sur la Chine qui a, en
pratique, indexé sa monnaie, le yuan, sur le dollar. Ce pays a
jusqu’à présent résisté, mais tous n’ont
pas sa capacité de résistance. Donc le financement de ces
déficits peut être source, à terme, de
problèmes pour les économies asiatiques qui en tirent
aujourd’hui pleinement parti.
Si je vous
comprends bien, ces déficits ont un coût pour les
américains. Est-ce que l’on peut penser que Georges Bush va
tenter de les réduire maintenant qu’il n’a plus de souci de
réélection ?
Il faudrait pour cela qu’il ait le sentiment que ces déficits
sont dangereux pour l’économie américaine. Mais il faut
bien voir qu’ils sont commodes pour tout le monde. Ils permettent au
fond de dépenser sans compter et d’acheter la reconnaissance de
ceux qui bénéficient des baisses d’impôts. La seule
chose qui pourrait sans doute le faire revenir en arrière serait
une dégradation des marchés financiers.
Mais est-ce
possible ?
Bien sûr. La presse financière est pleine de
scénarios catastrophe. On parle de crise du dollar, de chute des
bénéfices… Il ne s’agit que de scénarios, pas de
prévisions, encore moins de prédictions, mais on ne peut
exclure que l’un ou l’autre de ces scénarios ne se
réalise. On ne peut surtout pas exclure que les investisseurs ne
les prennent au sérieux, ne s’inquiètent, ne se
détournent des marchés financiers américains. Je
vous disais tout à l’heure que le financement massif des
déficits américains par les banques centrales pouvait
être interprété comme un geste de défiance
des entreprises internationales, européennes, asiatiques. Il
suffirait au fond de peu de choses pour que la situation se
dégrade et cela pourrait alors aller très vite. La chute
du dollar de ces derniers jours pourrait être l’amorce d’un
mouvement de ce type.
Imaginez qu’une ou deux banques centrales cessent pour un motif ou
l’autre d’acheter des dollars américains, que, du coup, le
dollar glisse, dégringole, que les autres banques centrales
prennent peur, on pourrait assister à une véritable
dégringolade de la monnaie américaine. La réserve
fédérale serait obligée d’intervenir pour la
protéger, serait forcée d’augmenter fortement les taux
d’intérêt, d’où une double catastrophe :
- pour les entreprises dont les bénéfices diminueraient
fortement,
- et pour les particuliers qui sont, aux Etats-Unis, très
endettés, bien plus que nous le sommes. Particuliers qui se
trouveraient dans l’obligation de vendre leur maison, d’où une
baisse, voire même un effondrement du marché de
l’immobilier…
Je le répète, ce n’est qu’un scénario catastrophe
et, comme on le sait, le pire n’est jamais sûr, mais la mauvaise
tenue du dollar montre bien que les marchés s’inquiètent.
Il faudrait probablement l’amorce d’un scénario de ce type pour
que l’administration actuelle change vraiment de politique. Vivre avec
des déficits que finance la communauté internationale est
vraiment trop confortable.
On a, à
vous entendre, le sentiment que les Américains sont pris dans
une sorte de toile d’araignée, que les déficits
favorisent les délocalisations et que pour lutter contre, ils
risquent d’être amenés à prendre des mesures qui
peuvent leur coûter très cher.
C’est effectivement un peu le sentiment que l’on a. En fait, ils ne
pourraient sortir de cette toile d’araignée que s’ils
changeaient radicalement de politique. Ce n’est pas la direction que
semble vouloir emprunter Georges Bush qui va certainement mener la
politique qu’il a annoncée. Après tout, il a
été élu pour cela. Il l’a d’ailleurs
exprimé très clairement il y a quelques jours : « quand on gagne, on a le sentiment que les
gens se sont exprimés et qu’ils se sont rangés à
votre point de vue. C’est ce que j’ai l’intention de dire au
Congrès. »
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(1) Matthew
Higgins, Thomas Klitgaard, Reserve Accumulation: Implications for
Global Capital Flows and Financial Markets, Federal Reserve of
New-York, octobre 2004.
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