Bernard Girard
Chronique du 9/05/06
Le déclin, fantasme et idéologie
Bonjour, vous avez de nous parler ce matin du déclin, un un thème que développent plusieurs ouvrages récemment sortis en librairie…
C’est un livre que j’ai reçu tout récemment qui m’a donné envie d’aborder ce thème qui revient effectivement dans plusieurs ouvrages récents, notamment celui de Nicolas Baverez : La France qui tombe, qui suivait les Trente piteuses. Le livre dont je voudrais vous parler, Dominique, Nicolas, Ségolène, Laurent… ASSEZ!1, a été écrit par Thierry Desjardins, un journaliste qui a été directeur de France-Soir et rédacteur en chef du Figaro…
C’est un homme de droite…
C’est effectivement un publiciste de droite, conservateur, fasciné par le modèle libéral et coutumier des attaques contre le syndicalisme, la bureaucratie, les fonctionnaires. De ce point de vue, il est assez représentatif de ce qu’un journaliste du Monde appelait, il n’y a pas très longtemps les déclinologues, tous ces auteurs qui depuis quelques mois nous assomment de livres dans lesquels on parle du décrochage de la France et qui s’inscrivent dans une tradition ancienne à droite, dans la droite catholique notamment, qui a eu ses grands auteurs, je pense à Léon Bloy avec ses Propos d’un entrepreneur en démolition, ou, dans un registre un peu différent, à Georges Bernanos.
Que trouve-t-on donc dans ce livre?
Comme dans tous les autres, une sorte de chronique du déclin de la France. Mais plus que du contenu, assez convenu, c’est la méthode, le style qui ont retenu mon attention parce qu’ils éclairent, je crois, cette vague.
Ce livre est construit autour de deux figures de style : l’énumération et l’apostrophe. Il y a, en permanence, des énumérations de chiffres, de faits de données, Vous avez, par exemple, de longs passages dans lesquels, on explique que la France n’est plus la puissance industrielle qu’elle était hier et l’auteur accumule les chiffres : la production de charbon en 1950, en 1960, en 1970, en 1980, celle de fer, celle de bauxite, celle de meubles, de textiles… c’est à chaque fois le déclin, la dégringolade…
Dans d’autres passages ces énumérations ressemblent un peu aux accumulations du sculpteur Arman, je pense, notamment à un passage sur les erreurs judiciaire qui effraie tant elles sont nombreuses et absurdes…
Mais ce doit être un peu fastidieux à la lecture…
Ce pourrait effectivement l’être. Ce n’est pas le cas, parce que l’auteur ne manque de talent et sait alterner ces énumérations et les formules à l’emporte-pièce qui font sourire, qui étonnent le lecteur ou lui donnent le sentiment de l’audace comme lorsqu’il tire à vue sur tous les politiques, sur Chirac comme sur Sarkozy, sur Villepin comme sur Juppé, sur Hollande, avec lequel il est particulièrement sévère, comme sur Fabius. Du coup, il réussit le plus souvent à nous éviter l’ennui, ce qui n’est pas une mince affaire pour un livre qui dépasse les 400 pages.
Mais est-ce qu’on apprend des choses?
Non. Quand on regarde dans le détail, on s’aperçoit que s’il y a, dans ces accumulations, beaucoup d’informations, aucune n’est inédite. On connaît tout, on l’avait peut-être oublié, mais on l’avait lu, entendu… l’objectif n’est pas tant de nous informer, de nous proposer une analyse nouvelle de la situation, que de nous accabler. De créer chez le lecteur une sorte d’effroi. On savait bien que la production de charbon, de meubles, avait diminué, ce que l’on ne mesurait peut-être pas, c’est qu’elle avait diminué dans tant de domaines… C’est donc à ce point!
Mais que notre production de charbon ait diminué n’est pas si grave, si la production d’électricité a augmenté…
Bien sûr et c’est une des faiblesses de ces livres. Ce qu’ils appellent le déclin n’est que le changement, n’est que l’une des facettes de ce processus de destruction-création qu’a longuement analysé Joseph Schumpeter dans des textes célèbres. C’est d’ailleurs la contradiction majeure de ces auteurs qui appellent en permanence au changement et qui passent leur vie à regretter le bon vieux temps où l’on produisait plus de charbon, de fer, meubles… mais où on mourrait plus jeune, on était moins bien soigné, on allait moins longtemps à l’école, on partait moins souvent en vacances…
Ce n’est pas la seule contradiction de ces livres qui, d’un coté, nous disent qu’il faut aller vers plus de libéralisme, et qui, de l’autre, sont dans la nostalgie du gaullisme, d’un régime qui était exactement l’inverse de ce qu’ils recommandent et de ce que souhaitent les Français. Le gaullisme, c’était une économie complètement administrée, des moeurs sévèrement contrôlées et des libertés publiques très diminuées : faut-il rappeler que sous De Gaulle, un film d’après La religieuse de Diderot a été interdit?
Mais au delà de la nostalgie, est-ce qu’on ne peut pas dire que la place de la France n’est plus ce qu’elle était…
Mais qu’était donc la place de la France dans le concert international dans les années 50 sinon celle d’un pays qui avait été battu à plates coutures par l’Allemagne et dont l’Empire colonial craquait de toutes parts? Je ne suis pas sûr qu’elle ait été beaucoup plus importante qu’aujourd’hui… c’est la nostalgie qui nous fait croire le contraire. Tous ses auteurs sont en réalité victime d’une illusion de perspective. Comme le monde était bipolaire, il était assez facile de jouer sa petite musique, sa petite différence, comme l’a fait à plusieurs reprises De Gaulle. Mais sur le fond son discours de Pnom-Penh a-t-il plus fait évoluer les positions américaines sur la guerre au Vietnam que ceux de Chirac ou de Villepin celles de Bush sur l’Irak? Je ne crois pas vraiment. On ne gagne jamais lorsque l’on part seul à l’assaut d’une forteresse.
Il n’y a pas que la nostalgie. Ces livres insistent également beaucoup sur des comparaisons internationales qui ne nous mettent pas toujours au premier rang. Je pense, notamment, à tout ce qui est dit sur l’enseignement…
Oui, mais que compare-t-on? Les résultats d’enquête, plus ou moins contestables, et une image, un fantasme de ce qu’était la France, son système scolaire il y a trente ans, il y a cinquante ans… Ce genre de comparaison peut inquiéter, effrayer, mais elle ne nous dit rien de la réalité des évolutions. Dès que l’on entre dans le détail, on voit bien d’ailleurs que la situation ne s’est pas dégradée, que, pour reprendre l’exemple de l’éducation, le niveau n’a pas baissé.
Ce n’est pas parce que certaines de ces études ont été contestées qu’on doit les ignorer.
Je ne dis pas qu’il faut les ignorer. Bien au contraire, je les crois très utiles, je dirais même plus, nécessaires, mais les utiliser comme argument pour affirmer le déclin d’une économie est un contre-sens. Ces comparaisons internationales sont des outils de travail, de réflexion qui doivent nous permettre de mieux mesurer le travail de nos institutions, de l’améliorer, de prendre éventuellement modèle sur tel ou tel. Mais elles sont trop récentes pour nous dire quoique ce soit sur l’évolution de notre système.
Vous allez plus loin, vous dites que leurs résultats sont contestables…
Quand je dis que ces comparaisons sont plus ou moins contestables, je veux tout simplement dire que les critères qu’elles utilisent méritent discussion. Et cette discussion est, en elle-même, utile. Pour ne prendre que cet exemple : beaucoup d’enquêtes internationales sur le niveau scolaire sont basées sur des QCM, des questionnaires à choix multiples. C’est une méthode commode, mais le QCM est-il vraiment le meilleur moyen d’évaluer la compétence d’un lycéen? On sait que certains pays les utilisent de manière systématique quand d’autres s’en méfient ou les ignorent. Les élèves qui passent régulièrement des QCM acquièrent-ils une compétence particulière que n’ont pas ceux dont les compétences sont contrôlées autrement? Ce sont des questions que l’on doit se poser, ne serait-ce que pour évaluer la qualité de la comparaison et la pertinence des résultats. Mais les déclinologues n’entrent jamais dans le détail. Ils se contentent de prendre les résultats qui leur conviennent le mieux sans le moindre regard critique. Et c’est bien ce qui montre que l’on n’est pas dans l’analyse économique ou politique, mais dans tout autre chose…
Mais dans quoi?
Je faisais tout à l’heure allusion à ces énumérations sans fin qui créaient l’effroi chez le lecteur. On est, avec ces livres, dans la rhétorique, on est au théâtre. Il ne s’agit pas de raisonner, mais d’emporter l’adhésion du lecteur par l’émotion. Ce que confirme, d’ailleurs, l’autre figure de style que Thierry Desjardins utilise systématiquement dans son livre : l’apostrophe.
Ce livre est une longue interpellation des dirigeants. Chaque chapitre commence par une apostrophe aux dirigeants : Messieurs les Premiers ministres, Madame, Messieurs les ministres, Monsieur le Premier secrétaire…
C’est un effet de style pour emporter l’adhésion du lecteur…
Bien sûr, mais cette interpellation constante permet à l’auteur d’opposer à chaque page ou presque le “Nous” des Français au “Vous” des dirigeants. Elle lui permet de s’assimiler au lecteur, de mettre en forme ce que le lecteur pense ou, plutôt, ce qu’il penserait s’il avait, comme lui, la patience de découper les journaux et de constituer des dossiers documentaires. Il construit au fond un récit, une sorte de discours sur notre société, sur son histoire que ses lecteurs pourraient spontanément tenir. Et c’est en ce sens, que ce livre relève de l’idéologie plutôt que de l’analyse politique ou économique. Ce qui explique, d’ailleurs, ces contradictions que je soulignais tout à l’heure :
- on veut le changement, mais on ne veut surtout pas en payer le prix,
- on prône le libéralisme, mais on rêve de l’économie administrée gaulliste.
Mais qui est ce public? Qui sont ces lecteurs?
À lire Desjardins, on comprend que ces discours sur le déclin visent la droite populaire qui a fait le succès de De Gaulle avant de faire celui de la droite pompidolienne et chiraquienne. C’est à elle que ces livres s’adressent, comme l’indiquent les longs développements sur la petite bourgeoisie, entendue au sens le plus large puisqu’elle comprend aussi bien les cadres que les petits commerçants. Le lecteur que rêve Desjardins appartient à cette petite bourgeoisie qui vote à droite, dont l’avenir n’est pas complètement assuré et qui peut à tout moment craindre le déclassement, la dégringolade pour elle-même ou pour ses enfants.
Ces livres ont, je crois, beaucoup de succès.
Celui de Nicolas Baverez s’est vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires.
Mais pourquoi? Comment interpréter ce succès?
La multiplication de ces livres est probablement liée à la prochaine élection présidentielle. On ne peut qu’être frappé par la concordance de leur thématique et de celle de la rupture que développe Nicolas Sarkozy…
Ce sont des livres de pré-campagne…
Certainement. La plupart sont plutôt favorables à Sarkozy, mais pas tous. Thierry Desjardins parait plutôt partisan de Villepin. Cela n’a aujourd’hui, depuis l’affaire Clearstream, plus beaucoup de sens, mais cela en avait sans doute quand il a écrit un livre dans lequel il insiste beaucoup sur la volonté de Villepin de changer les choses et de porter la réforme.
Mais cela n’explique pas leur succès!
Non, vous avez raison. Ce succès dit bien, je crois, le désarroi de l’électorat de droite dont les représentants sont au pouvoir depuis de nombreuses années. Non seulement leurs politiques n’ont rien donné mais ils n’ont même pas su protéger leurs électeurs des difficultés, du chômage, de la précarité… Plus qu’une description de la réalité française, ces textes sont, à quelques mois de l’élection présidentielle, un témoignage de l’état d’esprit de l’électorat de droite, partagé entre :
- la déception : les politiques pour lesquelles ils ont voté n’ont rien donné ou n’ont pas été appliquées, ce qui revient au même, alors même qu’ils contrôlent tous les leviers, la Présidence, le gouvernement, l’Assemblée, le Sénat, le Conseil constitutionnel…
- l’inquiétude pour l’avenir : si déclin il y a, demain sera pire qu’aujourd’hui,
- le regret d’une politique “héroïque” qui saurait changer les choses rapidement. Il y a dans le texte de Desjardins des développements sur l’impuissance des politiques qui en disent long sur l’incapacité de beaucoup, à droite mais aussi sans doute à gauche, de comprendre que l’on vit dans un monde dans lequel les pouvoirs sont équilibrés.
C’est sur ce dernier point, d’ailleurs, que ces livres sont le plus décevants…
Pourquoi?
Parce qu’il y aurait là matière à une réflexion approfondie sur l’exercice du pouvoir dans les sociétés modernes, démocratiques dans un monde ouvert. Réflexion qui gagnerait à être menée par des gens qui ont échoué alors même qu’ils avaient toutes les cartes en main. À la place de cela, on a quelque chose qui ressemble à la recherche de bonnes excuses ou, pire encore, de boucs émissaires. À lire tous ces livres, si les politiques de droite n’ont pas donné les résultats promis, c’est la faute des autres. Ce sont les énarques qui nous gouvernent, ce sont les syndicats, ce sont les fonctionnaires, les étudiants, que l’on présente comme des privilégiés qui seraient responsables du déclin, du chômage, de l’insécurité…
Ce n’est pas nouveau…
C’est effectivement toujours le même discours. Ce sont, au fond, tous ceux qui ont réussi à se mettre à l’abri de la concurrence internationale qui créeraient des difficultés pour les autres. C’est un peu comme si l’on disait que si des promeneurs se font mouiller lorsqu’il y a une averse, c’est parce que d’autres, plus habiles ou plus chanceux ont su trouver abri sous une porte cochère.